Paul Le Goupil (1922-2017)

Paul le Goupil vient de nous quitter ce 10 septembre 2017.

Il était né le 12 décembre 1922 dans la gendarmerie de Connéré dans la Sarthe et, à 95 ans, en mai 2017, avait reçu les insignes d’officier dans l’ordre de la Légion d’Honneur. Déporté en avril 1943 dans un convoi dit des Tatoués à Auschwitz où il ne restera que douze jours, il avait été ensuite transféré vers Buchenwald, puis en septembre au kommando d’Halberstadt puis à Langenstein. De retour en Normandie il sera instituteur à Valcanville de 1950 à 1978 mais aussi secrétaire de Mairie. Il a publié Résistance et marche de la mort, un normand dans la tourmente aux éditions Tirésias (réédition en 2017 aux éditions Charles Corlet, mais aussi La route des crématoires, L’amitié par le livre, 1962, 1983 et Le mémorial des Français non-juifs déportés à Auschwitz, publié à compte d’auteur.

Après des études à l’Ecole Normale d’instituteur de Rouen, Paul Le Goupil est nommé en 1941 instituteur à Grand-Quevilly (Seine-Maritime). En 1942, à 20 ans, il adhère au Front Patriotique de la Jeunesse (FPJ). Il joue de l’accordéon dans les bals clandestins et distribue des tracts et des journaux contre le Service du Travail Obligatoire (STO). Très actif dans la Résistance, il est vite nommé responsable départemental du FPJ où il est à la tête d’un réseau de 400 personnes, « on luttait de toutes nos forces pour empêcher les départs en Allemagne. Notre objectif était de faire tout ce qu’on pouvait pour affaiblir l’Allemagne [1]. » Il reçoit lui-même sa feuille de route pour l’Allemagne en mai 1943. Pour échapper à ce départ, il quitte sa famille, devient clandestin et continue ses actions de résistance au sein du FPJ. Suite à une dénonciation, il est arrêté avec 11 autres résistants en octobre 1943, enfermé et torturé à la Prison Bonne nouvelle de Rouen. « Plus tard, ce qui m’a fait survivre dans les camps, c’est la rage, l’envie de « faire la peau » à celui qui m’avait vendu. C’était un Français qui dénonçait les Résistants pour le fric (5 000 francs par mois à l’époque) ! Il en a dénoncé 200 et a été condamné à mort. » Puis il est envoyé à Compiègne en avril 1944 qu’il quitte le 27 du même mois dans ce qui sera plus tard appelé le convoi dit « des tatoués ». Une centaine de prisonniers s’entassent dans le wagon à bestiaux de 18 mètres carrés. Ils atteindront Auschwitz Birkenau après un périple de quatre jours dans des conditions épouvantables dont le site de l’Amicale des Déportés Tatoués rend compte en ces termes : « Soif, asphyxie, et démence transforment certains wagons en cercueils ou cellules d’aliénés. Certains boivent leur urine, d’autres, rendus fous par la souffrance, veulent tuer leurs camarades et ne sont maîtrisés qu’à grand peine. » A leur arrivée, les déportés sont tatoués et rasés. Paul reçoit le matricule 185 899. Non loin de son baraquement, il parvient à apercevoir les condamnés à mort : des femmes, des enfants, des vieillards sélectionnés pour la chambre à gaz. « Nous avions appris par des déportés polonais, que ceux qui rentraient dans ces Blocks n’en ressortaient jamais. Certains d’entre nous avaient beaucoup de mal à le croire. » Le 12 mai 1944, il est transféré au camp de Buchenwald où il arrive le 14 mai et reçoit le matricule 53354. Il est d’abord affecté à l’usine Mibau, où l’on fabrique des éléments pour les fusées V1 et V2. Le 6 juin 1944, il est à Buchenwald quand il apprend le Débarquement au cours d’un des bulletins d’information diffusés quotidiennement par les haut-parleurs du camp. Cette annonce redonne de l’espoir aux détenus et le désir de s’accrocher encore. « De mémoire, j’avais dessiné une carte de la région avec les villes et les kilomètres que je montrais à mes compagnons de Block. Malheureusement dans les semaines qui ont suivi, cela n’avançait pas aussi vite que nous l’aurions souhaité ». Après le bombardement de l’usine en août 1944, il part en Kommando dès le 12 septembre, d’abord à Halberstadt, puis à Langenstein-Zwieberge où les détenus doivent creuser des galeries sous la terre. C’est alors qu’il se blesse au coude en poussant un wagonnet. Un détenu infirmier allemand lui fait un plâtre qu’il conservera longtemps pour éviter « d’aller crever au tunnel ». « Je nettoyais bien mon plâtre pour chaque visite médicale afin d’obtenir le billet qui m’autorisait à rester au camp où j’étais réquisitionné pour la corvée de soupe mais aussi pour la corvée des morts… Tous les matins, les morts étaient jetés à la porte du Block. On en mettait deux dans une couverture qu’on portait à quatre dans une petite cabane fermée à clé, car il y avait des vols de cadavres. Le fond du tas, c’était de la bouillie de morts… Incommodé par l’odeur, l’officier allemand s’impatientait et mettait son mouchoir sur son nez en nous disant « Fertig ! Fertig ! (Finissez ! Finissez !). Le jus formait une petite rigole et l’odeur venait jusqu’à nous dans le Block. » À l’approche de l’armée américaine, c’est la déroute, les Allemands évacuent le camp. Les détenus marchent du 9 au 21 avril avant d’être libérés par les Américains. « Je vois encore mon premier libérateur au volant de sa jeep. » Le 30 mai 1945 il retrouve la France à Thionville avant de gagner Paris puis Rouen.
En septembre 1945, il est nommé instituteur à l’école  Charles-Nicolle. En septembre 1950 il est nommé à l’école de garçons, classe unique, de Valcanville. Il ne quittera plus cette école que pour la retraite en 1978.
A Valcanville il occupe la fonction de secrétaire de mairie jusqu’en 1983.
Accompagné de sa chienne « Miss », il savoure le plaisir de découvrir la campagne en pratiquant la chasse ou la pêche à la ligne selon les saisons. À la retraite, ressentant le besoin de mettre ses souvenirs par écrit, il initie la création de l’amicale des survivants de Langenstein. Il est l’auteur du Mémorial des Français déportés au camp de Langenstein-Zwieberge et d’une étude sur les non-Juifs déportés à Auschwitz. Passionné de recherche, il a collaboré au Livre-Mémorial de Buchenwald, puis au Livre-Mémorial des déportés par mesure de répression, et est coauteur d’un livre sur le Kommando de Gandersheim. Paul Le Goupil a reçu l’insigne d’officier dans l’ordre de la Légion d’honneur en mai 2017.

Dominique Orlowski

[1]   Toutes les citations sont extraites du dernier ouvrage de Paul Le Goupil : « Résistance et marche de la mort – Un normand dans la tourmente Auschwitz, Buchenwald et Langenstein »  Éditions Charles Corlet 14110 Condé sur Noireau – 321 pages – Avril 2017

Chronique de Dominique Orlowski, paru dans Le Serment N°365 (juin-juillet-août 2017) :

Il y a quelques jours, Paul Le Goupil m’a adressé son dernier livre. Il s’agit d’une nouvelle version profondément remaniée de son livre Un Normand dans … Itinéraire d’une guerre 1939-1945 dont l’édition de 1992 est épuisée. Dans le petit mot qui accompagne son envoi, il précise qu’il existe une édition en allemand parue en 2016 et qu’une édition anglaise paraîtra en fin d’année. Je connais Paul depuis plus de 20 ans et j’ai toujours apprécié son honnêteté et sa sincérité. J’ai donc pris grand plaisir à relire son parcours de Résistant puis de Déporté ainsi que les nouvelles pages qui concernent le retour et l’après.
Peu de livres de témoignages sont aussi précis et documentés. La première partie du livre est consacrée à la drôle de guerre et à l’invasion allemande. Paul y décrit avec minutie, en s’appuyant sur son journal intime, par chance bien conservé, ses activités, ses pensées et réflexions, ce qui donne à son récit toute son authenticité. L’écriture est descriptive, précise, vivante et très agréable à lire.
Il évoque ensuite son arrestation, ses longs mois d’isolement à la prison Bonne nouvelle de Rouen, son transfert à Compiègne et son effroyable voyage en wagon à bestiaux vers Auschwitz-Birkenau.
Après un court mais terrible séjour, il est transféré à Buchenwald où grâce à son ami Yves-Pierre Boulongne, il intègre le grand camp au Block 40. Le 24 août 1944, l’usine Mibau où il travaille est bombardée et après le nettoyage des restes de l’usine, il part vers un Kommando. Il est d’abord affecté à l’usine Junkers d’Halberstadt puis à Langenstein-Zwieberge. Le 9 avril 1945, il fait partie d’un groupe de près de 3 000 détenus évacués sur les routes. Cette longue marche de la mort de près de 250 kilomètres réalisée dans des conditions dantesques se terminera le 26 avril 1945. Paul y perdra de nombreux amis. Le récit de cette dernière partie est bouleversant et les larmes me sont venues aux yeux à de nombreuses reprises.
Puis Paul évoque « l’après », les difficultés du retour à la vie « d’avant ». Quarante ans plus tard, il retourne sur tous les lieux de détention et se souvient de ses amis disparus.
Ce qui fait aussi la richesse de cette nouvelle édition, c’est son iconographie. D’abord des photos, celles de Normandie, des allemands dans Rouen, des tracts des Résistants, mais aussi des tickets de rationnement. Ensuite on peut lire de très brèves biographies accompagnées de photographies des personnes en regard du texte où elles sont évoquées ce qui nous les rend plus proches. Et puis, il y a les remarquables dessins de Pierre Dietz, les plans, les cartes qui aident à mieux comprendre. Tout cela donne un ouvrage de très grande qualité et ce témoignage constitue une source indispensable de compréhension de ce que furent la Résistance et la Déportation

L’historien

En 1962, Paul Le Goupil rédige à compte d’auteur un premier ouvrage sur son parcours, La route des crématoires, pour, comme il l’écrit « vivre à nouveau normalement ». Une sorte d’auto-thérapie à l’heure où il n’existe pas de cellule psychologique pour les victimes de traumatismes !
« En 1978, lors de ma retraite d’instituteur, je n’avais que 56 ans et je rêvais surtout pour occuper mes loisirs, outre la mise en valeur de mes 2 700 m2 de terrain, de la pêche en mer ou en rivière et de la chasse. Mais ce temps libre retrouvé me permit également de renouer avec mes camarades de déportation ».
A la fin des années 1980, Paul entre au Bureau de notre l’association et évoque à plusieurs reprises le manque de fiabilité des chiffres cités concernant la Déportation. Dans le même temps, il récupère, à la suite de son décès, une collection de documents réunis par un jeune professeur d’histoire recueillis auprès d’anciens résistants. Paul souhaite rédiger un ouvrage assez près de la narration historique. C’est ainsi que l’hiver 1991-1992, il termine la rédaction de ce qui devient Un normand dans… Itinéraire d’une guerre 1939-1945.
En avril 1994, à la suite d’un incident lors des commémorations au camp de Langenstein-Zwieberge, il se rend compte qu’il n’y a pas de recherches sérieuses entreprises sur les détenus de ce camp. Il entreprend donc ces recherches à partir des listes recopiées par Roger Dedieu, un déporté français. Puis se déplace, en septembre 1995, à Langenstein et photocopie « tous les documents qui pourraient (lui) être utiles pour faire un mémorial avec les noms et le devenir de chacun, tout au moins en ce qui concernait les Français ». Avec l’aide de Roger Leroyer, son camarade de camp, ils classent, trient les documents récupérés ainsi que ceux de l’association Buchenwald-Dora. Lors d’une conférence, il fait la connaissance de Madame Diatta, chef du bureau des Archives nationales des anciens combattants récemment décentralisées à Caen et de son adjointe, Madame Hieblot, qui plus tard l’invitent à visiter les archives. Il y trouve tous les compléments des documents déjà en sa possession. « J’étais transporté de joie et je crois que la découverte de ces trésors représenta un des jours les plus merveilleux de ma vie. Madame Diatta me fit remplir un imprimé destiné aux Archives nationales pour que je puisse accéder librement à tous ces dossiers. L’accréditation arriva le 7 décembre 1995 et je pus sérieusement me mettre au travail. »
L’ouvrage est paru en 1997 sous le titre Mémorial des français déportés au camp de Langenstein-Zwieberge, kommando de Buchenwald.
A l’association, début 1996, est prise la décision de créer un « Mémorial des Français à Buchenwald Dora et kommando ». « Nous voulions établir la liste de tous les déportés partis de France passés par Buchenwald et, outre les renseignements d’état civil, savoir leur devenir. C’était une tâche immense car nous tablions sur un minimum de 25 000 noms ». Aux archives de l’association il y a quelques listes d’arrivées et surtout un fichier d’environ 11 000 noms qui ont été recopiés sur des petits cartons. Ces fiches sont classées par ordre alphabétique, par quelques détenus restés volontairement au camp pour effectuer ce travail, après la libération. Ce fichier est très incomplet et correspond aux détenus encore vivants et restés au camp, aucune trace des fiches des camarades morts et de celles des déportés mutés dans d’autres camps. C’est alors que nouvellement arrivée à l’association, je suis chargée par Guy Ducoloné de coordonner ce travail, et Paul, avec son expérience, en est un des piliers essentiels. C’est le début de notre fructueuse rencontre et de notre amitié. Pendant que Pierre et Gigi Texier travaillent à la saisie de fiches, Paul recherche aux archives toutes les listes de transfert vers les autres camps (Dachau, Sachsenhausen, Mauthausen, Struthof, Neuengamme, Auschwitz, etc.). Avec « les enfants de Buchenwald » nous allons pendant de longues années, croiser et recroiser toutes ces listes et tous ces fichiers pour réaliser ce Mémorial. Une autre équipe composée de Bertrand Herz et de Jacques Bernardeau se charge des recherches sur les Kommandos. « Le bureau avait donné une date butoir pour la présentation et la vente du livre: le congrès de Montpellier à l’automne 1999. A cette date, même si nous ne connaissions pas le devenir de la plupart des déportés, le livre serait publié en l’état, en deux gros volumes, et les souscripteurs recevraient ultérieurement un 3e volume avec les additifs. En réalité, si la liste des déportés était à peu près complète, nous ne connaissions le devenir que de moins de la moitié des déportés, ce qui interdisait tout travail valable de statistiques » écrit Paul.
Entre temps un nouveau conflit mémoriel avait pris naissance à propos des déportés dans le camp d’Auschwitz.
A la suite de ce conflit Paul décide, en 1998, de rédiger avec l’aide d’Henry Clogenson, déportés à Auschwitz dans le convoi dit des Vosgiens, un « Mémorial des Français non juifs déportés à Auschwitz, Birkenau et Monowitz, ces 4 500 tatoués oubliés de l’histoire »
Dans cette brochure de 172 pages sont évoqués entre autre, le sort des déportés et déportées partis de Romainville le 24 janvier 1943 dont Marie-Claude Vaillant-Couturier, Charlotte Delbo et Danièle Casanova et le convoi dit des tatoués parti de Compiègne le 27 avril 1944. A l’époque de sa parution le titre de cette monographie soulève beaucoup de commentaires et même quelques polémiques. Paul a parfois été victime des injures de quelques uns … En mars 2000, Paul a reçu des excuses qui ont mis fin aux polémiques mais il en est resté blessé. Plusieurs années après, l’intérêt de l’ouvrage a été reconnu par les historiens et un certain nombre de personnalités faisant autorité dans le petit monde de la Déportation.
En 2003, associé à Gigi et Pierre Texier, il rédige une brochure de 170 pages consacrée au Kommando de Bad Gandersheim où était détenu Jean Budan, l’oncle de Gigi.
Dans les documents qu’il m’a transmis Paul se pose la question d’écrire une histoire de Buchenwald et une histoire d’Auschwitz.
Lorsque qu’en 2010, j’ai souhaité écrire un ouvrage racontant Buchenwald sous forme de dictionnaire, il a tout naturellement proposé son aide. Lorsque avec les autres auteures, Michèle Abraham et Jeanne Ozbolt, nous rédigions nos entrées, nous lui demandions son avis et nous avons reçu des dizaines de pages de correction pour ajouter un détail, reprendre une description ! Avec une très grande patience, il a toujours répondu à nos demandes et à nos questionnements.
En 2013, Paul a entrepris de remanier entièrement son livre autobiographique avec l’aide d’un jeune allemand, Pierre Dietz, dont  l’arrière-grand-père, William  Letourneur, avait été lui aussi déporté à Buchenwald et à Auschwitz. Pierre s’est chargé de la traduction en allemand de ce livre. Une version en anglais devrait voir le jour en cette fin d’année. A force de travail avec Paul, Pierre et lui étaient devenus des amis.
Paul a reçu, à 95 ans, en mai 2017, les insignes d’officier dans l’ordre de la Légion d’honneur et c’est avec beaucoup d’humour qu’il attendait son centenaire pour recevoir le grade suivant…
Pierre comme moi sommes maintenant un peu orphelins ! C’est une grande perte pour le monde de la Déportation, sa patience, sa rigueur, son expérience vont nous manquer.

Dominique Orlowski

Articles parus dans le Serment N°367 et 368