Emile Torner (1925-2014)

Ses camarades déportés, ses compagnons de luttes syndicales et politiques ont rendu hommage à notre ami Emile. Nous publions deux de ces interventions. De nombreuses lettres nous sont parvenues ou nous ont été remises. Nous en avons choisi quatre.

Allocution de Bertrand Herz, Président du Comité international Buchenwald-Dora et Kommandos, Vice-Président de l’Association française Buchenwald-Dora et Kommandos :

« Je voudrais d’abord évoquer tes parents. Tu étais le fils, né fin 1925, de Juifs polonais ayant fui dans les années vingt à la fois l’antisémitisme constamment présent et le régime fascisant du Maréchal Pilsudski.
Comme un certain nombre de Juifs persécutés dans leurs pays, ta famille avait mis son espoir dans les idéologies luttant contre l’exploitation de l’homme par l’homme : le socialisme et le communisme.
Mais surtout, tes parents avaient choisi Paris et la France, terre des libertés, pour s’y intégrer avec passion. Alors qu’ils utilisaient encore le yiddish dans leurs conversations, ton père et ta mère avaient appris avec acharnement la langue de leur nouveau pays, encouragés par leur fils, qui avait affiché dans l’appartement familial : «Il est interdit de parler une langue étrangère». Artisans fourreurs, tes parents avaient, grâce à un travail de tous les instants, acquis une certaine aisance ; mais, en contrepartie, ils avaient dû parfois te placer chez d’autres gens ; tu en avais souvent souffert, mais aussi acquis une certaine indépendance d’esprit.
Arrive la terrible période de la débâcle et de l’occupation, point de départ à la fois des épreuves subies par ta famille et de ton engagement. Tes parents eurent la chance de survivre, (toi) tu t’établis en janvier 1944 à Saint-Amand-Montrond, dans le Cher. C’est là que tu prends contact avec des membres de la Résistance locale.
A 18 ans, toi qui n’a jamais touché un fusil, tu combats dans un maquis de la Creuse : attaques de convois, embuscades, réceptions de parachutages, etc.
Fait prisonnier, interné sur place, puis dirigé sur Dijon, tu es déporté vers Cologne le 1er août 1944, en compagnie d’un grand nombre de résistants d’autres provenances, puis de Cologne vers Buchenwald le 15 septembre1944.
Sur les conditions de ton séjour de deux mois dans le camp central tu es discret : quelques allusions au petit camp, à la carrière. Par contre, encore tout jeune résistant, tu fais connaissance avec des camarades plus âgés, disposant donc d’une plus grande expérience sur les camps et sur la politique ; on te parle de la résistance clandestine dans le camp.
Mais c’est au kommando de Langenstein-Zwieberge que tu connaîtras l’enfer. Tu vas creuser le tunnel, pousser des wagonnets, charier des sacs, porter des rails, 12 heures par jour, alors que, comme tes camarades, tu t’affaiblis par suite de la malnutrition et de la maladie. Tu rends hommage aux actions d’entraide entre les détenus, mais tu indiques qu’elle est contrebalancée par l’égoïsme : comment peut-il en être autrement dans cet environnement inhumain. Tu vois mourir beaucoup de tes camarades ; mais, au fond, dans de telles conditions de vie, mourir ou survivre, n’est-ce pas simplement une question de chance ? 
Tu es toi-même tellement affaibli, et de plus blessé dans un accident de chantier, que tu te résous enfin à tenter d’entrer au Revier. Et pourtant, comme tous tes compagnons tu crains cet endroit, vivier où les SS puisent leurs victimes pour les achever.
C’est paradoxalement peut-être à ta totale déchéance physique que tu dois la vie ; incapable de marcher, tu refuseras de partir en évacuation, et tu pourras attendre les Américains dans le camp jusqu’au 13 avril. Rentré en France, tu t’es investi avec passion, à la fois dans ton engagement politique, au parti communiste, et dans les associations de mémoire de la déportation, à la FNDIRP et à l’association française Buchenwald Dora et kommandos.
Tu as contracté cet engagement très tôt, et tu t’y es consacré jusqu’à la limite de tes forces.
Je crois que tu as souffert très tôt de difficultés de santé. Pour moi, je t’ai toujours connu malade ; comment va Emile ? entendait-on souvent à l’association. Alors que tu souffrais beaucoup, que tu peinais à te déplacer, tu continuais à entraîner des jeunes dans des visites de camps exténuantes pour toi ; je te vois encore poussant ton déambulateur pour assister à nos réunions de bureau, de conseil d’administration, aux congrès, aux manifestations patriotiques.
Tu ne t’es jamais plaint. Peut-être estimais-tu qu’il était indécent pour un déporté vieillissant mais vivant de se plaindre quand il avait vu tant de camarades succomber aux coups, à la maladie, à la faim.
Quel exemple pour tous ceux qui se plaignent ! D’autre part, alors que beaucoup d’entre nous sont sensibles aux honneurs de la République, tels que les décorations, toi tu les dédaignais.
Sans faire aucune déclaration flamboyante, tu as toujours témoigné d’une réelle solidarité vis à vis de tes camarades, et j’ajouterai, vis à vis aussi de tous nos camarades disparus, qui n’ont pas eu la chance de connaître à nouveau la liberté. »


Message de Raymond Huard

Mon cher camarade et ami, ta vie vient de se terminer. On s’y attendait mais quand on aime, cela est pénible. Nous nous sommes, depuis notre retour des camps, battus pour ne plus revoir ça. Nous avons couru d’une école à une cérémonie car le Serment que nous avions fait au retour – “Plus jamais çà” – était notre idéal.  Je ne serai pas à ton enterrement car j’ai de graves problèmes mais ma “chérie” me remplacera. Adieu Emile, mais longtemps tu seras dans nos souvenirs.

Ton vieux copain, Raymond Huard, Buchenwald 21472.


Hommage d’Emmanuel DANG TRAN, membre du Conseil national du PCF

« J’ai cherché le qualificatif qui correspondrait le mieux à la personnalité d’Emile. J’ai trouvé «intrépide», celui qui «qui ne tremble pas devant le péril», «qui ne se laisse pas rebuter par les obstacles».
Je trouve qu’en plus, dans «intrépide», il y a la méthode d’Emile – si l’on peut dire méthode. Avec sa réflexion, ses convictions, il se lançait directement, sans avoir calculé toutes les conséquences probables ou possibles, mais certain que l’acte d’audace initial allait déclencher un mouvement pour le meilleur.
Est-ce que ce trait revient de la Déportation, cette expérience de résistance extrême à laquelle il a survécu de justesse. Je ne le pense pas.
 Avant déjà, en 1940/41, rebelle, il refuse de se faire immatriculer comme « juif », malgré les recommandations de ses parents. Cela le sauve quand un car est fouillé par les nazis du côté de Nice. En 1944, il est embauché par un photographe à Saint-Amand-Montrond. Vite, il comprend qu’un réseau de Résistance tourne autour. Il se fait adopter, à 19 ans. Il sera témoin et acteur d’une des célèbres et tragiques pages de la Résistance, la Libération pour 2 jours, en juin 1944, après le Débarquement, de cette petite ville du Cher.
Intégré dans la Compagnie Surcouf, Emile est arrêté un mois plus tard avec son sous-groupe, une grenade à la main, à Saint-Dizier-Leyrennes dans la Creuse. Interrogé brutalement par les Allemands et leur interprète de la Milice, il a l’aplomb de répondre quand on lui demande «tu es juif ?» : «Puisque je vous dis que je suis orphelin !» Sa gabardine, qui le faisait surnommer «L’abbé», dans le maquis et bien après encore par certains de ses camarades de lutte armée, l’a aidé à être crédible. L’expérience de la Déportation, d’abord dans le camp terrible mais méconnu de Cologne-Stollberg, puis à Buchenwald, puis dans le sinistre camp satellite de Langenstein-Zwieberge l’a évidemment marqué pour toute la vie.
Emile fait partie de ceux, peu nombreux, qui ont témoigné tout de suite. Pendant plus de 69 ans, il a témoigné de l’horreur des crimes nazis dans des conditions historiques qui ont beaucoup évolué.
Son adhésion à l’Association Buchenwald-Dora et Kommandos a été essentielle. Emile s’est autant et tout à la fois retrouvé dans l’intransigeance d’un Jean Lloubes ou d’un Lucien Chapelain que dans l’ouverture d’un Guy Ducoloné.
Deux figures de la Déportation l’auront marqué plus que toutes autres, celle de Marie-Claude Vaillant-Couturier et celle de Marcel Paul, dirigeant de la résistance française à Buchenwald, ministre de la nationalisation de l’électricité et du gaz.
La nécessité de témoigner ne peut être indépendante des convictions politiques.
Jamais, dans la vie d’Emile, ses convictions ne l’ont écarté de la fraternité profonde avec ses camarades de souffrance, même d’obédiences, comme on dit, très éloignées.
Les retrouvailles, 40 ans après, des anciens de Langenstein étaient restées dans son cœur comme un épisode majeur, jusqu’au bout. Les liens d’amitié ne sont pas rompus, au contraire, ils se sont renoués.
 Emile participait de cette unité profonde des éléments agissant de notre nation contre le fascisme et toutes ses résurgences.
C’est cela qu’il a apporté dans ses interventions dans les écoles, les collèges et les lycées, dans les voyages action mémoire, auprès des institutions mémorielles. Tous ceux qui l’ont vu et entendu dans ces occasions en restent profondément impressionnés, enseignants comme élèves.
Pour Emile, en même temps, le témoignage de l’horreur des camps était inséparable d’un message politique, le sien.
Emile a toujours été communiste. Il a grandi, dans sa famille, dans l’atmosphère du Front populaire. La révolution d’Octobre, l’URSS ont été toujours des repères pour Emile. Le PCF, après la Libération, a été naturellement le Parti d’Emile.
Pour Emile, le Parti communiste ne se concevait que comme un parti de classe, basé sur une théorie, le marxisme-léninisme. Le buste de Lénine, le portrait de Jacques Duclos ornaient son appartement. Il n’a pas suivi la liquidation gorbatchévienne. Il n’a pas accepté les renonciations des dirigeants du PCF. Il a participé à de multiples réunions dans le Parti pour rappeler l’héritage communiste de la Résistance, incompatible avec certains revirements.
Dans ses engagements multiples mais complémentaires, Emile a été aussi un militant syndical des plus conséquents. Dans les Alpes de Haute-Provence puis dans le 15ème, avec les ouvriers de l’Imprimerie nationale, les agents de la RATP, des hôpitaux, de l’Institut Pasteur, de la Poste… il a été de toutes les luttes avec l’Union locale CGT et avec la section du PCF.
Nous ne reprendrons pas aujourd’hui – ce serait inconvenant – une des expressions favorites d’Emile, qui lui servait à dédramatiser sa raison de vivre.
Il l’a beaucoup plus élégamment traduite dans le titre de son autobiographie : «Exister, c’est résister». Il avait constaté avec plaisir que l’expression était de plus en plus reprise, notamment par des organisations de la Jeunesse communiste.
Elle incarne parfaitement notre parrain, camarade, ami, notre complice dans bien des coups, une personnalité qu’aucun de nous n’oubliera, qui continuera à nous inspirer dans toutes ses caractéristiques qu’il nous a si généreusement délivrées et qui sont globalement très positives ! »


« Nous tenons à vous présenter nos sincères condoléances au nom du collège de Sèvres. Nous garderons un souvenir ému d’Emile Torner qui nous a donné de son temps pendant de nombreuses années. Ses témoignages ont marqué aussi bien l’ensemble de la communauté éducative que nos nombreux élèves. Emile Torner savait avec humilité et naturel faire passer un message fort et bouleversant sur cette terrible période de notre histoire. Il transmettait à chaque intervention auprès des élèves une volonté de paix et de tolérance. »

Christine Thoreau et Catherine Le Fèvre (documentalistes au lycée de Sèvres)


Messages

… Vers quels moments pourrai je donc maintenant m’élancer
Et vers quelle forêt,
Dont chaque arbre est comme un grand frère Qui m’attend
Vais-je emmener ce qui reste de souvenirs Et d’illusions.

“Poème captif” Buchenwald Weimar 1945

J’aurais voulu être présent lors des obsèques d’Emile Torner. Cela ne m’est malheureusement pas possible pour raisons de santé familiale.
Les engagements, la vie d’Emile Torner ont valeur d’exemple dans cette période ou plus que jamais la vigilance et l’intervention populaires relèvent du devoir collectif. C’est avec ces convictions que je veux m’associer à l’hommage rendu au militant, au déporté, au résistant de tous les instants.

Gérard Alezard, fils de Gaston Alezard, déporté par le dernier train de Compiègne le 17 août et décédé à Buchenwald le 24 août 1944.

Chers amis,

Quand vous, les compagnons les plus proches d’Emile, l’accompagnerez vers sa dernière demeure, nous serons à vos côtés en pensée.
Nous pensons à Emile, au transmetteur, jamais fatigué quand il s’agissait de faire faire à la jeunesse le travail de mémoire et de réflexion sur les crimes du nazisme.
Souvent, nous nous sommes demandées comment il arrivait à intéresser des jeunes à son histoire, au destin de tant de Français qui ont souffert dans les camps de concentration comme Buchenwald et Langenstein-Zwieberge. Qu’est-ce qui faisait de lui, octogénaire, un interlocuteur si captivant pour les plus jeunes ?
Une première réponse nous venait en voyant comment il était avec ses interlocuteurs.
Il était toujours disponible pour eux, peu importe qu’ils soient plus âgés, raisonnés et patients, ou plus jeunes et pas patients du tout !!! Il gagnait leur attention à tous parce qu’il était toujours authentique, parce qu’il était toujours lui-même, sans prétention, parce qu’il témoignait dans l’urgence mais sans gravité exagérée, avec la ferme volonté de faire de la transmission de la mémoire des crimes nazis une tâche importante, à accomplir avec sa réflexion et son action.
Notre ami Emile Torner nous a montré que nous ne devons jamais abandonner, si nous voulons gagner l’écoute des jeunes et préserver ce qu’il nous a offert. Nous le ferons aussi longtemps que nous en aurons la force. Nous ne pouvons dire que «merci».
Cher Emmanuel, nous te prions de saluer du fond du cœur tous nos amis français qui seront à tes côtés aujourd’hui. »

Ellen Fauser et Gesine Daïfi, dirigeantes du Mémorial du camp de concentration de Langenstein-Zwieberge

Le Serment N°352 – Avril, mai et juin 2014