Témoignage de Jean ACHARD

Schönebeck

Capture d’écran 2015-03-06 à 13.42.37Situé sur l’Elbe, à 16 km au sud-est de Magdebourg, le kommando « Julius » de Schönebeck, sur l’Elbe, occupa de juillet 1943 à avril 1945, de 800 à 1 600 déportés de toutes nationalités. Les déportés étaient employés à la fabrication de pièces d’aviation (pour le compte de la « Junkers Werk ») qui étaient ensuite acheminées vers les halls de montage.
Les bâtiments où étaient employés les déportés comprenaient : un hall où se trouvaient plusieurs chaînes de fabrication, composées de tours, fraiseuses, rectifieuses, perceuses et des services annexes, magasins, service d’entretien, équipes de contrôle. Le second hall contenait des poinçonneuses, des presses, des tours à repousser et les annexes : ateliers de fabrication des motrices, tôliers-formeurs, ateliers de fabrication de gabarit de contrôle, équipes d’ébarbage, magasin. Le troisième était la fonderie d’aluminium et le quatrième le hall de trempage et de galvanoplastie.
Un kommando, le lager-kommando, s’occupait de l’entretien des bâtiments et fabriqua à un certain moment, des alvéoles qui, emplies de sables, furent disposées autour des machines pour les protéger en cas de bombardement.
La vie dans le commando fut moins terrible qu’ailleurs, car la direction de l’usine qui tenait à une production de matériel, intervint quelquefois, auprès de la garde du camp.
Ainsi, lorsque l’appel du matin était trop long, elle réclamait pour que les détenus soient à l’heure sur le lieu de leur travail; lorsque le manque de nourriture pesait trop lourdement sur l’organisme des déportés, elle fit distribuer des vitamines sur les lieux de travail.
La garde était assurée par des militaires de la Luftwaffe, qui furent transformés, sur la fin, en SS, et il est à noter que cette transformation agit sur leur comportement vis-à-vis des déportés : de gardes supportables (à part des exceptions), ils devinrent des loups qui ne connaissaient plus personne !
Comme dans toute usine de fabrication, le travail sur des machines, fut cause d’accidents. Une incapacité de travail de plus de trois semaines entraînait automatiquement le retour à Buchenwald. Etant donné l’état de déficience, les blessures étaient très longues à guérir, nombreux furent donc ceux qui retournèrent à Buchenwald. Il en était de même pour ceux dont la maladie entraînait une telle incapacité. C’est la raison pour laquelle il y eut peu de décès au camp.
Le travail en compagnie de civils allemands et étrangers, permit, avec leur complicité, la possibilité d’évasion. Nous enregistrâmes deux évasions de Français. 
La première fut l’œuvre d’un Niçois, qui se procura de faux papiers de travailleur libre. Il profita d’un départ de permissionnaires qui se rendaient en France, pour se glisser parmi eux. 
La seconde, d’un lieutenant d’aviation, Pierre Giovachini qui, muni de faux papiers, partit huit jours à Berlin et prit ensuite le train direct pour la France.
Les deux commandos nous firent connaître, par un moyen convenu à l’avance, le succès de leur entreprise. Il y eut aussi des tentatives d’évasion de la part de Russes et de Polonais, mais, ils tentèrent de franchir les barbelés, ce qui causa des dégâts parmi eux.

Une anecdote mérite d’être contée. Lors d’une de ces tentatives, nous fûmes conviés, comme les Allemands savaient le faire, à nous rassembler sur la place d’appel, vers 23 heures. Là, l’interprète nous annonça l’évasion, et nous dit que nos camarades avaient été abattus par la sentinelle d’un mirador.
Ce que nous apprîmes le lendemain par les civils était tout autre. La sentinelle du mirador avait en effet tiré, mais dans l’obscurité, n’avait pas vu un « Werkschuss », qui était habillé de noir; c’est lui qui avait été abattu; le camarade le dépouillant de ses habits et les revêtant, avait pu s’enfuir.
Les premiers arrivés au kommando reçurent des colis qui subirent le sort commun à tous les colis : éventrés, visités, prélevés. Ils provoquèrent des jalousies et des vols. Il fut décidé que ceux qui en recevraient, donneraient une dîme qui serait distribuée à ceux qui n’en avaient pas, en particulier les Russes, ce qui fut cause d’un incident. Quand il n’y eut plus de colis, les Russes réclamant toujours leur dîme sur ce que les réceptionnaires avaient économisé.

Lors des alertes, nous étions enfermés à clef dans les baraques si nous étions de repos, ou nous continuions à travailler si nous étions au travail. À une certaine époque, les alliés avaient demandé que les camps, à proximité des usines, soient éclairés pendant les alertes ; les Allemands firent bien entendu le contraire. Ils allumèrent les usines et éteignirent les camps, ce qui motiva une nouvelle demande des alliés qui demandèrent que nous fussions évacués durant les alertes.
Un réseau de tranchées, entouré de barbelés, fut donc aménagé et nous y fûmes conduits chaque fois qu’il y eut « alerte », mais les Allemands l’avaient placé sur les bords de l’Elbe ce qui, à cette époque de la guerre, vu d’en haut, pouvait passer pour des fortifications. Aussi eûmes-nous le plaisir de recevoir quelques bombes, qui ne firent aucun dégât parmi nous, mais provoquèrent la colère de nos gardiens, car nous manifestions trop notre joie de voir les alliés prendre leurs défenses pour cible.
Vers le milieu de 1944, si mes souvenirs sont exacts, vint un convoi de Buchenwald qui ne fit que passer, mais il prit au passage, un certain nombre de déportés du commando considérés comme indésirables par la direction de l’usine, à cause de leur production très faible; tous repartirent vers Mulhausen, où nous apprîmes plus tard qu’ils avaient été bombardés et évacués sur Buchenwald.

Au début de 1945, une excavation fut creusée derrière les baraques; nos gardiens faisaient courir le bruit qu’il s’agissait d’une piscine, mais nous avions bien compris qu’il s’agissait de la liquidation prévue du kommando. Cette intention ne fut pas exécutée, car le 11 avril 1945 au matin, fut décidée, devant l’avance des alliés, l’évacuation du kommando. Elle fut laborieuse, chacun sentant la fin et essayant de rester là.

La direction de la résistance au départ fut assurée par Jaouen, qui dirigea la manœuvre. Ce n’est que le soir que les gardes réussirent à former une colonne qui passa le pont de Barby à la tombée de la nuit et la première nuit sur la place de Zerbst. Le reste du trajet est consigné sur la carte de Nozet que j’ai fait parvenir et pourra être conté par ceux qui ont participé à l’évacuation. Un certain nombre de déportés restèrent cachés sous les baraques, d’autres s’évadèrent de la colonne…

Texte publié le 3e trimestre 1972 dans Le Serment N° 19

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