Témoignage de Jean AMICE

Du kommando Glaena aux combats de Rostoky

Je suis arrivé à Buchenwald le 4 mai 1944… mais je n’ai goûté aux  » joies  » de la vie sous les tentes, au petit camp, que durant une quinzaine de jours, car très vite avec quatre camarades de mon convoi j’ai été désigné pour un transport : le kommando Glaena  » Willy « , pour effectuer le montage des baraques du camp en construction.
Nous devions être environ 5 000, en très grande majorité des Juifs, (Polonais, Roumains, Hongrois) occupés dans les usines Zeitz, fabrication d’instruments de précision pour la marine et pour l’aviation.
La discipline était très dure, les appels du soir particulièrement pénibles, la nourriture insuffisante : un quart d’eau chaude le matin, un litre de soupe très claire avec un morceau de rutabaga et le soir une tranche de pain, margarine, saucisson ou deux cuillerées d’un brouet infect.
Au bout de trois mois le camp a été évacué suite à un bombardement de nuit sur la fabrique, lequel n’a heureusement fait que quelques blessés. Nous avons été dirigés sur le camp de Reimhdorf  » Willy  » où une partie du convoi travaillait dans une mine de charbon à ciel ouvert. Il fallait extraire le charbon, le charger sur des wagonnets et pousser jusqu’au train où s’opérait le transbordement.
Les S.S., à coups de trique exigeaient toujours davantage de rendement et nombreux étaient les Juifs qu’épuisait ce travail inhumain. Beaucoup d’ailleurs étaient ceux d’entre eux qui recevaient des blessures et le Revier, beaucoup trop petit et démuni de médicaments, ne pouvait rien ou à peu près.
Un détenu politique allemand qui parlait français me fit embaucher à la cuisine et à mon tour je réussis à faire admettre trois compatriotes  » aux pluches  » et un au Revier, grâce à un Tchèque qui y était employé. Nous avons formé un groupe de résistance avec comme objectif l’évasion, mais il fallait attendre des circonstances plus favorables.

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Bombardement du camp de Buchenwald

À partir de la fin janvier 1945 nous avons eu droit aux  » éclaboussures  » des bombardements sur Leipzig et un mois plus tard la mine a été rendue presque inutilisable par les bombes anglaises ; quelques jours plus tard (le 3 ou 4 mars) c’est au tour de trois baraques du camp d’être détruites. Il y eut de nombreux tués, 450 morts ou disparus. Le spectacle était horrible, des bras, des jambes, des têtes déchiquetées, sanglantes et qu’il fallait charger, toujours sous les coups, dans des camions-bennes.
C’est le 20 mars que le camarade allemand qui travaillait à la cuisine a appris que le camp devait être évacué. Tous trois (avec le Tchèque du Revier) nous avons alors décidé de profiter du départ du dernier transport de charbon, le 25 ou 26 mars, pour tenter  » la belle « . Nous avons pratiqué une cache dans un wagon et avons voyagé, durant deux nuits et une journée, ayant l’impression de tourner en rond et de repasser plusieurs fois au même endroit.
C’est en forêt de Rostoky (à environ 15 kilomètres de Prague) que, sur les conseils de notre ami tchèque qui reconnaissait la région, nous avons sauté du train. Le 30 mars au petit matin, nous avons été recueillis par des maquisards.
Trois jours plus tard nous avons demandé à participer aux combats contre les troupes nazies. Cette proposition a été acceptée… non sans quelques réserves s’agissant de notre camarade allemand… Le camarade tchèque avec le grade de capitaine et moi de lieutenant, grade que j’avais en France dans la clandestinité.
Le maquis suivait, grâce à des communications radio, l’avance de l’armée rouge et aussi de l’armée tchèque qui était en avant-poste. Mes deux amis et moi avons participé à la prise de Rostoky, la nuit, par surprise. Puis nous avons contribué à couper la retraite aux troupes allemandes que l’armée soviétique attaquait dans Prague.
Les S.S. pour essayer d’échapper à la tenaille que formaient les troupes soviétiques, tchèques et le maquis avaient pris comme otages des femmes et des enfants. Cela a évidemment accru les difficultés des troupes alliées et contribué à augmenter leurs pertes. Mais, finalement, les nazis ont dû se rendre.

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Libération de Prague

Prague, si mes souvenirs sont exacts, a été délivrée le 8 mai 1945. J’ai ensuite participé, avec la Croix-Rouge française, à l’évacuation des déportés qui se trouvaient en gare de Prague et de Rostoky et cela jusqu’à la fin de mai.
Puis j’ai pris le dernier avion de transport jusqu’à Lyon et le train pour Paris où je suis arrivé le 5 juin 1945… en homme libre ! C’était la joie dans mon foyer, auprès de ma femme et de mon beau-fils. L’après-midi une délégation, avec le maire et le comité de libération du XIXe, venait fêter mon retour.
Quelques jours plus tard, j’étais décoré à l’ambassade tchèque de Paris pour service rendu à la patrie tchécoslovaque. Une nouvelle vie commençait…
Jean AMICE
Croix d’argent tchèque pour participation aux combats de l’armée de libération tchécoslovaque, chevalier de la légion d’honneur.

Texte publié en mai-juin 1974 dans Le Serment N° 98

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