Jean Sutra (1920-2011)

Après la disparition de Jean Sutra, son camarade Georges Chaillou témoigne :

Jean Sutra, alias Pierre Carton, né le 12 mai 1920 à Narbonne est décédé le 9 août 2011 à Narbonne.
 Georges Chaillou, son frère de Déportation, nous a envoyé pour lui rendre hommage “une espèce de chronique” comme il le dit.

« Il était le frère que cet endroit de souffrances m’avait donné. Nous avions dû nous croiser, puisqu’il faisait partie lui aussi du convoi des “30 000” d’octobre 1943. Trois jours de voyage, arrivés à la gare, nus, saoûlés de coups par les SS, harcelés par leurs chiens, nous courions dans la nuit vers les lumières du camp. 
J’étais devenu le 30807 et lui le 31259.
Après une quarantaine douloureuse, abrutissante, nous fûmes une quinzaine à être appelés pour partir dans une grande unité de 8 halls – la MI-BAU.
 Une petite salle servant d’entrée fut le lieu du stage que nous devions suivre avant de devoir fabriquer des bobines électro-magnétiques qui équiperaient les V1 dirigés sur l’Angleterre.
Une rangée d’établis avec un siège délimitant chaque place. Des fers à souder électriques, du fil de cuivre et les éléments qu’il fallait assembler. C’était un apprentissage assez facile pour les techniciens que nous étions.
Jean Sutra était juste à côté de moi. Il était communicatif, moi aussi.
Il était expert dans le maniement du fer à souder. Ce n’était pas mon état. Il m’aida à me perfectionner, si bien qu’à la fin du stage nous fûmes sélectionnés comme régleurs au hall 4 de la MI-BAU.
La vie s’était organisée, la résistance aussi sur les lieux de travail, comme à l’intérieur du camp, clandestine, difficile, dangereuse, qui pouvait mener à la torture et à la mort ; mais qui nous a permis de survivre, de prendre des responsabilités.
Nous étions tous les deux au block 26 dans le grand camp, flugel A. J’étais le Tischaltester n° 2 (chef de la table n°2) et «Pierrot» s’associait spontanément à mes responsabilités.
Nous étions différents mais réunis par un même idéal : Résister avec ceux que, peu à peu, nous identifiions, Pierre Durand, notre interprète, Robert Darsonville, Yves Kermarrec et bien d’autres.
Au contact de ces camarades, Pierrot se confirmait. Il avait eu quelques contacts avec l’OCM et avait été arrêté par une patrouille espagnole et remis aux Allemands alors qu’il faisait un «passage» vers Andorre.
Il était devenu un responsable de la solidarité au camp avec le Colonel Manhès.
 Responsable des comités populaires des usines d’Argenteuil, membre du Front national, ancien FTPF, j’avais été arrêté sur dénonciation d’un membre de notre réseau qui fut fusillé en 1946.
 J’étais dans le camp, un agent de liaison de Marcel Paul.
 Dès les premiers jours d’avril 1945, le Front se rapprochait. Nous avons pensé à la possible «liquidation» du camp et il fallut prendre des dispositions pour cette nouvelle aventure. Il fallait des responsables pour «partir» et d’autres pour «rester». Pour encadrer et aider les camarades en mauvais état physique, Robert Kermarrec, Pierrot et moi avons fait l’évacuation du 8 avril 1945, qui se termina si mal pour des milliers de déportés.
Au retour de Buchenwald, la vie a suivi son cours. Jean Sutra retrouva son identité légitime pour guérir de la tuberculose dans un sanatorium de Bavière.
 Nous n’avons jamais été loin l’un de l’autre. Il avait le don de l’hospitalité. Nous ne nous sommes pas quittés. Il était mon frère d’adoption .
Jeannot, l’industrieux, le physique, avait construit un chalet au Pas de la Case.
 En septembre 1971, le chalet explosa alors qu’il actionnait la chaudière à gaz, le tuyau d’arrivée de gaz avait été déjointé lors de travaux. Sa mère décéda des brûlures et lui fut très brûlé. Il resta près de 6 mois en chambre stérile, fut amputé de plusieurs doigts et dut subir une trentaine de greffes au visage. Robert Darsonville le visita souvent à l’hôpital Foch. Après ces «réparations», il avait un tel courage qu’il vécut presque comme avant.
Il allait il y a encore un an ou deux dans les écoles ou organisations commenter l’univers concentrationnaire.
Il m’arrivait encore de l’appeler Pierrot, mon frère, cet homme courageux qui dans les pires moments s’écriait : Et vogue la galère !

Paru dans le Serment 340 (Novembre-décembre 2011)