Pierre Lucas

Mon Camarade Pierre LUCAS

Le « Serment » dans son numéro de juillet-août 2011 a fait part, brièvement, du décès de Pierre Lucas, matricule 38231 au camp de Buchenwald.

Je voudrais en dire plus sur lui car Pierre Lucas et moi-même avons connu le 14 décembre 1943 – un anniversaire en ce décembre 2011 – la même aventure : une évasion, la poisse d’être repris et la Déportation. Mon histoire est la sienne. Il avait 19 ans. J’en avais 20.

Le 14 décembre 1943 est la date du départ d’un nouveau convoi vers un camp inconnu de la plupart d’entre nous. Buchenwald. Le cinquième grand convoi depuis juin 1943. 932 hommes au total qui ont quitté à l’aube le camp de Compiègne pour la gare. A l’écart, stationne un train d’une douzaine de wagons de marchandises, un train bien court pour un si grand nombre. Sur le quai, avant l’embarquement, le chef du convoi, en uniforme noir, a pris la peine par le truchement d’un interprète de nous avertir des risques de mort que nous encourions en cas d’évasion.

A peine le train parti, dans notre wagon, l’un de nos camarades, un nantais, sort de je ne sais où deux outils qu’il est parvenu à planquer sur lui : une vrille et une petite scie. Nous sommes quelques uns à lui offrir notre aide : Pierre Mania, Henri Meyniel, moi-même et quelques autres dont des Hollandais. Pierre Lucas est sans doute là mais je ne le connais pas encore. Notre nantais connait son affaire et notamment l’épaisseur exacte de la paroi d’un wagon de marchandises – type de la SNCF « 40 hommes 8 chevaux ».

Avec sa vrille, il entame le découpage, trou par trou, d’un carré de près d’un mètre de côté. Avec minutie et la préoccupation constante que rien n’apparaisse à l’extérieur. Le train s’arrête de temps à autre et l’on entend des hommes de l’escorte marcher le long des wagons et passer l’inspection.

Durant des heures, notre nantais poursuit son travail de romain, relayé par certains d’entre nous. La nuit est tombée lorsque le convoi dépasse Reims. Le travail est fini. Il n’y a plus qu’à enfoncer le panneau et immédiatement sauter.

Pour éviter toute confusion ou l’embouteillage, on se donne des numéros de sortie : j’hérite du n° 9, Mania du n°10. Important, car le risque d’être repéré par les hommes postés dans les vigies s’accroît très vite au rythme des évasions. Je ne sais pas où est Pierre Lucas.

Le train approche de Châlons-sur-Marne. L’heure H. A coups de pied on fait sauter le panneau. Sous nos yeux, une nuit de décembre très claire et une campagne blanche de givre qui défile. Quelques frottements à la sortie. A mon tour au marche pied, je saute ou plutôt je plonge en me protégeant la tête d’une grosse écharpe de laine. J’évite les fils de fer qui courent le long du ballast en un roulé-boulé qui n’en finit pas. Je me mets à courir lorsqu’éclatent des coups de feu, puis des rafales. J’entends aussi les freins du convoi. Le champ est tout plat, sans un taillis. Je m’aplatis sans illusion jusqu’au moment où un soldat de l’escorte apparait, le fusil en joue. C’est raté.

Il me ramène vers le train. Un gradé marche vers moi, m’expédie un coup de poing qui me jette à terre, m’envoie quelques coups de pied dans les côtes et hurle un ordre. Des soldats me font remonter tout le train jusqu’au wagon de tête, un wagon de voyageurs ordinaire : un long couloir donnant sur des compartiments. C’est alors que je vois Pierre Lucas. Il se tient le bras gauche : en sautant, il s’est cassé l’avant-bras.

On nous fait monter dans un wagon de voyageurs et on nous pousse dans un compartiment occupé par trois hommes, en uniforme noir, qui porte les insignes du S.D. Ils nous regardent sans un mot, comme s’ils n’étaient pas concernés par cet épisode bruyant.

Pierre et moi nous asseyons côte à côte en face des types du S.D. Lucas protège du mieux qu’il peut son bras. Moi-même je ne m’aperçois pas que je saigne : j’ai été blessé au visage et un nez coupé en deux. Le train repart, passe Châlons-sur-Marne : tout s’est passé en quelques minutes. Des minutes qui séparent la liberté de la déportation.

Les deux du S.D. ne montrent aucune agressivité, comme si nous n’étions que des bêtes curieuses.

A un arrêt ils interviennent même pour empêcher les sentinelles de l’escorte, qui viennent d’être relevées de leur poste glacial dans les vigies, de se réchauffer sur nous. L’un des S.S. finira par nous parler en mauvais français pour regretter que nous ne soyons pas allés travailler en Allemagne docilement. Il a l’air désolé pour nous.

Le voyage en troisième classe s’achève pour nous deux dans une petite gare toute sombre dont j’ignore le nom, sinon qu’elle marque l’entrée en Allemagne. L’escorte nous ramène vers un wagon de marchandises, où maintenant sont entassés 120 déportés auxquels on a enlevé les chaussures par représailles ou précaution. Mania, Meyniel me regardent comme si j’étais ressuscité : en entendant les coups de feu ils m’avaient cru mort. De nous retrouver parmi nos camarades, Pierre Lucas et moi sommes soulagés. Les Allemands n’ont pas pris notre nom. Nous sommes tous deux comme les autres, sans casier judiciaire d’évadés.

Le convoi arrivera à Buchenwald le 16 décembre à l’aube. Nous ne serons plus que 921 et deviendrons les « 38000 ». Pierre Lucas et moi réchapperons à l’épreuve et seront libres le 11 avril 1945.

Ce n’est que bien plus tard, avec la retraite et ce retour sur le passé que je tenterai d’en savoir plus long sur les évasions du 14 décembre 1943 et plus généralement sur les évasions des trains de déportation. On s’est peu intéressé aux évasions de ces trains. Pourtant, de presque tous les convois, des détenus – hommes et femmes – sont parvenus à s’échapper. On n’en connait pas le nombre : ceux qui ont réussi, ceux qui ont été repris, ceux qui sont restés sur le ballast, exécutés ou achevés.

Une association s’est créée en 1972 « des évadés des trains de déportation » pour les rassembler et, plus tard, en faire le décompte. Travail qui ne pouvait qu’être incomplet : certains ne se sont jamais manifestés, d’autres avaient disparu ou ignoraient même l’existence de l’association.

Les chercheurs du Mémorial de Caen ont pris le relais dans leurs études de chacun des convois partis de France pour l’Allemagne : la comparaison entre le chiffre des partants et celui des arrivées enregistrées dans les camps. Ils sont arrivés à ces chiffres : 306 évasions enregistrées et vérifiées. 245 réussies et 61 repris. Je crois pour ma part que ces chiffres sont au-dessous de la réalité en l’absence de témoignages dans certains cas.

D’autre part, ces chercheurs n’ont pris en compte que les convois partant vers l’Allemagne et non ceux qui allaient d’une ville française à une autre ville française avec son contingent de détenus, avant qu’ils ne partent plus tard vers les camps. Ainsi ces convois partis de Rennes au début d’août 1944 qui, par des itinéraires détournés, arrivèrent à Belfort, étape avant Dachau, Neuengamme ou Ravensbruck : tout le long du voyage se produisirent des évasions notamment à Langeais où plusieurs dizaines de prisonniers et de prisonnières parvinrent à s’enfuir. Ainsi, du train dit « fantôme » qui erra à travers la France avec ses détenus dont plusieurs profitant de la confusion de ce mois d’août et des arrêts échappèrent à leurs gardiens.

Du convoi du 14 décembre 1943, onze détenus s’évadèrent et échappèrent aux recherches. A l’exception de l’un d’eux, un hollandais qui fut repris plusieurs jours plus tard et déporté en janvier 1944 : il devait mourir dans un kommando de Neuengamme.

Un autre évadé : Daniel Bouwet, l’un des benjamins du convoi, rejoint dans sa région du Nord la résistance. Il est arrêté à nouveau par la police allemande en avril 1944 ; il est déporté à Sachsenhausen. Il passera par Neuengamme et Bergen-Belsen. Libéré, il fera une brillante carrière militaire.

Par les contacts que je noue avec quelques uns des évadés du 14 décembre 1943, j’apprends en lisant les détails qu’ils me fournissent qu’il y a eu non une mais deux voies d’évasion. Les uns sont bien passés par l’ouverture forée dans notre wagon ; les autres se sont hissés à l’une des plus hautes lucarnes des wagons et ont pu, de là, sauter. Plus étonnant, ça s’est fait quasi simultanément. La preuve c’est que presque tous se retrouvent aux abords de deux villages : Bouy et St Hilaire au Temple, à une dizaine de kilomètres de Châlons sur Marne.

Tous, dans leur récit, soulignent l’aide efficace qu’ils ont reçue des cultivateurs du lieu. L’un des évadés, François Le Caignec, mécanicien à Concarneau et FTPF est de retour chez lui le 20 décembre. Un autre, Victor Gritzaï a un parcours plus accidenté : d’origine russe, habitant en France, il a été arrêté en tentant de passer en Espagne. Les allemands lui ont mis un marché en mains : rallier l’armée Vlassov – une proposition qu’ils feront à d’autres russes – il refuse. Evadé avec le lieutenant de Torquat, il réussit à l’aide de filières à gagner la zone sud : il continuera la guerre dans un maquis FTP du Lot.

Emmanuel Bers de Berg, jeune officier est d’abord recueilli par un garde-barrière, qui le met à l’abri dans une étable. Le lendemain, il est pris en charge par un cheminot, qui le planque une dizaine de jours. Il rejoindra la Résistance et les Forces Françaises Combattantes. Il apprendra plus tard en allant revoir les lieux de l’évasion et les gens qui l’ont aidé que le garde-barrière a été fusillé par les Allemands.

Jacques Moalic Ex 38348 à Buchenwald et à Ohrdurf (SIII)

Dans la bibliographie sur ce sujet, a été édité un livre écrit par Jean Marie Chirol « Sur les chemins de l’Enfer » sur les évasions – convoi par convoi.

Notamment l’histoire de ce convoi du 5 juin pour Neuengamme : le loquet de la porte à glissière du wagon est ouvert et 45 détenus s’enfuient : un seul sera repris.

Paru dans le Serment 341 (Janvier-Février 2012)