Témoignage de Roger ARNOULT (3)

Massacre à Heuilley-Cotton

Lors de l’étude « Recherches sur la déportation des Français à Buchenwald », nous avons tenté d’introduire dans la statistique générale, une rubrique particulière que nous appelons « Les Morts du trajet » (voir Bulletin n°83). Il s’agit des morts en cours de déportation sur la route conduisant à Weimar : 690 morts comptés qui s’ajoutent aux 25 247 parvenus à destination, convaincus pourtant qu’il y en a bien davantage.

Hélas ! Il y a les morts trouvés dans les wagons à l’arrivée; il y a les évadés. Parmi ces derniers, combien ont réussi – peu – combien sont tombés au long des voies ferrées tués par les SS des escortes ? Difficiles investigations au cours desquelles nous avons fait d’impressionnantes découvertes.

En voici une, parmi bien d’autres, qui concerne le convoi parti de Grenoble le 23 juin 1944, parvenu à Buchenwald le 3 juillet; celui des « 60 000 », parmi lesquels citons notre camarade Fernand Belino.
Précisons qu’ils étaient environ 450 au départ, et 435 à l’arrivée. Ces chiffres étant approximatifs, la différence, les manquants, n’est pas obligatoirement de 15 peut-être est-ce 13 ou 18 ou 20 ou 25 ou plus, qui sait ?

Ce convoi vint à stopper dans la nuit du 27 au 28 juin en gare de Perrigny, près de Dijon ; il se remit en route le lendemain vers 10 heures du matin. Peu après se produisit une tentative d’évasion sur le territoire de la commune d’Heuilley-Cotton, au sud de Langres, en Haute-Marne.

Une fusillade s’en suivit. Trois évadés furent repris et abattus; cinq déportés (non évadés) furent descendus d’un wagon et fusillés immédiatement, leurs corps abandonnés sur les lieux.

Y avait-il d’autres morts dans les wagons et combien d’évadés ont réussi à échapper à la chasse à l’homme ? Deux ou plus, on ne sait pas. Le convoi poursuivit sa route, roulant vers son destin. La suite, les lecteurs de ce bulletin la connaissent.

Voilà donc un épisode de la déportation, un « accident » du trajet, un parmi des centaines d’autres. Ces quelques morts, parmi des milliers et des milliers d’autres, sont-ils oubliés ? Non. Les habitants du village d’Heuilley-Cotton, eux, se souviennent.

En 1969, sur la base de leurs témoignages, M. Jean Robinet a publié une plaquette, sous l’égide d’un Comité pour l’érection d’un monument à la mémoire de nos camarades sous le titre « Le massacre de Heuilley-Cotton ». Voici quelques passages de cette plaquette.

D’abord celui-ci, dans L’Avertissement.

« Il m’a été demandé, à cette occasion, d’écrire le récit de la dramatique journée. C’est là une sollicitation qui m’honore, mais qui m’effraie un peu aussi. Qui donc oserait se croire assez digne, et possédant assez de piété, pour pouvoir rapporter en détail et avec le ton qu’il faudrait, ce que fut un tel massacre ?
Par ailleurs, sur le plan pratique, en dépit de multiples recherches et enquêtes, tous les renseignements nécessaires n’ont pu être recueillis. Le temps a passé, les familles des morts n’ont pu être retrouvées, leurs camarades qui réussirent à s’évader non plus. Leurs témoignages eussent pourtant été des plus précieux.

À vingt-cinq ans de distance seulement, et à propos d’un fait qui n’a été qu’un mince épisode de la grande tragédie, comme il apparaît difficile d’écrire l’Histoire ! »

Pourtant, l’auteur a mené une patiente enquête auprès des habitants du village. M. Joseph Moris, un paysan qui labourait son champ à ce moment-là non loin du lieu du massacre, est le témoin n° un :

« Il était environ onze heures trente. Les mouches agaçaient les vaches déjà rassasiées, et les chevaux de M. Moris avaient les flancs humides de sueur. Ils avançaient d’un bon pas, entraînant leur maître qui maintenait vigoureusement les mancherons de la charrue. L’attelage et le paysan viraient au bout du champ sur la tournière à dix mètres de la voie, et le soleil parut éclater dans la courbe du soc où vinrent se briser les rayons.

M. Moris encourageait ses bêtes, quand un épouvantable cri s’éleva d’entre les roues d’un wagon, sur le ballast. Instinctivement M. Moris arrêta ses chevaux. Mais ne vit-il pas avec stupéfaction le train aussi s’arrêter. Toute une nuée de soldats en chemises noires sans coiffures, une tête de mort brodée sur la manche et armes à la main, bondit aussitôt de divers points du convoi. Ils hurlaient, véritable horde de sauvages.

Mais sur la voie gisait un homme en civil, un homme de forte corpulence, à qui, on le sut plus tard, les roues du train venaient de trancher un pied. À quelques mètres, immobile, M. Moris fut le témoin horrifié d’une triste scène : à coups de crosse, à coups de talons – ils portaient les fameuses bottes ! – sept ou huit Allemands s’acharnaient sur le blessé qui hurlait de douleur, qui appelait sa mère : « Maman, maman ! » . Mais crosses et talons de bottes continuaient de lui broyer le visage, de lui écraser la poitrine.

Quelques civils aussi se sauvaient. C’était une tentative d’évasion ! Des rafales d’armes automatiques et individuelles éclatèrent. M. Moris se jeta dans la raie qu’avait creusé le soc et entendit siffler les balles. Ses chevaux effrayés s’emballèrent, fous, éperdus, la charrue bondissant sur leurs jarrets. Dans leur épouvante, ils franchirent des clôtures, un ruisseau. Des balles, cependant, se fichaient dans le sol autour de lui. Quel allait être son propre sort ?

Avec la force que donnent les grands dangers, il attendait, simplement. Il est de ces moments où l’on devrait normalement trembler et où l’on n’a pourtant pas peur. C’est un réflexe qu’au cours des guerres ou à l’occasion de certains drames beaucoup d’hommes connaissent et dont ils ne sont pas responsables. La faible nature humaine est ainsi parfois armée. Mais l’homme sur le ballast hurlait, les hommes en fuite hurlaient, les Allemands hurlaient. Cris de rage, cris d’épouvante et de douleur. Sur la scène atroce, de tous ses feux, le soleil luisait. Dans la nature, partout, en « Pralant », au pied du mont Grigot, à la Riote, du côté du canal, des coups de feu claquaient.

Les SS s’étaient déployés sur les champs. Deux des fugitifs, déjà, s’étaient écroulés, l’homme du ballast ne devait pas se relever. Les Allemands firent le compte des captifs : il en manquait. C’est pourquoi, furieux, ils battaient ainsi la campagne. Ils ne retrouvèrent pas tout leur monde. Ils étaient bernés, bernés, eux, ces criminels toujours si certains d’appartenir à la race des seigneurs. Bernés par de pauvres types, des hommes sans armes, presque sans vêtements, et qui n’avaient pas mangé depuis deux jours. Alors, ils se durent de laver cette humiliation.

L’officier SS ordonna aux cinq Français demeurés dans le compartiment fracturé d’en descendre. On leur fit franchir le fossé longeant la voie ferrée, on les poussa dans le champ, et sans autre procédure, non pas froidement puisque les soldats étaient en furie et continuaient de hurler, mais tout de même conscients du crime accompli, on les abattit et l’on s’acharna sur leurs corps.

On avait tiré à balles explosives, car les boites crâniennes étaient éclatées, car les membres étaient broyés, car les plaies étaient horribles et béantes.

Deux des évadés, pendant ce temps, tremblaient dans un buisson tout proche et encore visible aujourd’hui. Les soldats fouillaient les boqueteaux du voisinage, tiraient sur la moindre touffe d’épines. Vingt fois ils passèrent à un pas des fugitifs collés au sol et ne les virent pas. Dans ce buisson, alors, un renard n’aurait pas été capable de pénétrer… Les deux hommes sauvèrent leur vie et n’allèrent pas en Allemagne.

L’un se serait réfugié à Villegusien, où une femme l’aurait caché pendant plusieurs semaines. Cette femme est malheureusement décédée aujourd’hui : elle aurait pu éclairer la présente relation, et nous permettre d’y ajouter des détails qui lui feront défaut, puisqu’il n’a pas été possible de retrouver la trace de deux « réchappés ». M. Moris attendait toujours, étonné d’être encore vivant. Par quel miracle ne fut-il pas pris à partie, et tué lui-même ? Il se le demande encore aujourd’hui. Car même l’ayant vu à son labour, même certains qu’il n’ait pu appartenir au convoi, il est étonnant que dans leur fureur, et gratuitement, les soldats en chemises noires ne se soient pas rués sur lui.

À quelques kilomètres de là, à Suxy et au bord de la même voie ferrée, lors d’un sabotage qui n’avait même pas fait dérailler leur train, d’autres SS, on ne s’en souvient que trop, hélas ! n’ont pas été si regardants. M. Moris put enfin se relever et rejoindre son attelage. Intercepté, interrogé, menacé – avait-il vu des fugitifs ? S’il ne répondait pas, « Lui kaputt » – par un très long détour, il regagna le village et sa maison. M. Robinet nous dit ensuite : la colère, la peur et le dévouement du village :

Oradour-sur-Glanes
Oradour-sur-Glane

« À Heuilley-Cotton même, on avait entendu la fusillade. On pensa immédiatement à une action de résistance contre un convoi ennemi. Qu’allait-il arriver ? Tous les habitants prirent peur. C’est qu’en cette époque terrorisée, il n’était pas besoin de motifs sérieux pour arrêter, fusiller ou déporter les gens. Combien de villages aussi ont été incendiés sous prétexte de représailles ? Il suffit de citer Oradour.-sur-Glanes. On tremblait dans l’attente de ce qui allait survenir. Mais les coups de feu ayant cessé depuis un instant, et avant même le retour chez lui de M. Moris, des sentinelles du poste de la gare venaient informer le Maire, de ce que huit cadavres étaient à enterrer sur le bord de la ligne de chemin de fer.

Le Maire, M. Plubel, demanda à M. Drouin, fossoyeur, de se rendre sur les lieux. C’était au début de l’après-midi. Huit hommes à enterrer par un seul, c’était beaucoup. Mais, ancien combattant de 14-18, M. Drouin en avait vu d’autres. Il partit à bicyclette. Parvenu à quelque distance du lieu du drame, des soldats effectuant une ronde, le mirent en joue.
– Ces salauds-là ne vont pas me descendre ? pensa M. Drouin.

A force gestes, il fit comprendre aux soldats que, non seulement il ne portait pas d’armes, qu’il n’avait aucune intention agressive, mais qu’il venait pour les morts. On le laissa approcher, et il vit, cinq étant rassemblés, les trois autres éparpillés sur les champs, leurs cadavres horriblement mutilés. Une pelletée de terre avait été jetée sur le visage de chacun. Alors M. Drouin comprit qu’il ne pouvait rien faire. Il rentra au village et expliqua ce qu’il avait vu.

Entre temps, des gendarmes de Longeau étaient par hasard passés, et le Parquet de Chaumont avait été avisé. En même temps que l’horreur l’indignation avait saisi la population. Quoi ? Les Allemands, ces assassins, voulaient qu’on enterre ces Français sur place, en plein champ, comme des chiens ? Ça n’était pas possible. On irait les chercher et on leur donnerait une sépulture décente, c’était un devoir. Pas de tombe, pas de fleurs, pas de prières ? On allait bien voir, et l’on pleurait de douleur et de colère. Ils avaient ainsi tué des gens sans défense, qu’ils emmenaient en déportation et qui avaient, selon le droit moral de tout captif, simplement cherché à s’évader ? Cinq, même, ne s’étaient pas sauvés et pourtant étaient morts.

La soirée passa. Quels plans tirer ? Le Parquet demandait qu’il fut procédé à une prise d’identité. Il fallait attendre. Le docteur Jeanneret, médecin-légiste à Langres, fut chargé de constater les décès et de photographier les cadavres. La nuit, la splendide nuit d’été descendit sur le village bouleversé, descendit, en « Pralant », sur les cadavres aux visages à demi recouverts d’une pelletée de terre, sur leurs yeux à jamais clos, qui ne contempleraient plus les étoiles, qui jamais plus n’auraient de tendresse pour une mère, pour une épouse, pour des enfants.

Et sous l’implacable soleil, les hommes d’Heuilley-Cotton alors présents au village, sur un chariot de paysan, chargèrent les cadavres ensanglantés et couverts de mouches acharnées sur les plaies. Partout le sang ruisselait, des entrailles se répandaient sur le sol, et M. Drouin dit encore, en évoquant ce cauchemar, « que ses jambes de pantalon étaient toutes maculées de cervelle ». On jeta une bâche sur le triste chargement et, au pas du cheval, le chariot cahota sur le chemin rural en direction du village. Du sang noir coulait dans les ornières, par les interstices du plancher, et les mouches bourdonnaient autour du convoi. Les huit défunts furent alignés contre le mur, à l’intérieur du cimetière, où ils furent photographiés et où leur signalement, scrupuleusement, fut pris.
De quelle rafle provenaient-ils, de quelle région étaient-ils originaires ? Ils n’étaient vêtus que de peu, certains étaient en manches de chemise ; l’un était chaussé de sabots, un autre de pantoufles. Ils n’ avaient visiblement eu le temps de se munir de rien.

Une large fosse fut creusée. On n’avait eu ni le temps ni la possibilité de fabriquer des cercueils. Mais au mépris des risques encourus – puisque l’autorité allemande s’opposait à tous soins autour des cadavres – on étala sur la terre des draps que, spontanément, des femmes avaient apportés. Il y en eut même assez pour que chaque corps put être enveloppé, et de la sorte chaque fusillé eut son linceul.

Quels étaient-ils ? Nul n’en savait, ils n’avaient sur eux aucune pièce d’identité. Mais ils étaient des martyrs, et en chacun de ces morts, en un pareil moment, chaque vivant reconnaissait son frère. Et voici la conclusion de M. Robinet : la dette de ceux qui ont survécu : « Sauf au village même d’Heuilley-Cotton, les morts de « Pralant » sont peu connus. Pourquoi ? »

L’époque où ils furent abattus était troublée, les nouvelles se colportaient mal et, surtout, les victimes n’étaient pas de la région. Aucune famille des environs n’a été touchée dans sa chair par le drame. La paix et la joie sont revenues. Peut-être est-il dans la nature des gens, peut-être est-il humain de penser à autre chose, les moments difficiles s’étant éloignés de nous. Mais la présente année d’anniversaire sera celle du souvenir. (En 1969).

N’avons-nous pas de quoi réfléchir, en nous arrêtant à ces huit fusillés ? L’un, Mouzé, s’était établi, était chef de service aux Usines Renault ; un autre était docker ; un autre était camelot ; un autre forain ; un cinquième cordonnier ; pour trois, nous ne savons rien de leur métier, ni de leur situation. Ont-ils été arrêtés pour menées politiques, pour propos anti-allemands, pour actes de résistance ? Ont-ils été audacieux, imprudents, ou simplement ont-ils été livrés aux Allemands par délation ? Il nous est difficile de le savoir. Quelle enquête, qui n’en finirait pas et qui n’est pas dans nos moyens, ne faudrait-il pas mener ? Mais tous étaient des hommes, tous étaient Français. Qu’avaient-ils à défendre, pourquoi ont-ils – et bien avant leur tentative d’évasion – par leur action risqué la mort, ceux-là, qui ne possédaient rien, et ce tatoué qui probablement n’était pas riche non plus ?

Pour la France ! mention qui, il nous faut l’espérer, sera un jour, sur les registres, accolée à leurs noms. Gloire donc à ces hommes-là. C’est grâce à leur sacrifice, comme à celui de tous ceux qui furent torturés, ou brûlés dans les fours crématoires, ou fusillés au coin des rues, ou morts sur les champs de bataille, qui se sont éteints dans la famine, la misère et la solitude des camps, que beaucoup d’entre nous ont pu survivre et que tant d’autres ont pu naître.

C’est grâce à eux, grâce à la somme de souffrances de tous ceux qui ont lutté, ayons-en la certitude, que la France est encore la France.  » Cette émouvante et remarquable évocation, dont nous n’avons cité que quelques passages, éveillent en nous, plus que de la tristesse, de profondes réflexions et méditations. M. Robinet a bien raison de dire:  » …comme il est difficile d’écrire l’Histoire ! « 

Que conclure ? Tout d’abord si nous avions connu les recherches sur la tragédie d’Heuilley-Cotton, nous aurions essayé d’y aider utilement. Mais, d’ailleurs, est-il trop tard ? Pourquoi ne pas demander ici, aux rescapés encore vivants du convoi des « 60 000 », de témoigner, de se souvenir : un nom ou deux, quelques détails, pourront peut-être lever certains des points d’interrogation posés dans la relation de M. Robinet ? Nous leur lançons donc cet appel.

Enfin, les habitants d’Heuilley-Cotton doivent savoir qu’ils ne sont pas seuls à lutter contre l’oubli. Il nous faut le leur dire. Pourquoi dans un avenir prochain (pour leur anniversaire, en juin, par exemple), notre Association avec les rescapés du convoi qui le pourront, n’iraient-ils pas fleurir les tombes de nos camarades massacrés à Heuilley-Cotton le 28 juin 1944 ?

Texte publié le 1° trimestre 1972 dans Le Serment N° 86

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