Témoignage de Charles SASSERAND

De Tekla à Hennersdorf

Vingt six jours d’une marche épuisante et meurtrière.

Aujourd’hui, c’est vendredi 13 avril. L’après-midi, l’ordre de départ si redouté arrive. Vers les 18 heures, il y a un appel en présence du chef S.S. du camp, un fanatique s’il en fut. Il nous fait un speech pour bien nous faire comprendre la nécessité où nous sommes de partir, « afin de fuir la barbarie des envahisseurs qui ne savent pas ce qu’est le socialisme ».

Après cet appel, nous touchons une livre et demi de pain, de la margarine et du saucisson, puis nous nous mettons en rang. Nous formons une colonne de 2.400 détenus. Nous partons définitivement de ce camp à 20 heures. La nuit tombe rapidement. Nous marchons toute la nuit.

À l’aube nous arrivons à Wurzen. Nous campons près du canal. Nous sommes crevés. À 10 heures, réveil. Nous partons aussitôt. Complètement abruti de sommeil, je marche près de Dédé avec qui j’échange quelques brèves paroles. Nous marchons toute la journée et la colonne s’étire, interminable, sur la route.

À 3 heures du matin, donc le dimanche 15 avril, nous faisons halte à Orchatz. Le petit sous-off d’aviation (transformé en S.S. pour les besoins de la cause), qui avait des sentiments humains, m’avait demandé de soutenir un vieux déporté polonais qui était à bout de force. Comme je n’en ai guère plus que lui, mes efforts sont vains et le vieux tombe pour ne plus se relever.

Le camp suivant eut lieu dans un bled appelé Sedlitz ; je n’en ai gardé aucun souvenir. Des paysans, je crois, nous donnèrent des patates. Depuis notre départ, le vendredi précédent, je n’avais mangé que les provisions qu’on nous avait données pour la route, c’est-à-dire qu’en trois jours, je n’avais mangé que 750 g de pain, un peu de margarine et un bout de sauciflard ; je commençais à avoir faim ! Aussi, lorsque dans une bourgade, les autochtones consentaient à nous refiler des pommes de terre, même crues, elles étaient bien accueillies.

Après Sedlitz, le mardi 17, nous arrivons dans la matinée au bord de l’Elbe, exactement à Merkwitz. Nous passons cet important cours d’eau sur de grands bacs, à raison de cinquante par voyage. Nous attendons sur la rive Est que tout le contingent soit passé pour continuer notre périple.

Nous occupons à Glaubitz, vers les 16 heures, le stade de football qui est tout détrempé par des pluies récentes, et c’est dans la vase que nous nous installons tant bien que mal pour dormir, comme d’habitude, à la « belle étoile » comme on dit. Nous restons là du mercredi au vendredi. Nous avons touché quelques patates que je fais cuire sur un feu de bois avec Dédé, avec qui je fais décidément collectivité.

Pendant notre séjour ici, des évasions se produisent. Notamment, celle de J…., de Bar-sur-Aube, mais j’apprends ensuite qu’il a été capturé par des «Volksturm », sorte de gardes civils fanatiques, et le pauvre type a été fusillé. Notre ancien chef de block, le russe Fédor, aussi est exécuté.

Le vendredi 20 avril, cela fait huit jours que nous marchons sans but, misérables errants, ayant juste assez de forces pour nous tenir debout. Nous parlons évidemment beaucoup des événements et les suppositions vont bon train. Les espoirs les plus fous trouvent crédit dans nos esprits affaiblis, malgré les cadavres que nous laissons au départ.

À la fin de l’après-midi de ce vendredi, l’ordre subit de partir arrive. Nous rassemblons nos petits trésors, nos couvertures, etc., et nous repartons encore une fois pleins d’espoirs.

Un bruit persistant court parmi nous et il repose sur des bases tellement normales, tellement solides que je finis par presque y croire. Il s’agit simplement que les Allemands voulant en finir avec cet exode vont nous remettre aux autorités américaines et si nous partons d’ici, c’est pour aller au-devant d’eux.

De fait, nous reprenons le chemin par lequel nous sommes arrivés, il y a quelques jours. Nous allons retraverser l’Elbe ; nous entendons le canon au loin. Nous partons à 20 heures. Nous traversons l’Elbe comme prévu, mais sur un pont de bateaux à Riesa et au jour levant, nous arrivons à Salhassan. Nous devons séjourner dans une grande carrière. Nous y restons jusqu’au lundi 23 avril.

La faim se fait durement sentir. Il y a ici une compensation. Nous pouvons nous laver dans une petite rivière qui coule à proximité ; par petits groupes avec un gardien, nous allons nous décrasser avec plaisir. Je ne me suis ni déshabillé, ni rasé depuis notre départ de Tekla, le 13 avril. Je dois avoir une bonne gueule.

Je vois autour de moi des camarades qui souffrent des pieds. Pour eux, cette marche forcée est un vrai calvaire. Maurice P…. notamment, ne sait comment marcher pour éviter trop de souffrances. De ce côté-là, ça va pour le moment, J’évite de me déchausser pour ne pas déranger mes pieds dans les plis du chiffon dans lequel ils reposent douillettement.

Le lundi 23 à 7 heures, nous démarrons de cette carrière. Il se produit un remous vers le début de la colonne qui s’étire interminablement. Qu’y a-t-il ? Bientôt nous le savons : c’est un jeune russe qui profite de ce décor pour tenter la belle ! Le malheureux, c’est un véritable suicide ! Derrière moi, un S.S. arme tranquillement sa mitraillette et vise…

Nous arrivons dans l’après-midi à Dählen. Nous commençons notre installation dans un vallon boisé. Lorsqu’il y a une alerte aux chars soviétiques, nous prenons la fuite sur l’ordre des S.S. qui ont une sainte frousse des Russes. Nous stoppons un peu plus loin à Meltewitz, dans une immense carrière de couleur foncée, encombrée de matériel d’extraction abandonné. Nous construisons des petits murs. Les matériaux ne manquent pas ici pour nous abriter du vent et passer une nuit assez confortable.

Aujourd’hui mardi 24 avril, dans la matinée, nous touchons une grosse gamelle de patates crues que nous faisons cuire dans des foyers de pierre avec du bois mort ramassé çà et là. Mais à 19 h 30, départ précipité de ce lieu et de nouveau la route interminable. Donc, à 19 h 30, départ précipité de Salhassan.

Au bout de quelques kilomètres, nous passons à Luppa où un prisonnier français que nous voyons à la lucarne d’une maison bordant la route nous crie que les Américains sont venus il y a une heure ou deux et qu’ils ont désarmé le village. Cette nouvelle nous gonfle de joie, nous entrevoyons une fin réelle possible. Personnellement, cette nouvelle me redonne des milliards de globules rouges et je me sens d’attaque.

Après Luppa, nous traversons une forêt dans la nuit noire. Nous arrivons à Moseln à 6 h 30. Aucun souvenir de cette halte. Le même jour, nous repartons et allons jusqu’à Dobeln où nous campons dans une carrière de sable. Nous creusons des niches dans ce sable et nous dormons très bien en dépit de la pluie.

Le lendemain matin, nous sommes le jeudi 26 avril. Il y a une répartition de semoule et de sucre en poudre. Nous avons donc tout ce qu’il faut pour faire une excellente bouillie, mais notre faim est telle que nous mangeons sucre et semoule crus ! Nous passons au même endroit une nuit moins bonne que la précédente, car le sable a fini par s’imprégner d’humidité.

Nous partons le matin suivant à 6 heures pour une longue étape coupée seulement de courtes haltes. Nous traversons dans la journée l’autostrade Iéna-Dresde. Le lendemain matin nous traversons Freiberg sous la pluie. Nous nous arrêtons 4 km après à Hilbersdorf dans un champ en pente. Nous confectionnons des espèces de tentes avec des couvertures, mais le résultat n’est pas fameux et la pluie pénètre dans nos abris.

Nous sommes maintenant le lundi 30 avril. Nous partons à 7 heures et marchons sans interruption jusqu’à 14 heures. Nous passons à proximité d’une voie de chemin de fer, au milieu d’une belle matinée. Soudain des rafales crépitent. La colonne toute entière s’éparpille en vitesse, les « Schleus » aussi. L’avion est maintenant passé en trombe. Nous attendons son retour… C’est un coucou de la R.A.F. Le pilote doit être myope pour confondre un convoi de détenus avec un convoi militaire ! Mais il a dû réaliser son erreur, car il ne repasse plus. On relève six morts et une vingtaine de blessés dont deux très gravement atteints.

Pour la première fois, la colonne est répartie en deux granges assez vastes et surtout bien couvertes. Nous avons enfin un toit. J’apprécie ce confort. Nous touchons même quelques patates cuites. Ce pays s’appelle Oberbobritzch. Nous ne restons pas longtemps à l’abri des granges car nous partons le lendemain après avoir attendu quelques heures à la gare pour toucher 200 g de pain. Nous montons une côte très dure sur la route de Teplitz.

À 19 heures, campement sur une prairie en bordure d’un bois, en face de la gasthof «Von Grünne Tanne ». Ici, c’est Hermsdorf. Nous nous réveillons sous une épaisse couche de neige, et dire que nous sommes le 2 mai ! Quel pays ! Je n’apprécie pas ce décor immaculé. A 18 heures, on s’en va, mais c’est simplement pour aller un peu plus loin dans une grange. Nous partons de Hermsdorf à 7 heures. Redescente sur Reichenau. Nous tournons ensuite à droite en direction de Dippoldiswalde.

La colonne maintenant fortement réduite par les pertes qu’elle subit journellement s’arrête dans une bourgade appelée Hennersdorf. Nous sommes répartis en trois granges. Sur les 2.400 détenus que nous étions au départ, nous restons environ 1.000. Le reste est mort d’épuisement ou a été tué sur la route par les S.S. impatients de voir des traînards. Il y a un groupe de jeunes S.S. qui se tient toujours à l’arrière et tire presque à bout portant sur ceux qui ne veulent ou ne peuvent plus avancer.

Dans ces granges d’Hennersdorf, complètement épuisés, nous sommes tous affalés sur un peu de paille. Je suis complètement inerte, je me sens fondre. Je n’ai même plus faim. J’ai nettement l’impression d’être bientôt au bout de mon rouleau. Mais mon moral est toujours en acier trempé et même inoxydable !

Le lundi 7 mai, nous entendons le canon tout proche. Nous touchons un peu de patates et nous recevons l’ordre de partir vers les 15 heures. Départ effectif à 17 heures. Nous descendons dans la vallée. Nous arrivons au crépuscule à un carrefour important. C’est une grande route venant de Dresde que nous suivons maintenant. Nous allons vers la droite, c’est-à-dire que nous nous éloignons de Dresde.

Cette route est bordée à gauche par la base d’un massif montagneux et à droite par un torrent mugissant que l’on aperçoit en contrebas. Des convois militaires défilent sans arrêt. Ils nous dépassent comme ils peuvent, car la route est encombrée. Il y a des femmes civiles avec des voitures d’enfants qui fuient les Russes. Il y en a qui pleurent, moi, je ris de les voir… Je pense que ça leur fait les pieds, chacun son tour. Ils nous en ont fait assez baver en France, ces fumiers-là.

La nuit est venue. Les voitures militaires qui nous serrent sur le bas-côté de la route nous obligent à de fréquentes haltes. Nous avons décidé, André et moi, de nous évader cette nuit. En effet, cela sent le roussi et les S.S. nous semblent nerveux. Il vaut mieux prendre le large.

Nous épions les alentours, mais cette sacrée route ne se prête pas à une évasion. Nous sommes bloqués à gauche par la pente raide et boisée de la montagne, à droite par le torrent que nous suivons toujours. Néanmoins, nous avons l’espoir d’arriver à trouver un endroit et un moment favorable pour notre projet.

Nous sommes donc le mardi 8 mai 1945. Il est 7 heures du matin ; le temps est clair et l’atmosphère est printanière. Notre route passe au milieu d’un bois épais dont les buissons arrivent à deux mètres du bord, légèrement en contrebas. Je fais signe à André… Il a compris… Nous nous glissons tranquillement à la lisière du bois comme si nous allions satisfaire un besoin naturel. Nous nous courbons pour pénétrer dans le sous-bois… et aussitôt redressés, nous prenons nos jambes à nos cous et filons en ligne droite à toute vitesse.

De ma vie, malgré mon épuisement, je n’ai couru aussi vite. Dédé, près de moi, évoque irrésistiblement un lièvre de course… Pas un bruit n’a marqué notre fuite, aucun coup de feu, aucun aboiement. Après quelques centaines de mètres de course, nous nous arrêtons et prêtons l’oreille. Seuls le gazouillis des oiseaux et le chant d’un ruisseau frappent nos sens.

Nous tâchons de nous orienter. Puisque notre dernière halte a été interrompue par l’arrivée des troupes russes, il faut, en principe, retourner sur nos pas pour les trouver. Toujours au milieu du bois touffu, nous avançons prudemment, une énorme allégresse dans nos coeurs.

La liberté est là… On la touche… Et cette liberté est notre fait, nous l’avons voulue. Nous l’avons enfin. Quelle ivresse !

Texte publié en septembre-octobre 1976 dans Le Serment N° 112