Témoignage de Dominique SOSSO

Buchenwald, éveiller et maintenir l’esprit

Le dimanche après-midi il y avait repos. Enfin ! Après 6 jours et demi de travail harassant à l’usine ou aux commandos, le voyage aller et retour au camp, les longs appels, la plupart des camarades restaient au block, occupant les tables du « flugel », discutaient entre eux ou somnolaient sur les bancs, dans une ambiance déprimante de monotonie.

On n’avait envie de rien, sinon se reposer mais cela était impossible, car la porte du dortoir était fermée dans la journée, et incapables que nous étions de trouver un but susceptible de secouer cette torpeur qui, à des degrés divers, nous envahissait à peu près tous.

C’est dans ces conditions, qu’un dimanche après-midi quelques camarades français du block 42 étaient attablés, au cours d’une discussion sur la possibilité de trouver quelque chose à faire pour se « remuer ». Il y avait là DEFOIS, MORINEAU, SOSSO, ROCHER, PASSICOT, GAUTHEY et un autre camarade dont le nom m’échappe.

Dans la discussion, quelqu’un lança le mot de théâtre ; le mot était si inattendu et si pompeux en un pareil lieu, qu’il fit sursauter plus d’un participant. En effet, beaucoup de difficultés se présentaient à notre esprit pour la mise en oeuvre d’un pareil projet. On pesa le pour et le contre.

Du côté obstacles, on en balaya de suite quelques-uns. Depuis que la purge, opérée quelques mois plus tôt par les SS, avait écarté de la plupart des postes responsables des services intérieurs du camp, les « triangle vert », condamnés de droit commun, ces postes étaient assurés en grande partie par des « triangle rouge », politiques.

Le dimanche était jour de repos pour les SS, aussi il était très rare d’en voir dans le camp ce jour-là. Les lagerschultz « rouge » se conduisaient en général, en toutes occasions où ils étaient amenés à intervenir, comme des camarades, capables de fermer les yeux sur certaines entorses aux règlements et à la discipline, et même, le cas échéant, à nous avertir d’un danger provenant des SS. De ce côté-là on était paré.

Ensuite il fallait trouver un joint pour concrétiser l’idée émise d’un spectacle à organiser. On en parla à notre chef de block, le brave camarade Otto GROSSE, allemand, antifasciste de la première heure, qui aimait bien les Français. Il nous donna l’autorisation de chanter quelques chansons le dimanche après-midi dans notre « flugel », avec une pointe d’orgueil : son block prenait de la valeur.

Nos premières expériences toutefois ne furent guère encourageantes. Etait-ce la qualité de l’artiste, ou bien toute autre raison que nous n’avons pas cherché à approfondir, en tous cas, tous les camarades du « flugel » n’étant pas Français, n’écoutaient pas, parlaient entre eux, et cela créait un bourdonnement de voix peu propice à un bon résultat.

On pensa tout naturellement se tourner vers les blocks de Français, c’est-à-dire les 14, 26, 31. Notre projet exposé à quelques camarades locataires de ces blocks, reçut un accueil favorable et très rapidement on fut amené à contacter les Français, assez peu nombreux il est vrai, des blocks 38, 39 et 40.

Dans tous ces blocks on discutait beaucoup et chacun apportait avec passion et parfois âpreté, son avis; ces réunions étaient libres, y assistait qui le désirait et de toutes ces interventions de bonne volonté, il sortait toujours quelque chose de bon, qui aidait à avancer :  » On ne peut pas chanter ou déclamer des vers en costume de bagnard, il faut créer une ambiance qui nous sorte du monotone train-train. »
 » Il nous faudrait aussi de la musique. »

Tout cela était bien dit, mais comment faire pour avoir tout cela ? Comme certains camarades s’étaient proposés pour chanter une chanson, on a décidé de commencer par là. Et un dimanche après-midi, au block 31, je crois, on se jeta à l’eau.

Des camarades chantaient des chansons du répertoire de Maurice Chevalier. Un maçon chantait une chanson: « Tout là-haut sur le toit d’une maison. » De Fred Pearly : « Elle a toujours besoin d’argent ». De Fortugé : « Mes parents sont venus me chercher ». D’un autre auteur : « La vie au prétérit », « Vous me vîtes, vous me suivîtes, vous me regardâtes, vous m’épatâtes, et puis vous m’eûtes, tant que vous pûtes, un soir… un soir. » Notre ami PYE chantait « Les Gardians de Camargue ».

C’était un début et nos amis BRIDOUX, GENIN, un camarade qu’on appelait « Le Pompier », SEISDEDOS et RIBAK remportèrent un succès bien mérité qui nous encouragea à persévérer. * * *

Après ce premier succès, quelques camarades nouveaux, HUGELET et ROTURIER, se joignaient à nous et le groupe artistique augmentait en importance et aussi en exigence. Pour ce qui est de la musique, la chance nous favorisa, un nouveau du block 42 qui avait suivi notre activité, nous fit savoir qu’il avait laissé en entrant au camp, son accordéon à l’Effektenkammer; quelle aubaine si on pouvait le récupérer.

L’Effektenkammer était le lieu où en entrant, tout nouveau pensionnaire de Buchenwald devait abandonner, en échange des vêtements du camp, tous ses effets civils, ainsi que tout ce qu’il possédait, effets, argent, bijoux, livres et aussi les instruments de musique. C’était une véritable caverne d’Ali Baba et toutes ces richesses, provenant d’arrivants destinés à être répartis dans les divers kommandos dépendant du camp, d’où ils ne devaient, en principe, plus jamais revenir, étaient comme il se devait « confisquées au profit du Grand Reich ».

On eut recours encore une fois, à notre brave Otto, chef du block 42, qui avait des relations avec le Kapo de l’Effektenkammer, et qui réussit à faire restituer à notre ami, son accordéon. De ce fait notre groupe gagnait en « standing ». Profitant des bonnes intentions manifestées à notre égard par le kapo de l’Effektenkammer, on avait, mine de rien, pu mettre la main sur un assez gros volume « Morceaux choisis des conteurs français » par Albert CAHEN, édité par Hachette (1922). Autant de repris aux frisés. Ce volume volé aux SS, fut confié à Julien CAIN, directeur de la Bibliothèque Nationale, qui l’accepta et devint par suite des circonstances receleur, lui, l’homme intègre.

Sans grosses difficultés, il en fut de même pour obtenir des effets nécessaires à l’habillage des « artistes » qui projetaient de représenter une saynète d’une demi-heure avec plusieurs personnages. Mais ces habits, vêtements, chapeaux récupérés, devaient être modifiés suivant le gabarit de celui qui devait les porter.

Toujours avec la complicité du Kapo, on descendit dans le sous-sol du bâtiment où travaillaient des déportés du Kommando Strumpfstopferli (on traduisait « kommandos des chaussettes et tailleurs »). Là, deux camarades, MAMMONAT et CHIRON, transformaient les vêtements qui leur avaient été confiés suivant la demande, heureux de déployer leur activité et leur temps à autre chose qu’au service du « grand Reich ».

On améliorait les dispositions du « flugel » de manière à pouvoir recevoir le plus de monde possible, en approchant plusieurs tables on obtenait une surface convenable formant plateau ; les bancs placés comme au théâtre remplaçaient les fauteuils d’orchestre et ce jour-là, tous les habitants du flugel mettaient la main à la pâte.

Cependant, il manquait encore quelque chose pour donner au flugel un aspect plus accueillant : l’éclairage habituel était vraiment pâle et le jeu des acteurs perdait beaucoup de son expression pour les spectateurs.

Heureusement, notre camarade PASSICOT travaillait à la D.A.W., l’usine du camp, comme électricien. Par le poste qu’il occupait, il régnait sur un matériel électrique important sur lequel il avait la haute main. Tout naturellement, il fit main basse sur tout ce qui lui était nécessaire à l’accomplissement de la tâche qui lui avait été confiée.

Des dizaines de mètres de fil électriques, des dizaines de lampes furent sortis de l’usine en les dissimulant sous toutes sortes d’emballages légaux, mais truqués. Cela n’allait pas sans de gros risques pour lui. Grâce à son métier d’électricien, PASSICOT nous présenta des « ombres chinoises » : un drap sur lequel dans l’obscurité, nos ombres portées s’agitant suivant un rythme régulier accompagnaient un duo que nous voulions entraînant, avec la chanson « Un fiacre allait trottinant cahin, caha, hue dia, hop là », le succès de Yvette GUILBERT. Effet boeuf !

Les lampes fixées sur le fil électrique de 20 en 20 cm se transformaient en guirlandes pour figurer la rampe, autant pour chaque côté de la scène et voilà notre plateau illuminé comme jamais on avait vu. Ce matériel, caché sous le block 42, servit à toutes les séances qui furent organisées par la suite, jusqu’à la libération du camp. Nos artistes pouvaient donc, dans de meilleures conditions, répéter avec des costumes appropriés, choisis par eux.

Par suite des horaires de travail, on répétait seulement une fois par semaine, le dimanche, une saynète qui avait pour titre « Le chantier en folie », mettant en scène huit acteurs et représentant un chantier en construction, avec des peintres sur une échelle double, qui se déployait inopportunément, des pots de peinture qui se renversaient inévitablement sur le copain du dessous et un jardinier très maladroit lui aussi, dirigeait une lance d’arrosage sur à peu près tout, sauf sur l’endroit à arroser, et comme rien n’était jamais perdu, c’était encore une fois les copains qui faisaient les frais de la maladresse de ce jardinier.

Les dialogues imaginés pour le texte étaient très spirituels et appréciés des spectateurs comme il se devait. Certains lecteurs pourraient faire la moue : « Bof, tout ça n’est pas nouveau ». Sans doute, mais à Buchenwald, ça l’était. Cette saynète fut digne de figurer au programme d’une matinée internationale au Kino. Les Français se distinguèrent.

Une autre saynète fut créée : elle représentait toute une conversation entre quatre copains, assis sur quatre sièges de water-closet, face à la salle (ne souriez pas, ça n’était pas du Molière ni du Feydeau, mais ça vous avait un impact !). Les répliques n’étaient pas toujours innocentes et rappelaient certains aspects de la vie à l’usine.

Les brimades du vieux SS Pied-de-Vigne, ainsi baptisé par tous ses souffre-douleur, pour son aversion bien connue pour toutes sortes d’eaux, fussent-elles minérales. Il avait l’habitude de se présenter devant le camarade assis sur le siège, l’obligeait à se lever pour contrôler si vraiment cette pause, en cours de travail, était justifiée ; malheur à celui qui aurait voulu tricher ou même qui, manque de chance, n’aurait pas encore pu commencer l’opération: le bâton noueux de Pied-de-Vigne s’abattait sans pitié sur l’imprudent.

Les allusions subtiles et les bons mots qui accompagnaient cette scène étaient comme un clin d’oeil aux spectateurs et les applaudissements nourris qui suivaient remerciaient les artistes. on avait compris.

Avec la collaboration de Julien CAIN, directeur de la Bibliothèque Nationale, homme de vaste culture, et le secours du volume des « Textes choisis des auteurs français » qui lui avait été confié, notre équipe aborda la littérature. Certains soirs, autour d’une table du block 31, on l’écoutait disserter sur la prose, la poésie, sur le style de certains auteurs, sur le vieux français, etc.

De ce fait, dans les blocks où notre groupe fut amené à se produire, la poésie trouvait sa place. D’autant plus qu’un camarade nouvellement entré au camp, venant d’Auschwitz, André VERDET, poète, très connu déjà pour ses travaux antérieurs, accepta également d’apporter sa collaboration à notre équipe. Notre nouveau spectacle gagnait en noblesse.

Je citerai quelques poèmes ou fables présentés à cette occasion, en m’excusant de ce qui pourrait échapper à ma mémoire. VERDET nous dit un de ses poèmes, LASTENNET nous fit cadeau d’un poème de son cru. KEMARREC déclama avec conviction la « Ballade du Meneur de loups » de Maurice ROLLINAT. C’est RIBAK, je crois, qui nous récita une fable de LA FONTAINE, « Le Chêne et le Roseau… ».

Rien d’extraordinaire, on a eu ça à l’école, hein ? C’est vrai, mais à Buchenwald, dans notre situation, elle avait une autre signification et invitait à la réflexion. Souvenez-vous…

Le vent souffle
Le roseau plie et ne rompt pas
Le vent redouble
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

Cette fable de notre école résonnait pour nous tous, comme un chant d’espoir. Brave La Fontaine !

Texte publié en janvier-février 1980 dans Le Serment N° 132