Témoignage de ELLING KWAMME

Elling Kwamme, étudiant norvégien, déporté de Buchenwald, plus tard Professeur de médecine à l’université d’Oslo

Discours prononcés le 13 avril sur la Place d’appel du camp lors du 69e anniversaire de la libération du camp de Buchenwald
Textes parus dans
Le Serment N°353 (Juin, juillet, août 2014)

 » Mes chers camarades, cher public
La plupart des étudiants norvégiens s’engagèrent comme je le fis dans la résistance, considérée comme illégale par les forces d’occupation allemandes. Bien que les Allemands aient eu connaissance de l’existence d’un réseau de résistance éstudiantin, ils ne savaient néanmoins pas de quels étudiants il s’agissait, ni de quelle nature étaient leurs liens avec la résistance, au
grand dam du Commissaire du Reich en Norvège, Josef Terboven. C’est ainsi que celui-ci donna l’ordre aux soldats allemands d’encercler l’université, les salles de lectures, les hôpitaux universitaires, les maisons d’étudiants d’Oslo, procédant ainsi à quelques 1.200 arrestations d’étudiants norvégiens, tous de sexe masculin. Six cents d’entre eux furent transférés en Allemagne. Un premier groupe, constitué d’environ la moitié de ces étudiants, fut envoyé dans le camp d’entraînement-SS de Sankt-Andreas, à Sennheim, où ils furent contraints de troquer leurs vêtements contre l’uniforme-SS. Ils protestèrent, résistèrent, arguant qu’une telle mesure était une violation du droit international, mais rien n’y fit. Ils décidèrent alors d’arracher tout signe militaire distinctif de ces uniformes, et de coller du sparadrap sur la boucle des ceinturons. Inacceptable pour les SS, dont le Kommandant ordonna immédiatement l’application
de différentes mesures disciplinaires et menaça de faire fusiller des étudiants. Cependant il n’osa pas le faire. Cette situation dura près de six mois, au cours desquels les officiers-SS tentèrent d’embrigader les étudiants. Les SS croyaient pouvoir nous convaincre que nous étions de purs Germains. Quelle erreur ! Ils n’en convainquirent pas un seul. Le deuxième groupe restant fut envoyé à Buchenwald. J’en faisais partie. Quelques étudiants en médecine, dont moi, furent envoyés au Block de pathologie, où nous étions censés recevoir des cours.

Photographie du Revier à la Libération © AFBDK

Les SS n’ont pas imaginé quel genre de cours nous avons eu au block de pathologie. Nos professeurs étaient le Dr. Hamburger, spécialiste néerlandais de médecine interne, le Professeur Richet, français, et Peter Zenkl, l’ancien maire de Prague, membres d’un groupe de la résistance clandestine, qui disposait d’un appareil radio. C’était hautement dangereux et il était absolument essentiel de ne pas être découverts. Mais c’est ainsi que nous avons appris de la bouche de nos professeurs, le jour même du Débarquement que celui-ci avait eu lieu. Nous avons bien sûr juré de nous taire.
Le 25 octobre 1944, je fus envoyé à Sankt Andreas. Après l’avancée des troupes alliées aux frontières de la Suisse, notre groupe fut dirigé vers Burkheim, le 21 novembre. Nous étions chargés de surveiller un bac aux alentours de Jechtingen. Les ponts du Rhin étant détruits, les bacs étaient devenus le seul moyen de traverser le Rhin. Les officiers SS nous ont raconté que le bac servait à des fins humanitaires. La vérité était plutôt qu’ils voulaient envoyer du renfort sur les lignes de front en France. Les soldats allemands croyaient que nous étions des leurs.
Pendant des nuits entières, dans le dortoir, on a discuté de la situation du bac. Les avis étaient partagés. D’un côté, le travail était assorti des plus grands risques en raison des attaques aériennes, de l’autre les officiers SS étaient aux abois, et il apparaissait très difficile de faire grève, sans attirer l’attention de la population civile de la ville. Dans la nuit du vendredi 1er décembre, une majorité d’entre nous décida, après avoir procédé à un vote, de faire grève. Nous en fîmes part par voie écrite au commandant SS Wilde, spécifiant que nous éviterions toute action publique, ce qui allait à l’encontre des conventions de La Haye, mais que nous étions prêts à accepter des missions civiles.
L’appel sur la place de l’hôtel de Ville, le lendemain, fut précédé par un discours du SS Wilde, où il expliqua que cela ne lui coûterait rien de nous faire fusiller. Sur quoi, chaque groupe de travail fut appelé. Nous ne répondîmes pas à l’appel. Quelques officiers se mirent alors à hurler : “Feu, feu!”. L’ordre qui suivit fut: “Retour dans les chambrées, vite, vite!”
Nous apprîmes dans la journée que Wilde s’était rendu à Fribourg pour aller y chercher l’autorisation administrative de nous punir. Ce même jour, le passage du bac fut bombardé, et le bac fut coulé. Himmler fut informé de tout cela et décida de nous renvoyer à Buchenwald, où dans un premier temps nous fûmes mis au Petit camp. »

Traduction Agnès Triebel