Témoignage de Floréal BARRIER

Floréal Barrier

Floréal Barrier
Floréal Barrier

Jeune résistant de la première heure à l’occupant, arrêté à la frontière franco-espagnole, puis déporté à Buchenwald, il a continué pendant son long séjour dans le camp à participer à la résistance clandestine, et a fait partie de la brigade française d’action libératrice lors de l’insurrection des détenus le 11 avril 1945.

Il a été dès 1945 un militant de la mémoire, en organisant des pèlerinages de familles dans le camp, en occupant des fonctions de premier plan à l’association française, puis en s’investissant complètement dans les activités du Beirat et du Comité international.

Tout en faisant preuve d’une grande modestie concernant ses propres activités, il était la mémoire du camp pour les nombreux jeunes auxquels il apportait son témoignage, en Allemagne et en France.

C’est à son action et à ses conseils avisés que l’on doit la décision prise par les autorités de la Fondation de créer à Buchenwald une nouvelle exposition permanente modernisée offrant aux générations nouvelles une approche pédagogique de l’histoire du système concentrationnaire et de la dictature nazie.

Il avait de nombreuses relations avec la ville de Weimar.

Il a participé notamment en 2007 aux réunions que le Maire de la ville, M. Stefan Wolf avait organisées pour conclure le testament des anciens détenus et l’engagement de la ville de Weimar de prendre en compte la mémoire de leurs épreuves ; il ne put malheureusement pas assister, pour des raisons familiales. à la cérémonie du 14 juillet 2007 à l’Hôtel de Ville.

C’est à lui que l’on doit aussi l’organisation de la mémoire des épreuves des déportés au départ de la gare de marchandises de la ville, et la pose de panneaux d’informations dans ce lieu témoin des souffrances des victimes des nazis. Floréal Barrier devait songer notamment à la douloureuse marche qu’il effectua depuis la gare jusqu’au camp avec ses camarades du convoi de France le 18 septembre 1943.Notre existence à Compiègne et sur le chemin de Buchenwald


Témoignage de Floréal Barrier

Trente années.
Au soir du 18 septembre 1943, la rangée de projecteurs de la tour arrose de sa lumière crue près d’un millier d’hommes que les  » lagerschutz  » essaient de faire mettre  » zu fünf « , sur cet  » Appelplatz  » du K.L. Buchenwald. Ce sont ceux qui, dans notre jargon, vont devenir les  » 21 000 « . Trente années sont écoulées. Combien en reste-t-il ?

Six mois à Compiègne
Après deux ans d’illégalité – et de péripéties nombreuses – le 27 février 1943, je tombe aux mains de la police allemande. Dans les prisons de Bordeaux je retrouve les dizaines de jeunes, de mon âge, qui, refusant le S.T.O., sont tombés dans les mailles du filet tendu sur les chemins de l’Espagne. Il ne s’agit plus de chasser la palombe, mais d’empêcher ces jeunes de vingt ans de rejoindre les combattants pour la liberté.
Du Fort-du-Hâ, de la caserne Boudet, ce sera le voyage vers Compiègne. Les  » quarante hommes, huit chevaux en long  » ne sont pas trop tassés pour ce transport. Mais que leurs parois sont dures et nos couteaux trop faibles. Aussi, quand au matin nous arrivons à Tours, nous avons bien réussi à préparer le chemin de la tentative de liberté, mais les sentinelles s’en aperçoivent et nous poursuivons notre route tassés vers les côtés des wagons, la partie centrale, entre les portes, réservée aux S.S. mitraillettes braquées.

Compiègne
En sortant de la gare, bien entourés par les soldats hitlériens, nous croisons un groupe de  » P.G.  » libérés.  » C’est la relève « , leur crie-t-on, alors qu’ils ne réalisent pas : tous ces jeunes conduits comme des criminels.
Malade, j’ai la  » chance  » de ne pas partir avec la majorité de mes compagnons pour Sachsenhausen, en ce printemps 1943. Et, ainsi, je resterai à Compiègne, six mois, matricule 12.971, avec cette plaque prévue pour être coupée en deux : une partie sur le corps, l’autre sur le cercueil. Il y avait alors une espèce de règlement qui faisait que celui qui ne partait pas vers les  » K.Z. « , à son tour, restait au  » Front Stalag 122 « , jusqu’à ce que l’organisation nazie forme un convoi avec tous ceux qui s’étaient trouvés en sursis.

Le  » Front stalag 122 « 
Après la cellule, c’est le grand air, mais ce n’est pas une gamelle mieux garnie. Le rutabaga est roi et encore en très petite quantité. Quel festin lorsque l’on peut en trouver un morceau cru ! Mais c’est aussi l’organisation de solidarité dans toute son ampleur. Quelques colis arrivent. C’est le  » gourbi  » et la communauté pour que chacun participe au  » repas de gala « .
Que d’astuces pour faire cuire nouilles ou haricots ! Les boîtes de conserves transformées en électrodes ; la résistance installée dans une brique ; autant de réchauds de fortune pourchassés par les gardiens.
Il ne faut pas songer qu’à la nourriture et c’est alors un peu de gymnastique sur la vaste place ; c’est aussi l’école où, notions de français, de maths, d’économie politique, fortifient l’esprit.
Compiègne pour celui qui y est resté quelque temps ce fut cela et bien d’autres choses. Le camp des femmes; le camp  » C « , où furent parqués la population du Vieux Port de Marseille et des israélites; le camp  » américain « ; les fouilles par les gardiens;  » l’homme au chien « ; les  » bouteillons « … avec toutes leurs victoires; les projets d’évasion; le courrier clandestin; le 14 juillet : la fête et le  » repas pantagruélique  » du gourbi avec menus  » faits main « .
Ce fut aussi cette revue bien particulière : Un beau jour les baraques sont vidées de tous leurs occupants. Personne, ni malade, ni infirme ne doit rester dans les chambrées. Tout le monde en rang, face aux allées séparant les bâtiments. À l’entrée de chaque allée, une table et deux S.S. Que signifie cette mise en scène. Inutile de dire que les bruits les plus contradictoires circulent. Et tout cela pour nous faire défiler un par un, devant ces S.S., le sexe à la main afin de détecter d’éventuels Israélites parmi les prisonniers… Il n’y a que dans l’imagination S.S. que l’on peut trouver cela. Et moi qui avait été circoncis médicalement dans mon enfance !
Compiègne ce fut aussi où je devais retrouver mon oncle. Pour lui, qui venait de passer près de deux ans et demi à la Santé et à Poissy, l’accueil du  » gourbi  » lui fut très agréable. Il devait rester quelque temps à Compiègne, puis débarquer à Buchenwald en janvier 1944.

Vers la déportation

Et le 15 septembre 1943, c’est l’appel général. Nous ne nous faisons guère d’illusions. Il y a deux semaines, un convoi est parti. La guerre est de plus en plus difficile pour les hitlériens et ils ont besoin de cette main-d’œuvre bon marché. Les prisons se vident emplissant Compiègne qui ne sert que de vase communicant.
Sur le grand terrain les noms s’égrènent. Environ 1.100. J’en suis. Le retour à la chambrée. Les quelques vêtements supplémentaires (« Ne gardez que des vêtements chauds et une couverture « ) empaquetés pour être envoyés à la famille. Ce sera le moyen de faire connaître notre départ pour cette destination inconnue. L’adieu aux amis et au  » gourbi  » sympathique.
À nouveau, appel, rassemblement, et nous allons passer la nuit en quarantaine au camp  » C  » vide. Nous avons droit à la fouille car il ne faut pas que nous possédions d’objet dangereux… pour les S.S. Même pas un couteau. La nuit est assez mouvementée. Ce départ vers l’inconnu ne présage rien de bon.
Le collectif de militants se rassemble pour examiner la situation. Rester par petits groupes, disséminés dans la colonne et dans les wagons pour assurer la sécurité et offrir les meilleures possibilités. Il faut tenter l’évasion avant la frontière allemande. Le matériel… Nous l’aurons au matin quand les cuisiniers apportent le  » jus « . Au fond des bouteillons quelques burins et lames de scie, un marteau sont adroitement camouflés. L’un des nôtres a son accordéon. En le démontant il est facile de le transformer en  » boîte à outils  » et y planquer ces  » armes « .
Dernier appel et rassemblement; boule de pain et saucisson, auxquels nous ne toucherons pas beaucoup. Nouvelle fouille qui ne m’empêche pas de passer un fort couteau, toujours utile. Notre colonne est encadrée par les S.S. et soldats, mitraillettes et fusils braqués, chiens. Ceux qui restent sont enfermés dans les bâtiments.
Et c’est la traversée de Compiègne. Derrière chaque fenêtre nous sentons la présence des habitants de la ville, mais chaque fois qu’un rideau bouge ou s’écarte un peu, un fusil menaçant est braqué. Le pont de bois, la gare, les wagons à bestiaux. Cinquante par wagon, le vantail se ferme, les crochets sont cadenassés.
Sitôt le train ébranlé il faut se mettre au travail. Ce n’est pas si facile. Il y a ceux qui n’ont jamais été des combattants et ne comprennent pas :  » Nous allons tous être fusillés…  » Et y il a la dureté de ce bois. Mon groupe s’attaque à  » découper  » la planche autour de l’emplacement du crochet de fermeture. Il y a là, dont je me souviens, Dédé Martin, de Paris et de l’affaire de la rue de Buci, décédé il y a quelques années, Raymond Renaud, de Montceau-les-Mines, qui apprendra, à Buchenwald, la mort de son frère à Auschwitz, du premier convoi de politiques français. Mon couteau est bien utile, mais nos mains sont bientôt entaillées elles aussi. L’accordéoniste n’est pas avec nous, qu’importe, il faut tenter le tout pour le tout.
Les heures passent, le train roule sans arrêt, bien trop vite à notre gré. Nous avons réussi l’ouverture, mais il fait encore jour. Patientons un peu. Soudain des coups de feu, des cris, le bruit du signal d’alarme, mais le train ne s’arrête pas de suite. Dans l’autre bout de notre wagon un groupe a tenté l’impossible. Trois ont sauté. L’un aurait réussi, l’autre a été tué, le troisième est ramassé ensanglanté et contraint de rentrer dans le wagon, sous les coups, par le trou où il a sauté. Les cris ne manquent pas. Ce n’est qu’un début.
Le train repart, des S.S. sur le marche-pieds. Nos  » armes  » ont disparu dans la paille. Arrêt. C’est une gare. Neubourg-sur-Moselle, je crois me souvenir, la frontière lorraine. Les portes des wagons sont ouvertes. Les S.S. se précipitent, mitraillettes et gourdins au poing, ivres de colère : plusieurs wagons sont ouverts de par l’action des prisonniers. Les cinquante tiennent dans le tiers du wagon. C’est le comptage à coups de trique. L’ordre guttural  » Tout le monde tout nu ! « . Le déshabillage est rapide sous les coups.
 » Trois volontaires !  » Pourquoi ? Tant pis, allons-y, nous éviterons peut-être les coups. C’est pour transporter les vêtements dans un wagon. Le mécanicien du train est frappé par les S.S. : il n’a pas arrêté le convoi assez rapidement au signal d’alarme. Rassemblement sur le quai, tout le monde  » à poil « . Des  » souris grises  » s’esclaffent devant le spectacle offert. Et c’est l’entassement dans les wagons intacts. Dans le nôtre nous ne sommes que… 98. Dans un métallique ils seront près de 130. Et le train repart. Il n’y a plus d’espoir que celui de continuer le combat  » là-bas  » !
Dans la nuit le train roule. Il fait froid mais, bien tassés, nous transpirons et étouffons. À tour de rôle nous approchons des interstices pour respirer un peu d’air frais. Quand le train s’arrête c’est l’étouffement, les cris, le chlore de la tinette inutile. L’on ne sent pas la faim, mais la soif rend fou. Le jour se lève. Le train s’arrête.
Des cris inhumains nous parviennent. Dans le wagon métallique il y a plus de soixante morts étouffés. Des morts dans presque tous les wagons. Nous traversons des villes, des gares. Les portes s’ouvrent : sommes-nous rendus ? Non, les S.S. balancent des pantalons et chacun en enfile un. À qui est-il ?
Une gare : Weimar. Les voies de garage. D’autres S.S., des chiens, des cravaches qui nous tombent sur le dos pour nous compter. Vêtus de notre simple pantalon, en rang par cinq, la colonne s’ébranle. Dans quel état ! Des camions sont là. Nous aurons ainsi la chance de ne pas faire à pied  » la route du sang « , comme les  » 20 000  » arrivés deux semaines plus tôt.
Des barbelés, des lumières, des miradors, la grande place avec cette lumière crue des projecteurs : Buchenwald…
Pour les rescapés de ce convoi vers la mort une nouvelle et douloureuse expérience commence. Sur les 926 enregistrés vivants à l’arrivée, 650 partiront, deux semaines plus tard, construire Dora.
Pour moi, devenu le  » 21 802  » cela se terminera dix-neuf mois plus tard dans l’assaut de la libération de Buchenwald.

Texte publié le 4° trimestre 1973 dans Le Serment N° 95


La résistance à Buchenwald, par Floréal Barrier, Président du Conseil des Anciens détenus

Discours prononcés le 13 avril sur la Place d’appel du camp lors du 69e anniversaire de la libération du camp de Buchenwald
Textes parus dans
Le Serment N°353 (Juin, juillet, août 2014)

« 1940 : J’ai 18 ans, robuste, suis ouvrier dans une imprimerie et mène des activités associatives, syndicales et de solidarité. Des familles, chassées de leur terre natale, les unes en raison du fascisme en Italie, les autres du nazisme en Allemagne, ou encore échappant aux bombes ennemies en Espagne, arrivent en France. Une association, le «Secours rouge international» est très développée dans notre pays et porte secours à tous ces nombreux arrivants d’Europe. Y participant comme Pionnier du Secours rouge, il y a de nombreuses initiatives festives, où nous disons des Chœurs parlés, dénonçant ces pays autoritaires et appelons à l’aide à leurs victimes.
Je me souviens… Un de ces textes exige la libération de Ernst Thälmann, dirigeant du Parti communiste allemand, emprisonné par la police hitlérienne depuis 1933. Quelques années plus tard, je me retrouve dans l’aile A du block 40. Une nuit j’apprendrai l’assassinat de Ernst Thälmann, par des SS. A quelques pas de là…
Revenons à juin 1940
Les hordes hitlériennes envahissent mon pays, la France. Les interdits de toutes sortes, le « noir » s’étend sur la vie.
Pour moi, ce sera le début du combat contre l’occupant hitlérien, contre les Français collaborateurs.
Mars 1941 : La police de Pétain, collaborateur d’Hitler, complice de l’occupant, veut «s’occuper de moi». Il est temps de rentrer dans la nuit de la clandestinité.
Mars 1943 : Je tombe dans les fers de la police de l’occupant, puis ce sera la déportation. Combien dans l’ensemble des territoires occupés par les hordes nazies, durant la seconde guerre mondiale, connaitront le même sort…
17 septembre 1943 : L’appel à Compiègne… le train… c’est le départ pour la déportation.
Combattants contre le nazisme, son idéologie, nous le restons entre ces planches de bois, bien dur, que nous essayons d’ouvrir vers la liberté. Malheureusement c’est l’échec, la mise entièrement nu, sans nourriture, ni eau surtout.
18 septembre au soir, les portes s’ouvrent, les cravaches SS nous arrachent du wagon et de la gare de marchandises : Nous lisons « WEIMAR ». Puis, au mi- lieu des hurlements des SS lourdement armés, c’est la marche au pas de course… Une route qui monte, une forêt semble agréable….vers où ? Les projecteurs dans le noir nous laissent deviner les baraquements. Une grande cheminée aussi… Un camarade dit : «Ce doit être la cuisine». Nous guidant dans le noir, un détenu allemand, parlant un peu le français, rétorque simplement : « Ce n’est pas la cuisine, c’est le Krematorium ». Un crématoire… ? Comment va être la suite ? Les tondeuses…. Puis à la fin, nous recevons nos nouveaux noms…le mien désormais : « 21802 ».
Guidés ensuite par un Lagerschutz vers le Petit camp, le « 63 », block de quarantaine. Une simple réflexion qui ne me quitte pas : « Il faudra tenir pour s’en sortir ».
Deux semaines passent, « l’apprentissage » s’effectue. Nous savons maintenant que nous devrons nous battre pour la VIE. Un soir, le chef de block rassemble quelques compagnons :« Demain, vous allez au block 40 ». Là se trouvent des détenus de nombreuses nationalités. Les plus nombreux sont les détenus allemands, les premiers opposants au nazisme. Ils nous montreront ce que doit être notre vie : une extrême solidarité.
Je me souviens encore. C’était aux tous premiers jours, dans le block 40. Nous sommes dix à notre tablée : deux Allemands, trois Français, un Autrichien, un Russe, un Yougoslave, deux Tchèques. Rentrant du travail forcé, que voyons nous ? Sur la table, se trouvent dix fines tranches d’un gâteau et dix pommes. Notre doyen, chef de table, August, interné depuis de longues années, nous fait comprendre de prendre chacun une de ces parts. Quel est l’enseignement d’un tel geste ? Que lorsque viendra un colis de chez nous, nous devrons le partager. Cette solidarité, des gestes d’amitiés, soins réciproques, nous avons connu et partagé cela. Nous avons aussi saboté, aux côtés de nos camarades de camps allemands, saboté tout ce qui pouvait l’être.
Nous n’avions aucun moyen de renseignement, aucun contact avec le monde extérieur. Pourtant, presque chaque jour arrivent des nouvelles de la guerre. Plus tard, un ami qui était au block 40, me donnera la clé de l’énigme. Réparateur TSF des SS, il recueillait les si précieuses nouvelles ! Informés ainsi, les responsables du comité clandestin allemand de Résistance diffusent cela parmi les comités des autres nationalités.
Les comités de solidarité de chaque nation se préparent, militairement et dans la plus haute clandestinité, au jour tant espéré de la libération, le retour. Avant qu’il n’arrive, des dizaines de milliers de détenus vivent un nouveau martyre : l’évacuation des camps de l’Est et les Marches de la mort. Encadrés de SS armés, abattu qui met un genou à terre, combien des nôtres tombent sur le bord de la route ?
C’est dans ces effroyables conditions qu’arrivent près d’un millier d’enfants à Buchenwald.
Il faut les sauver ! 903 enfants, dans les premiers jours qui suivirent la libération du camp, en sortirent vivants. Ce fait accompli le sera grâce à la résistance dans le camp, celle de nos compagnons allemands surtout. Tant attendu, tant espéré, le 11 avril n’est pourtant pas un jour de liesse. Mais la Brigade française d’action libératrice, tous les groupements nationaux sont prêts à donner la liberté aux quelques vingt mille rescapés alors au camp, accueillant quelques temps plus tard les armées alliées.
Nos organisations de résistance décident de présenter au monde l’horreur de ce que réalisa l’idéologie nazie et d’exprimer leurs espoirs pour la construction d’un nouveau monde de demain.
Le 19 avril nous prononçons un Serment : le serment de Buchenwald. Nous y avons consacré notre vie et continuons de nous y tenir.
Aujourd’hui le monde fait peur, l’être humain craint pour lui, pour son avenir.
2015, soixante dix ans que nous aurons connu ce jour de la liberté. La Fondation du mémorial de Buchenwald et Mittelbau-Dora, avec le Conseil des Historiens et le Conseil des Détenus près la Fondation, ont décidé avec l’aide des gouvernements de Thuringe et fédéral, la création et l’inauguration l’année prochaine d’un nouveau musée. Il montrera ce que fut le passé, les horreurs de l’idéologie nazie et de ses bourreaux. Il devra également montrer ce que doit être l’avenir de chacun. L’idéologie nazie est loin d’être éradiquée. Elle ne peut reprendre, comme en certaines régions du globe, un aspect abordable, un voile mensonger. Elle est un danger pour l’avenir, pour la Vie ! «Notre cause est juste, la victoire sera la nôtre» jurions nous lors de ce Serment, concluant «notre idéal est la construction d’un monde nouveau dans la paix et la liberté». Aujourd’hui, demain, munissez-vous de ces mots ! Soyez en témoins et défenseurs !
Apprenez la valeur qu’offrent aux jeunes générations ces mots de « Paix» et «Liberté». Engagez vous afin qu’à jamais la VIE conduise vers un avenir de paix, de beauté, de bonté, de solidarité, de VIE tout simplement. Je vous remercie. »


Le 13 avril 2014, Floréal Barrier a témoigné devant les membres de l’Association allemande des internés de Buchenwald. Voici l’essentiel de ce témoignage

JUIN 1940 – J’ai 18 ans. Ma jeunesse est toute de vie. Une famille aimante, une vie associative, la solidarité avec les Républicains espagnols. Le général Franco écrase la République, appuyé par Hitler et ses troupes. L’aide aux familles, aux enfants fuyant les bombes des ennemis de la République espagnole, vers la France.

Juin 1940, c’est le début de la Seconde Guerre mondiale. La France, ma région, sont envahies par les hordes hitlériennes. Les interdits, le noir s’étendent sur la vie.

Je suis ouvrier typographe.La petite imprimerie où je travaille est nommée  »La Gutenberg ». C’est vers 1450, que Gutenberg a inventé, à Strasbourg, le caractère mobile d’imprimerie qui a permis le développement du livre, de la pensée. Nous sommes bien loin des livres brûlés par le nazisme, expression de la négation de la culture de l’être humain.

Pour moi, c’est le début du combat contre l’occupant, et contre ses collaborateurs français.

MARS 1941 – La Police française, complice de la répression de l’occupant, veut  »s’occuper » de moi. C’est la vie clandestine.

MARS 1943 – Je suis arrêté par la police de l’occupant. Les prisons, le camp de Compiègne, réservoir du regroupemenr des prisonniers avant le train de wagons de marchandises vers les camps de morts d’Allemagne, d’Autriche, de Pologne… .

17 SEPTEMBRE 1943 – L’appel, le train, le départ vers la déportation…

Combattant contre le nazisme, son idéologie, nous le restons entre ces planches de bois, bien dur, que nous essayons d’ouvrir vers la liberté.
C’est l’échec, la mise entièrement nus, sans nourriture, d’eau surtout.

Le 18 au soir des portes s’ouvrent, les cravaches des SS nous arrachent des wagons. Nous lisons  »WEIMAR ». Puis c’est la mise en rang,  »zu Fünf », encadrés de SS lourdement armés, et la marche… vers où ?

Il fait nuit. Une route qui monte, une forêt qui nous semble agréable.

Puis des projecteurs, dans le noir, des baraquements. Une grande cheminée. L’un de nos compagnons dit :  »Ce doit être la cuisine ». Nous guidant dans le noir, un détenu allemand, parlant un peu français, rétorque simplement :  »C’est pas la cuisine, c’est le Krématorium ».

Cela nous refroidit. Un crématoire..? Comment va être la suite ?

C’est la mise à nu, comme un ver. Le bain plongé dans la cuve de produit désinfectant. L’habillement simple, un caleçon, une chemise, des chaussettes, un pantalon et une veste barbouillés de peinture, un Mützen (casquette)… Un triangle rouge portant la lettre  »F », un morceau de toile blanche portant un numéro,  »21802 ». Mon nom maintenant…

C’est la conduite guidée par un  »Lagerschutz » vers un  »Block » de quarantaine, le  »63 », au  »Petit camp ». Avec quelques compagnons, nous nous glissons dans ces cages, dormir un peu, que sera demain ?

Le froid réveil du matin, en rang par dix pour être bien comptés, une simple réflexion que je n’ai pas quitté un instant :  »Il faut tenir, pour en sortir ».

Environ deux semaines passent. L’apprentissage s’effectue. Nous savons maintenant que nous devons nous battre pour la VIE. Un soir, le chef de Block rassemble quelques compagnons :  »Demain, vous allez au Block 40 ».

Le  »40 », un immeuble à deux niveaux, quatre  »Flügels » (ailes de bâtiment). Quelques Français sont là depuis leur arrivée. Nous nous retrouvons cinq d’un même âge.

Nous vivrons dans ce lieu jusqu’au moment où nous monterons vers le Portail  »Jedem das Seine », gagnant la liberté fusil en main, accueillant les armées alliées, le 11 AVRIL 1945 !

Comment avons-nous tenu ces jours trop souvent douloureux. Combien de gestes de solidarité, quelque soit le compagnon qui doit être sauvé. Comment nous avons dû combattre contre nos tortionnaires de la SS.

Le sabotage de tout ce qu’ils exigeaient. Chaque Nation organisa sa Résistance, accompagnant ainsi nos compagnons Allemands, organisés depuis leur longs internements.

Il y eut trop de compagnons disparus, mais le combat pour la Vie fut de

tous les instants, de toutes les manières. Parler, réciter son poème, organiser de la musique, du chant. Écouter le conteur, le professeur. Parler de sa famille lorsque qu’un compagnon proche à un coup de cafard, de la sienne.

Il fallait aussi songer aux approches du jour où nous pourrions dire :  »Nous sommes libres ». Les SS sont toujours aussi dangereux. Les Comités de solidarité de chaque Nation, dans la plus grande clandestinité, se préparent, militairement même, afin de revenir nombreux vers notre pays.

C’est l’hiver 1944-1945 – La déroute des armées hitlériennes, devant les combattants soviétiques, contraint les SS à vider les camps de l’Est, Auschwitz, Gross Rosen, …

Sur des wagons à ciel ouvert, les SS entraînent les rescapés d’alors sous la neige, dans le froid. Des dizaines de milliers de rescapés subissent ce calvaire. Des enfants, près de mille, arrivent à Buchenwald.

Il faut les sauver ! Ce sera accompli par la solidarité de nos compagnons allemands surtout. Un  »Kommando » a alors une lourde tâche, celle d’organiser ce sauvetage. Ces enfants sortiront du camp aux premiers jours de la libération.

le  »Lagerschutz ». Pas des policiers,

Désigné par l’organisation du Comité des intérêts français, je reçois le brassard de ‘Lagerschutz », ainsi qu’un cher camarade proche de toute notre déportation. Malgré ma fonction ,je ne suis pas un policier. Je suis un détenu assurant l’aide aux arrivants, les réconfortant, pour les sauver. Une activité des plus clandestines.

Ce sont les derniers jours du camp. Des milliers de détenus sont conduits vers sur des  »Routes de la mort ». Encadrés de SS armés, sont abattus ceux qui mettent genou à terre. Combien des nôtres tombent sur le bord de la route.

Enfin ce jour de la Liberté, 11 avril !

Tant attendu, tant espéré, il n’est pas un jour d’éclats de joie, mais nous sommes prêts à ce geste, revenir à la vie !

La Brigade française d’action libératrice, tous les groupements nationaux sont prêts à donner la liberté aux quelques vingt mille rescapés alors au camp, accueillant quelque temps plus tard les armées alliées.

Au camp, libres, il faut sauver les survivants. Organiser tout ce qui est utile, nécessaire. Une aide peut venir des armées alliées. Mais…

Et surtout, nos organisations de Résistance décident de présenter au Monde

l’horreur de ce que réalisa l’idéologie nazie, de ce que le Monde doit construire demain.

Le 19 avril 1945, est organisée une Manifestation de souvenir, montrant ce que doit être demain.

Sur l’Appelplatz,un Cénotaphe rend hommage à des milliers d’entre-nous.
Les rescapés par Nations, en rangs, montent des allées du camp vers ce lieu de souffrance. La Musique du camp joue chacun des Hymnes nationaux. Et est clamé, par chaque survivant, Le Serment de Buchenwald !

Aujourd’hui, le Monde fait peur, l’être humain craint pour lui, pour son avenir.

Des années sont passées. Nous ne pouvons, nous ne devons surtout pas rester insensibles devant les guerres, les atteintes à la vie humaine, les dangers de toutes sortes qui se dressent devant les enfants, avenir du Monde. Nous ne surestimons pas nos forces mais nous voulons vous offrir notre leçon d’hier à vous, générations d’aujourd’hui, et déjà de demain.

L’an prochain, le Conseil des Historiens, le Conseil des Détenus près et l’ensemble de la Fondation du Mémorial de Buchenwald ont décidé que s’élève un nouveau Musée, présentant ce que fut le passé, et l’idéologie du nazisme.

Elle ne peut revenir, quelque soit la région du globe, quelque soit la forme dont elle se pare qui n’est qu’un voile mensonger. Elle est un danger pour la Vie.

 »Notre cause est juste, la victoire sera nôtre » jurions-nous lors du SERMENT d’avril 1945., Nous concluions en disant’’Notre idéal est la construction d’un monde nouveau dans la paix et la liberté ». Aujourd’hui et demain, munissez-vous de ces mots, soyez-en témoins et défenseurs, apprenez la valeur qu’ils offrent aux jeunes générations afin qu’à jamais la VIE conduise vers un avenir de paix, de beauté, de bonté, de solidarité, de VIE tout court. Merci.


LA VIDÉO

Découvrez le film d’Anice Clément, projeté le 4 avril 2016 lors de l’hommage qui a été rendu à Floréal Barrier, disparu en  octobre 2016.

« Je remercie Floréal pour la confiance qu’il m’a accordée, je le remercie pour toutes les réponses qu’il m’a données – sans haine, ni colère,  sur le fonctionnement du camp et surtout sur ce magnifique mouvement de résistance interne  – la lutte pour la vie, qui a pû exister à Buchenwald . Mon grand regret c’est de ne pas avoir connu Flo plus tôt.
Il disait « je suis  un homme ordinaire »,  mais je sais moi,  que j’ai connu  un homme remarquable. » Anice Clément

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