Témoignage de François FAVIN

Au petit camp d’Ellrich-Théâtre

Plan du camp d'Ellrich montrant les divers bâtiments entourés de barbelés et surveillés par les miradors
Plan du camp d’Ellrich montrant les divers bâtiments entourés de barbelés et surveillés par les miradors

Au matin du 6 juin 1944, un  » transport  » de trois cents Français quitta Buchenwald, sans connaître leur destination. Ils appartenaient tous au convoi du 15 mai, venu de Compiègne. Ils avaient été stockés dans le camp de transit, au bas du grand camp, sous des tentes de cirque.

Stupéfiés, ils avaient pris contact avec la vie concentrationnaire. Je faisais partie du convoi. Déjà, dans les wagons qui les transportaient, le bruit courut que, le matin même, les Alliés avaient débarqué en France, ce qui nous fut confirmé par l’attitude inquiète des habitants de la petite ville d’Ellrich, située au sud du Hartz, où nous débarquâmes, que nous traversâmes à pied, puis par les camarades d’autres nationalités (en majorité Russes et Polonais), qui nous, avaient précédés et nous accueillirent amicalement.

Le camp venait d’être installé dans une salle des fêtes désaffectée, d’où son nom d’Ellrich-Théâtre. On l’appelait aussi le Petit Camp, par opposition au Grand Camp (ou Camp de la Gare) qui commença à fonctionner peu de temps après notre arrivée et où beaucoup d’autres Français furent affectés.

Il y avait ainsi, aux environs de Nordhausen (ville d’environ 40.000 habitants) un grand nombre de camps et de kommandos dépendant de Buchenwald. Le plus connu était celui de Dora et son usine souterraine. Son importance devint telle qu’il fut ensuite promu camp principal et les deux camps d’Ellrich lui furent rattachés. C’était lui qui détenait le  » revier  » (infirmerie). Les cadavres étaient incinérés à Dora. Par la suite, un crématoire fut installé à Ellrich-Gare.

Presque tout le travail qu’on nous imposa, s’effectua à l’extérieur, ce qui était un avantage certain pendant la belle saison, mais devint très pénible en hiver. C’est ainsi que, transportés par train, nous participâmes à l’agrandissement de Dora, desservi par la gare de Niedersachswerfen, que nous nous rendîmes souvent dans les environs de Nordhausen, etc.

La construction d’une voie ferrée était entreprise le long de la rivière « La Helme ». Une annexe de notre petit camp fut installée dans une bergerie désaffectée, à Günzerode, à une dizaine de kilomètres d’Ellrich. La plupart d’entre nous y furent transportés le 15 juillet 1944.

Une fois par jour, la nourriture nous arrivait d’Ellrich. Jusqu’en mars 1945, nous y effectuâmes surtout des terrassements. Je n’insisterai pas sur nos conditions de vie, qui furent probablement celles de tous les camps de concentration : lever à 3 heures, appels prolongés, deux jours de repos par mois, nourriture très insuffisante, incertitude constante sur le lendemain, etc.

Pourtant nous avions un avantage sur les grandes unités concentrationnaires : tous les Français se connaissaient. Nous avions élu un comité clandestin de cinq membres, qui s’ efforçait d’organiser la solidarité matérielle et morale et, malgré les faibles moyens dont nous disposions, de préparer une participation à notre libération, ce qui s’avéra inutile.

Pierre Mania : De temps en temps, certains dimanches, les SS permettaient l'organisation de concerts où, entre déportés, on faisait assaut de bonne humeur. Mais certains camarades se laissaient aller à dormir de fatigue.
Pierre Mania : De temps en temps, certains dimanches, les SS permettaient l’organisation de concerts où, entre déportés, on faisait assaut de bonne humeur. Mais certains camarades se laissaient aller à dormir de fatigue.

Nous eûmes même nos instants de gaieté. Ce fut le cas pour Noël 1944, alors que nos gardiens croyaient encore à la victoire allemande et nous avaient distribué à chacun une boîte de bœuf en conserve, dont la consommation fut rapide. Disposant de la lumière jusqu’à 23 heures, nous organisâmes une petite soirée : chants et histoires drôles pour les Français, chants et danses pour les Russes et les Polonais.

Alors qu’ensuite nous cherchions le sommeil en pensant à nos familles, le haut-parleur commandé par le poste de garde, diffusait de la musique et, à minuit, nous entendîmes :  » Ici Paris, notre émission est terminée « , suivi de la Marseillaise, reprise en chœur par tous les détenus. Les S.S. s’étaient trompés de poste émetteur !

Malheureusement, les conditions devinrent de plus en plus dures et les premiers décès survinrent. Le moral en fut très affecté. La guerre, que nous espérions voir finir en 1944, s’éternisait. Des amis naviguaient d’Ellrich à Günzerode; des malades étaient évacués sur Dora. Les gardiens étaient de plus en plus nerveux.

Début mars 1945, tout travail cessa. Entassés dans notre bergerie, nous somnolions ou rêvions de menus pantagruéliques. Nous organisions quelques causeries sur des sujets très variés : avenir des petites voitures automobiles, fabrication du gruyère, élevage des poissons d’ornement, etc.

Le 23 mars, le kommando de Günzerode fut replié sur Ellrich, où arrivèrent également des détenus juifs, des déportés du camp de Mackenrode, qui avaient travaillé sur la même voie ferrée que nous. Nous retrouvâmes des amis, nous en perdîmes d’autres.

Le 9 avril, certains d’entre nous évacuâmes Ellrich sur des wagons plates-formes. D’autres étaient au revier de Dora (en cours d’évacuation) ou partirent dans d’autres convois. La pagaille étaient extraordinaire. Ce fut la dispersion. Certains réussirent à s’évader. D’autres périrent tragiquement.

Je crois que le plus chanceux (si l’on peut dire) fut Georges Crétin qui, blessé, sortit vivant de la grange de Gardelegen (120 kilomètres au nord d’Ellrich, 130 kilomètres à l’ouest de Berlin), où 1.017 camarades de toutes nationalités furent brûlés vifs.

Texte publié en juillet-août 1974 dans Le Serment N° 99