Témoignage de Georges JOUGIER (2)

La tragédie de Gardelegen

La date du 13 avril 1945 restera gravée pour toujours dans la mémoire des 22 rescapés de Gardelegen. Les vestiges d’une grange aux murs de brique rouge, plus de 1.000 croix blanches sont les témoins de l’assassinat prémédité de 1.016 combattants de la Résistance, brûlés vivants voici treize années aujourd’hui.

D’où venaient-ils, ces déportés ? Des Commandos de Wieda, Mackenrode, Nuexei et Osterhagen dépendant de Dora. Tous les déportés détenus dans ces camps furent évacués par la route le 6 avril 1945 et, après une jonction à Wieda, rejoignirent Wernigerode où ils furent embarqués dans un train composé de wagons à bestiaux.

Le convoi partit dans une direction inconnue, la gare de Magdeburg fut dépassée, puis le convoi revint à Magdeburg; la ligne de chemin de fer était coupée; le convoi repartit dans une autre direction sur une ligne à voie unique; quelques localités défilèrent, puis ce fut l’arrêt total et définitif; nous étions en gare de Letzlungen, le 11 avril 1945, à 12 heures.

La pagaille régnait dans les rangs des S.S.; l’Obersturmführer fit descendre sa voiture installée sur un wagon plat à l’arrière du train et partit chercher les ordres; il revint vers 15 heures porteur de la terrible nouvelle: « Ordre est donné par Himmler de détruire tous les rescapés des camps de concentration; aucun déporté ne doit tomber entre les mains des Alliés ».

Un groupe de S.S. discute de cet ordre au pied de notre wagon, et nous avons hélas nous aussi le privilège d’entendre leur décision, fort heureusement. Les portes des wagons composant notre convoi sont ouvertes, nous devons attendre les ordres pour descendre. Un miracle va-t-il se produire ?

Avec mes compagnons de misère, nous nous consultons et sommes décidés à tenter le tout pour le tout; nous nous préparons à sauter et à fuir avec les quelques forces qui nous restent, mais qui sans doute vont nous trahir pour la plupart d’entre nous; d’ailleurs, 75 % de nos camarades ne pourront accomplir les quelques dizaines de mètres qui nous séparent de la forêt qui entoure la gare de Letzlungen; nous sommes le 11 avril, et nous n’avons eu rien à manger depuis le 7.

Le miracle pour les 22 rescapés va se produire à 15h30; des avions apparaissent et laissent tomber des bombes; les S.S. ont peur et se camouflent; c’est le moment de réagir et de tenter l’évasion tant espérée.

Quelque 300 déportés ont le même réflexe et c’est une course folle vers la forêt toute proche; les S.S. se reprennent et la fusillade commence; les derniers descendus des wagons tombent et je suppose que ce sont ceux qui sont enterrés dans une fosse commune en gare de Letzlungen à côté de la scierie; mais qui sont-ils ?

Nous sommes pourchassés dans la forêt et ne savons trop quelle direction prendre; nous choisissons finalement la direction du front, car les canons tonnent et nous devons durer jusqu’à la nuit propice pour trouver une cachette. Nous ne sommes plus que quatre. La nuit tombe enfin mais combien de camarades parmi les 300 échappés sont encore debout ? et que sont devenus les quelque 1.000 autres restés dans le train ?

Vers minuit, nous atteignons un petit village, Wetteritz; est-ce la fin de notre cauchemar ? Oui, car nous entendons dans la nuit une voix qui nous demande qui nous sommes; nous ne pensions pas être vus; c’est un Ukrainien qui nous entraîne vers un abri; il s’agit d’un poulailler dans lequel nous grimpons à l’aide d’une échelle; nous nous enfonçons dans la paille et nous nous endormons transis de froid.

Le lendemain matin, 12 avril nous constatons à travers les planches disjointes que nous sommes en bordure de la route et c’est de cet observatoire que nous voyons passer la colonne de nos camarades encadrés par les S.S.; ils se dirigent sur Gardelegen situé à 4 kilomètres. Après bien des péripéties qu’il est inutile de raconter ici, nous atteignons le 15 avril et enfin la délivrance : les chars de la 9ème Armée américaine sont sur la route.

Nous sortons de notre cachette et nous dirigeons sur Gardelegen; la joie nous étreint, nous pleurons et c’est une surprise immense pour les Américains de voir ces squelettes vivants, habillés de rayé, déambuler sur la route.

Gardelegen ! Nous entrons dans la ville et prenons contact avec un commando de prisonniers de guerre; ils nous accueillent chaleureusement, mais nous apprennent l’horrible nouvelle : 3 prisonniers de guerre soviétiques venaient de découvrir les corps calcinés de 1016 de nos camarades.

Texte publié en avril 1958 dans Le Serment N° 34