Témoignage de Henri ROLHION

20 ans après un « voyage » à Auschwitz

 Le jeudi 27 avril 1944, à l’aube, un convoi part du camp de Royallieu. Deux mille résistants et maquisards venus de toutes les régions et prisons de France, prenaient la route de la Déportation: destination inconnue.

Quelques semaines de prison, d’inqualifiables « interrogatoires », un séjour plus ou moins long dans cette plaque tournante qu’était Royallieu. Après déjà tant d’autres nous allions prendre le chemin du Grand Reich hitlérien.

Une condition cependant : tous nos camarades qui avaient une ascendance juive, une goutte de sang juif connu, ne faisaient pas partie de ce convoi. Pourquoi ? Sait-on jamais ce qui pouvait se passer dans une cervelle nazie ?

La longue file de wagons attendait, encerclée comme nous étions déjà nous-mêmes encadrés par un grand nombre de gardes, avec mitraillettes et revolvers à profusion, formant une ceinture infranchissable.

« Huit chevaux, cent hommes » ; nous eûmes le privilège, mes quatre-vingt-dix-neuf camarades et moi-même de pénétrer dans un wagon italien où la place de neuf chevaux était strictement délimitée; puis les portes furent tirées, verrouillées et, dans une obscurité presque totale, où on avait déjà l’impression de manquer d’air, sans pouvoir nous asseoir, nous attendîmes que toutes les boîtes à sardines roulantes eurent reçu et entassé leur compte de chair humaine. Le train s’ébranla. Il était sept heures du matin environ ce jeudi 27 avril 1944.

Auschwitz – Birkenau
Deux grandes baraques sur terre battue, où de grandes flaques d’eau ressortent, rétrécissant la place de chacun, enferment le pitoyable troupeau des premiers rescapés ; car il y a déjà du déchet.

Nous nous écroulons abrutis, la face hagarde et dévorée de barbe, les langues épaisses collant au palais, quelques unes sont noires, enflées à remplir entièrement la bouche et bon nombre d’entre nous ne peuvent même plus émettre un son.

Car il faut dire que la plus terrible souffrance de cet infernal voyage était surtout la soif qui nous desséchait, nous faisait divaguer, mettait beaucoup d’entre nous dans un état comateux dont quelques-uns ne devaient pas se remettre : les petits tas de loques recroquevillés dans les wagons à l’arrivée. Les vivants, nous étions déshydratés à fond et avions perdu de nombreux kilos.

Mais pour les demi-morts que nous étions déjà et dont le reste de vie devait être extrêmement court dans l’esprit de nos geôliers, les formalités d’entrée devaient se faire immédiatement. Car dans un camp de concentration nazi, dans un camp d’extermination, on peut vous tuer froidement et méthodiquement : à Auschwitz, des millions d’êtres ont été gazés, brûlés dans les fours crématoires ou même quelquefois en tas, dans un trou, arrosés d’essence. Même dans ce cas tous les arrivants doivent être recensés, étiquetés, immatriculés.

L’opération commence moins d’une heure après notre arrivée : la porte s’ouvre, des gardes flanqués de chiens lancent leurs bêtes sur les premiers effondrés qui sont réveillés à coup de crocs ; l’un d’eux est même emporté, une cuisse sanguinolente, un lambeau de chair dans la gueule d’un de ces féroces animaux que leurs maîtres ont bien du mal à retenir.

L’appel d’une quarantaine de noms par ordre alphabétique commence. Toutes les demi-heures environ, la porte s’ouvre et une nouvelle ponction s’opère. Mon tour n’arrive, l’ordre alphabétique, qu’au petit matin. Je suis immatriculé, comme mes camarades sur l’avant-bras gauche. Deux heures après, complètement nus, nous attendons pour passer à la tondeuse électrique et être rasés des pieds à la tête. Nos vêtements personnels, les montres, alliances et tous objets sont raflés et mis en sacs. Ce n’est que quarante-huit heures après, que dûment rasé sur tout le corps, la tête plongée avec le reste dans un bassin spécial, puis douché, que je revêts comme mes camarades la fameuse tenue rayée.

Nous sommes restés jusqu’au vendredi 12 mai 1944 dans ce sinistre camp, dégustant deux fois par jour, dans quelques boîtes de conserves et vieilles casseroles rouillées et bosselées que nous nous repassions (il n’y en avait pas assez les premiers jours), de la soupe de graines apportée dans des tonneaux soutenus par de longs brancards que portaient des femmes du camp.

Camp immense et plat où l’on ne voyait jamais d’oiseaux, où l’herbe était rare et l’eau jaunâtre, sentant le soufre, imbuvable ; où l’on voyait quelquefois loin au sud-sud-ouest se profiler la chaîne des Monts de Bohème et où toujours le ciel était obscurci par la fumée des crématoires, dont le relent âcre et l’odeur écoeurante nous prenaient à la gorge.

Buchenwald
Le vendredi 12 mai 1944 nous quittions Auschwitz, cinquante par wagon et dans des conditions moins inhumaines. Le dimanche matin 14, nous débarquions à Buchenwald où les rescapés allaient encore payer un lourd tribut à la sauvagerie hitlérienne.

De la région vichyssoise nous restons trois de ce convoi d’Auschwitz à nous donner une fraternelle accolade à chaque rencontre. Nous pensons à nos camarades de ce voyage qui restent toujours présents dans nos coeurs : les Bécaud, père et fils, James de Lapalisse, Fugier de St Géraud, Péronnet de Trézelles, Thuel de Thiers, Gaband de Vichy, Thury de Varennes, Dusourd de Moulins.

Pour la honte éternelle du nazisme ; en hommage à la Mémoire de tous les morts en déportation ; à tous mes Frères rescapés des camps hitlériens ; pour notre Idéal humain de la Résistance et des camps, cette page est écrite.

Texte publié en janvier-février 1995 dans Le Serment N° 240