Témoignage de Jean BORÉ

Le bombardement du 24 août 1944

Témoignant de la liberté retrouvée de notre région, notre journal La Marseillaise paraît au grand jour, après des années de parution clandestine au cours desquelles elle joua un rôle indispensable auprès des Français en les informant de la vie et des actions de la résistance et en ravivant l’espoir qui commençait à faiblir devant toute cette longue période d’occupation, d’humiliation et de disette.
24 août 1944. Ce jour là, j’avais 20 ans ! Depuis plus de 10 mois, nous pourrissions avec 910 camarades, (convoi des 30 000) dans l’enfer concentrationnaire de Buchenwald. Nous venions de subir le terrible hiver 43/44, où sur les hauts plateaux de Thuringe, tout était blanc, vêtus de nos pyjamas rayés et chaussés de claquettes à semelle de bois, par des températures de – 10 à – 15°, nous n’ avions pas vu la terre durant 15 mois.
J’étais affecté au kommando de la Stembruck, entendez par là, la carrière. Mon rôle, au sein d’une équipe de 8 était de transporter des pierres. Nous disposions pour cela de wagonnets benne que nous devions remplir, puis tirer avec des cordes ou pousser jusqu’en haut de la carrière sur une voie ferrée très pentue, pour enfin les décharger et en faire des tas.
Le remplissage des wagonnets se passait à peu près bien, à peu près calmement, mais dès qu’ils étaient pleins, la corrida commençait. Nous étions à chaque fois encouragés par les matraques des kapos, les hurlements des SS et les aboiements des chiens.
Mais ce 24 août 1944, j’avais 20 ans, et j’avais décidé de fêter mon anniversaire. Dès la fin de l’appel du matin, qui ce jour-là fut très raisonnable puisqu’ il ne dura guère plus d’une heure et demie. Lorsque les kapos commencèrent à aboyer pour rassembler leurs kommandos, je me glissais dans la cour du four crématoire et je me cachais sous une charrette qui attendait qu’on lui change une roue pour reprendre sa sinistre besogne.
Vers 10 heures, arriva le Sonderkommando (Commando sanitaire), poussant et tirant leur charrette remplie de corps des camarades décédés durant la nuit dans les blocks, et je me joignis à eux pour descendre dans le camp sans m’arrêter à mon block car j’avais peur d’un contrôle. Je me rendis tout au bout du petit camp où je savais trouver un terrain légèrement boisé et herbu, où je me vautrais avec délice. C’était une journée magnifique, le ciel était tout bleu et il faisait chaud. Je me laissais aller à une douce farniente, je crois même que je me suis endormi.
Un bourdonnement sourd me réveillât. Oh, nous y étions habitués. Depuis plusieurs mois, tous les jours, aux environs de midi, des vagues de bombardiers américains survolaient le camp à très haute altitude pour aller déverser leurs bombes sur Berlin, ou sur d’autres villes d’Allemagne, mais cette fois, le bruit me parut plus fort, moins feutré et cela m’intriguait.
Au bout de quelques minutes, apparut une formation d’une trentaine d’avions qui volaient beaucoup plus bas que d’habitude. Ils effectuaient une immense ronde au-dessus du camp, puis ils se mirent à plonger et je vis des chapelets de bombes qui tombaient. Pendant deux à trois minutes, peut-être cinq, ce fut un bruit infernal, et moi, plaqué contre le sol, je me sentais soulevé à chaque déflagration.
Lorsque tout fut redevenu calme, je me rendis au Revier (infirmerie) où je fut immédiatement réquisitionné comme infirmier brancardier. Nous travaillâmes tout le reste de la journée et toute la nuit.
Ce bombardement, qui fit tout de même plus de 500 morts et de nombreux blessés, fut le seul qu’ait eu à subir le camp de Buchenwald. Il fut exécuté par l’aviation Canadienne qui le fit avec une très grande précision. Aucune baraque du camp ne fut touchée. Seules les usines d’armement jouxtant le camp furent prises pour cible, avec malheureusement les internés qui y travaillaient.
Une seule fausse note, en voulant détruire les casernes des SS qui se trouvaient à une cinquantaine de mètres du bord de la carrière, où j’étais affecté, plusieurs bombes provoquèrent des éboulements. Il y eu là une centaine de morts.
Voilà donc mes souvenirs de cette journée du 24 août 1944. Je vous la livre avec plaisir, mais j’ai la faiblesse de penser que si ce jour-là n’avait pas été mon anniversaire, je ne serai peut-être pas là pour vous le rapporter.

Texte publié en 1994 dans La Marseillaise

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