Témoignage de Jean CORMONT (1)

Le premier semestre 1944 à Dora

doraentreetunnelDepuis septembre 1943, des hommes travaillent, dorment, meurent sous terre dans les galeries du tunnel de Dora. Le mot d’enfer qui est accolé à Dora, le restera éternellement. Rien n’est épargné à ces êtres humains que le régime nazi exploite, maltraite, tue, pour parvenir à la production de ces engins de mort V1 et V2 qui devaient apporter la victoire finale en détruisant les villes anglaises ou belges.

Les conditions sont dramatiques pour les détenus: nourriture insuffisante, travail pénible pendant 12 heures chaque jour même le dimanche, pas d’eau, pas de sanitaire sauf quelques fûts d’essence surmontés d’une planche qui servent de WC installés à la vue de tous dans le tunnel A.

Le bruit, avec les détonations des explosions des charges de dynamite, avec celui des marteaux piqueurs qui jour et nuit continuent de percer les galeries. La poussière en permanence dessèche les gorges et donne un aspect cadavérique aux figures des déportés. Le couchage, dans le fond d’une galerie, on s’entasse sur 4 châlits superposés où dans chaque, sur de pauvres paillasses, quatre hommes tête-bêche, essaieront de récupérer pendant quelques heures.

Les coups, les hurlements des kapos, des meister, dans la précipitation et surtout le désordre pour l’exécution des tâches sont infernaux. Les milliers de poux qui prolifèrent dans les vêtements ou plutôt les hardes rayées des déportés provoquent des démangeaisons qui obligent les malheureux à se gratter jusqu’au sang.

La mort, où des dizaines de cadavres jonchent le sol avant d’être enlevés par un kommando qui les entassera à l’extérieur pour être emmenés au crématoire de Buchenwald dans des camions qui, au retour rapporteront la nourriture. C’est dans ce contexte qu’il fallait vivre, survivre et garder un moral qui faiblissait chez certains et que la Solidarité aidera à remonter.

Les nouvelles de l’extérieur, celles de la France n’arrivent que grâce aux compatriotes qui sont arrivés récemment de notre pays.

En janvier et février 1944, les premiers kommandos de travail intérieur se forment et avec, les regroupements de Français qui resteront ensemble jusqu’à la libération si la mort ne les en empêche pas. Ces kommandos sont encadrés par des kapos et des vorarbeiter en majorité allemands mais avec des triangles « verts ». Que ce soient les Willy, les Karl, ce sont tous des brutes qui, pour faire du zèle auprès des S.S., frappent sans arrêt avec leurs goumis. Avec un traitement pareil, travail harassant, manque de repos, nourriture insuffisante, manque de soins, les détenus maigrissent à vue d’oeil et avec le manque de forces et les coups reçus, la mortalité s’agrandit.

Le camp est terminé.

Cette situation durera jusqu’à la fin avril-début mai, c’est-à-dire, pour les premiers arrivés à Dora: 8 mois. Le printemps arrive. Le camp est terminé avec ses miradors et ses réseaux de barbelés électrifiés, les blocks sont prêts à recevoir les milliers de déportés enfermés dans le tunnel.

Un changement radical s’opère dans chaque homme, respirer l’air, voir le jour, la nuit avec ses étoiles, entendre le vent, le sifflet des locomotives de la gare de Nordhausen qui est très proche à vol d’oiseau, recevoir la pluie ou être réchauffé par le soleil. Ce changement pourrait s’appeler une résurrection.

Les nouveaux blocks sont neufs, propres avec des sanitaires et des lavabos où l’on peut se laver et se décrasser des saletés encaissées dans le tunnel. Moins serrés dans les dortoirs, les quelques heures de sommeil qui nous sont accordées journellement nous seront plus salutaires. Étions-nous passés de l’Enfer au Paradis, on pourrait le croire juste un jour ou deux et bien vite le régime odieux reprit avec toujours plus de brutalités.

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L’appel, par Léon Delabre

Les appels sont plus longs en partant ou en revenant des douze heures de travail effectuées dans le tunnel, au retour de ceux-ci, il faut se charger de pierres pour les ramener dans le camp.

Dans le camp, il faut subir l’humeur de tous ceux qui portent un brassard indiquant leur fonction : Lagerälteste, Stubendienst, Schreiber, Laüfer, Frizer, etc… qui comme les Kapos et les Vorarbeiter sur les lieux du travail n’hésitent pas à employer la manière forte.

Le deuxième semestre 1944 et surtout le premier trimestre 1945 mériteront d’autres articles sur le travail, le sabotage, les pendaisons, les marches d’évacuation mais surtout sur la Solidarité.

Texte publié en juillet-août 1994 dans  Le Serment N° 237