Témoignage de Jean GIROUD

Geôles nazies

Dix huit mois dans les geôles nazies.

Membre d’un groupe de résistance régional, je fus arrêté à Grenoble en novembre 1943, le 11, à 16 ans et demi à la suite d’une manifestation patriotique contre l’occupant allemand.

 Auguste Favier : Transport des déportés de France en Allemagne, de 110 à 140 par wagon.
Auguste Favier : Transport des déportés de France en Allemagne, de 110 à 140 par wagon.

Après avoir passé deux nuits parqués comme des bêtes sous la garde de la «Gestapo», au quartier Hoche, une des casernes de Grenoble, nous fûmes embarqués dans des wagons à bestiaux depuis le quai militaire de la gare jusqu’à Compiègne au camp de « Royal Lieu », bâtiment 1 puis nous sommes partis en janvier 1944 dans des wagons, plombés 3 jours, 3 nuits dans les conditions inhumaines déjà racontées et connues jusqu’à Buchenwald.

Après le passage à la désinfection et à l’Effect Kammer, affecté au petit camp en quarantaine, transféré ensuite au block 14 flugel A où régnait une grande solidarité, j’ai lié particulièrement camaraderie avec un camarade dont je n’ai jamais perdu le souvenir Bernard Loisier de Semur en Auxois que j’ai revu à notre retour et qui est malheureusement décédé après notre retour en France.

J’ai travaillé au Kommando carrière (Stein Bruck) et au kommando terrasse Nau 1 et 2 au terrassement pour la construction de l’usine et du stand de tir pour l’essai des armes par les SS.

Auguste Favier : Kommando "Terrasse". Sous la pluie et dans la boue collante, surveillé par les SS et les chiens.
Auguste Favier : Kommando « Terrasse ». Sous la pluie et dans la boue collante, surveillé par les SS et les chiens.

Admis, je ne sais comment (mais certainement grâce à la solidarité vu mon jeune âge) admis donc à travailler à l’usine dont j’ai oublié le nom dans un hall où nous étions à une chaîne de montage de petits moteurs qui devaient servir à l’allumage des moteurs de VI ou V2.

Là, au mépris des risques et des menaces, un certain sabotage était organisé, vis mal serrées ou fils coupés. Nous n’avons jamais su ou plutôt je n’ai jamais su personnellement si ces moteurs ont vraiment fonctionné.

Puis un jour, le 24 avril 1944 (jour également de la libération de Grenoble) à la suite d’une alerte, nombreuses depuis quelques jours, on nous fait sortir de l’usine pour rejoindre ce que l’on, appelait le petit bois situé en dessous de la gare du camp et longeant les barbelés derrière le crématoire et la menuiserie du camp.

Nous assistons à la destruction de la gare et de l’usine et malheureusement aussi à la mort de camarades de toutes origines sous les bombes incendiaires et aussi sous les balles du cordon de garde SS en bordure du «petit bois ».

J’ai encore après le bombardement travaillé dans un commando dans lequel on faisait des travaux aux casernes SS et aussi dans un kommando Strassenbau où j’ai rencontré un camarade du Nord qui demeurait à Lourches et maintenant à Denain. Il s’agit de Arthur SANTER dont j’ai gardé un très bon souvenir de grande fraternité.

Puis un jour, départ de Buchenwald en convoi. Je crois me souvenir que nous étions environ une centaine, vers une destination inconnue. Après un voyage en wagon habituel parti de Buchenwald en même temps qu’un bombardement sur Weimar, je ne me souviens plus de la durée du voyage.

Nous arrivons au camp de SCHOENNEBECK où je suis contacté par deux déportés de Grenoble, Louis BAILLE BARELLE qui a été Président Départemental FNDIRP de l’Isère jusqu’à août 1982, date de son décès et aussi de Georges PRIERRO actuellement secrétaire de la section FNDIRP de St Martin d’Hères.

Après ce séjour très court à Schoennebeck, je ne me souviens plus comment nous partons et après un voyage pas très long, nous arrivons en rase campagne dans un petit camp encore non terminé sous un froid glacial et ce camp, sauf erreur, avait pour nom « TART-MUN ».

Aussitôt des camarades sont contraints de rester dehors pour poser les barbelés de clôture. Les gardes sont des anciens soldats de la Wehrmacht encadrés par des SS.

Le lendemain, départ pour le lieu de travail. Appel sur appel, après une marche d’environ 1 km, nous arrivons au pied d’un immense chevalet comme celui des mines du Nord et nous sommes introduits dans un ascenseur à 3 étages qui descend à une vitesse très rapide jusqu’à 500 m dans une ancienne mine de sel avec de très grandes galeries, où pourrait passer un camion et aboutissant dans un immense hall très haut où est installée une chaîne de montage d’avions de chasse.

Parmi nous il y a quelques civils allemands. Lorsqu’il y avait alerte à la surface une lampe rouge s’allumait à l’entrée du hall. Il y en avait souvent car Magdebourg n’était pas loin.

Plusieurs fois pendant le poste de travail, des explosions ébranlaient l’air et une poussière envahissait le hall. Les explosions provenaient de 800 m, c’est-à-dire 300 m plus bas que nous, où des prisonniers de guerre russes étaient employés à encore extraire le sel. Nous les croisions parfois auprès de l’ascenseur.

Après quelques jours, j’ai lié camaraderie avec un déporté de Paris, Maurice PLANE et également un autre camarade dont j’ai gardé en souvenir le prénom « Pierrot » et qui était de la Nièvre ou des Deux Sèvres. Je serais très heureux d’avoir de ses nouvelles s’il n’est pas décédé depuis nos souffrances.

Puis, si mes souvenirs sont exacts, courant avril, nous sommes repartis pour Schoennebeck où nous arrivons en pleine évacuation ou plutôt tentative car plusieurs fois nous avons rompu les rangs et sommes retournés jusqu’aux baraques.

Puis finalement sous la menace, encadrée par les SS armés, vers le soir la colonne s’ébranle. Nous entendons au loin vers Magdebourg le bruit des canons et aussi des chars alliés.

Entre le camp et l’Elbe, quelques déportés parviennent à s’échapper de la colonne. Certains sont abattus par les gardes SS, d’autres sont repris et quelques uns y parviennent se cachant dans les fossés. Ils seront libérés le lendemain par les alliés.

Après que la colonne a franchi l’Elbe dans la nuit, les allemands font sauter ce pont pour ralentir l’avance des alliés. Notre colonne est encadrée par les SS qui, mitraillette ou Mauser sous le bras, nous escortent avec force cris et aussi coups de pieds pour nous faire avancer et cela jusqu’au lever du jour où nous avons été cachés dans un bois de sapins.

marchesdelamortCette marche a duré trois semaines et cela pratiquement sans nourriture, un morceau de pain et de margarine ersatz ou alors, c’était le printemps, une patate arrachée en vitesse au sillon du champ en bordure de route au risque de sa vie d’ailleurs.

D’ailleurs, quelques uns ont été abattus pour ce larcin car il fallait faire vite et sortir de la colonne. Au bout de quelques jours, certains ont dû ralentir malgré les coups, à bout de force, tomber une fois, deux fois puis rester au bord du chemin. La marche continuait et quelques instants après on entendait le claquement d’un coup de feu. Nous comprenions de quoi il s’agissait.

Nous avons passé, entre autres toujours selon mes souvenirs par Solingen, Postdam, Parchim où tombaient les obus russes et américains. Notre colonne, comme cela pendant 20 jours, marche presque uniquement la nuit.

Un jour nous avons été enfermés dans un hangar en planches en rase campagne. Sur le soubassement en ciment de cette bâtisse, les gardes SS ont installé des boites en fer et tirant au fusil sur ces cibles, les balles traversent les minces planches. À l’intérieur, plusieurs déportés ont été atteints par des projectiles. 2 ou 3 ont été tués.

Les nuits étaient très fraîches et nous avions en tout et pour tout en plus de nos rayés, une simple et mince couverture en ersatz. Sans hygiène et sans eau, pour se laver, les poux de corps sont vite apparus dans nos tenues rayées.

Un jour sur la fin du parcours, nous avons eu la visite d’un camion de la Croix Rouge Internationale. Nous avons eu un petit paquet de rations de l’armée américaine dans lequel il y avait plus de cigarettes que de nourriture, et là au mépris du danger nous nous sommes permis de narguer nos gardes car nous avions des cigarettes et eux n’avaient plus rien. Ils ramassaient discrètement les mégots que nous jetions et jetaient des regards d’envie sur nos biscuits de soldat et les boîtes de conserves.

On sentait un relâchement, mais malgré tout, au cours des marches de nuits suivantes, nous entendions encore en fin de colonne le coup de feu significatif. Encore un camarade qui ne reverrait pas la France.

Sur le parcours, nous croisions des civils en exode. Certains à pied, d’autres en voiture et beaucoup avec des charrettes tirées par des chevaux. Une partie se dirigeait vers l’Est, d’autres vers l’Ouest. La route était mauvaise, parfois des trous de bombes mal comblés rendaient mal à l’aise le passage des véhicules de l’armée allemande qui devaient être tractés par un tank en attente de l’autre côté de l’obstacle.

On croisait des soldats allemands avec des brassards blancs, sans arme, d’autres allaient dans le sens contraire avec tout leur armement, fusil et grenades à la ceinture.

Malgré notre fatigue, nous étions à bout de force, des loques humaines, nous comprenions bien que la fin de nos souffrances était proche, ce qui nous donnait un sursaut de courage pour tenir encore debout.

Un soir au lieu de reprendre la marche forcée, nous avons été parqués dans un bois. Il y avait des soldats de partout. Des feux, on voyait brûler des papiers. Des jeunes SS ont incendié une voiture amphibie qui contenait des livres et des munitions provoquant des explosions et une lueur immense.

Morts de fatigue, nous avons tous dormi à même le sol à l’intérieur du cercle de gardes SS, comme d’ailleurs pendant toute cette période. Le matin au réveil, le grand calme, le vide même. Nos gardes avaient disparu. Les gardes, surtout les chefs, avaient laissé leurs tenues SS sur place et étaient partis sans doute avec des effets civils. Nous étions libres…

Par petits groupes, nous avons quitté ce petit bois où nous avions passé la nuit. Un peu plus tard, nous avons aperçu un soldat qui barrait la route. Au premier abord, nous avons pensé à un allemand et nous nous sommes précipités dans un fossé. Puis après son passage, nous avons constaté qu’il s’agissait d’un américain suivi par une jeep qui circulait au milieu de la route.

Nous avons couru vers eux et ils ont fait comprendre qu’il nous fallait encore marcher quelques kilomètres. Après avoir encore marché une heure environ, notre groupe a trouvé un cantonnement fait d’immenses toiles de tentes et nous avons été pris en charge par des infirmiers et hébergés sous ces toiles où l’on nous a distribué un potage chaud.

Le lendemain dans des camions militaires nous avons été transportés dans les casernes Adolf Hitler à Schwern et pour la première fois depuis 18 mois nous avons couché dans des lits avec des sacs de couchage et aussi nous avons mangé un peu de ravitaillement reçu. Je crois, si mes souvenirs sont justes, que nous avons passé deux nuits dans ces lieux.

Ensuite toujours en camions militaires américains, anglais et canadiens, nous avons été transportés en plusieurs étapes jusqu’à la frontière hollandaise à Kevelmer. Où, également pour la première fois depuis 18 mois nous avons mangé une tranche de pain blanc avec un peu de beurre et de la charcuterie et aussi un petit verre de vin et nous avons couché dans une ancienne usine désaffectée et aménagée en dortoir.

Puis en chemin de fer nous avons traversé la Hollande, la Belgique pour arriver à Lille centre de rapatriement. Pour mon compte personnel, je suis reparti en train de Lille, contournant Paris sans arrêt. Puis Dijon où j’étais passé lors de mon transport pour Compiègne en 1943.

J’avais fermé la boucle de cet affreux voyage et malgré notre joie du retour, nous avions encore gardé notre méfiance envers les gens qui nous parlaient au passage dans les gares.

Je suis arrivé à Grenoble le 24 Mai 1945. J’avais 18 ans 1/2. J’avais passé dix-huit mois dans des geôles nazies, dix huit mois volés à ma jeunesse, à ma vie…

Texte publié en septembre-octobre 1983 dans Le Serment N° 161

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