Témoignage de Jean LASTENNET

À Compiègne en 1944

Sans doute les anciens de Buchenwald, de Dora, des Kommandos, évoquent-ils le plus souvent les luttes et les tourments de leur séjour en Allemagne nazie, et c’est bien normal. Mais qu’on me permette cependant cette fois de parler de l’antichambre des camps allemands que fut Compiègne et plus particulièrement d’une période de trois semaines à peine, soit du 25 avril au 12 mai 1944. Et plus particulièrement encore d’activités qui, avec le recul du temps, semblent quelque peu saugrenues.

Donc, ce 25 avril 1944, quelques centaines de futurs buchenwaldiens arrivaient à Compiègne, venant de la prison de Châlons-sur-Marne où, entre parenthèses, ils avaient fait entendre leur voix, où ils avaient maintes fois fait la démonstration qu’ils n’étaient pas des résignés.

Mais nous voici à Compiègne, appréciant notamment de pouvoir déambuler dans la partie du camp qui nous est dévolue… et sans oublier que la plupart d’entre nous a passé deux à trois ans à la Santé, Fresnes, Melun, donc entre quatre murs.

Et une des premières initiatives consiste à convaincre chacun qu’il lui faut assister aux séances de culture physique le matin au réveil. C’est une réussite. Presque tous y viennent spontanément, et c’est un réel encouragement pour Roger Gaston et moi-même  » leurs professeurs « . Une, deux… levez les bras, baissez les bras, allongez-vous, levez les jambes, braillez…

Chaque jour, cet entraînement physique se déroula avec succès, mais on en vint vite à l’organisation de véritables compétitions sportives, ainsi aux « dix tours de marche du camp », c’était A. Lenormand le vainqueur.

Aux matches de boxe devaient s’illustrer Pieters, Amice, Berger… Un match de basket-ball se déroula devant des centaines de spectateurs (rien de comparable bien sûr à un Berck-Vichy 74)… les paniers fixés au poteau étaient de vieux seaux troués et le ballon n’y pénétrait pas facilement malgré l’adresse (mais oui !) des joueurs.

Et par un score étriqué, du genre 6 à 4, l’équipe des vieux que je  » commandais  » l’emportait sur l’équipe des jeunes, dont le capitaine était Guy Ducoloné (j’avais 33 ans, lui 24), mais l’événement principal fut sans conteste, durant ces trois semaines, la matinée théâtrale…

Qui en fut l’initiateur ? A la vérité, je ne sais. Mais à quelques-uns on se met vite d’accord sur le thème  » un vieux campeur révèle les sites, les beautés de la France à deux jeunes campeurs « … et le vieux campeur c’était moi ! Et c’est à cause de l’asthénie de Lastenet que les noms de ces jeunes camarades, ô combien sympathiques, ne me reviennent pas aujourd’hui.

Et l’on se mit dare dare au travail. Chaque jour se déroulaient des répétitions : chansons régionales, essayages de costumes, parler en patois ; on suggérait ceci, on planifiait. D’où part-on ? Où arrive-t-on ? Et le grand jour était venu. La salle était archi-comble, la scène était décorée à souhait avec guirlandes de verdure (quels trésors d’imagination quand on ne dispose de rien à priori).

Et alors qu’on pensait être entre nous, exclusivement entre nous, voici quelques soldats allemands qui viennent s’installer au premier rang. Enfin c’est parti… nous exaltons les beautés du pays de France… le vieux campeur déclame… les jeunes sont ravis. C’est alors un enchaînement… On passe de la Normandie  » J’irai revoir « , au Nord,  » Le Petit Quinquin  » et chaque province est représentée par un groupe qui joue sa partition dans le thème général.

Je ne dirai pas à quel moment on va de Bretagne en Provence, ou d’Auvergne en Languedoc… mais ce dont je me souviens bien c’est le gros incident lors de l’arrivée dans les Vosges et en Lorraine. Je le dis plus haut, pour présenter le spectacle à la foule, nous avions nécessairement répété, ainsi chaque groupe régional avait préalablement révélé ce qu’il présentait. Tout était donc bien huilé !…

Et c’est in-extremis – les répétitions achevées – que les camarades Lorrains et Vosgiens s’étaient proposés de participer au spectacle. Et on avait naturellement dit oui… leur donnant du même coup carte blanche. Mais quand à leur tour ils s’avancèrent sur la scène chantant  » En passant par la Lorraine avec ses sabots  » … et  » Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine « , on entendit dans la salle les cris  » Cessez… Cessez « , proférés par les soldats allemands installés au premier rang… Et ça gueulait, et ça gueulait !

Nos chanteurs Lorrains s’effacèrent… et je demandais alors aux Bourguignons d’enchaîner, ce qu’ils firent avec beaucoup de maîtrise et de brio… Mais derrière la scène le spectacle était différent : les Allemands engueulaient les trois campeurs qui ne comprenaient rien bien sûr sinon que leurs geôliers étaient fort courroucés.

Le calme revint chez ces Messieurs…, le  » tour de France  » continuait, grâce aux Bourguignons – je l’ai dit – et se terminait à Paris, représenté par une bouche de métro, lieu de prédilection des chanteurs de rue. Là, un couple d’amoureux, un gazier, une ménagère, reprenaient en chœur  » La Romance de Paris « , proposée par A. Gentelet. C’était l’apothéose !

Mais tout le monde s’interrogeait quand les Allemands vinrent entourer les « trois campeurs », les priant de les suivre. En fait, il n’y eut pas de sanctions, alors que l’on pouvait craindre le pire. Nos camarades et nous-mêmes en furent quittes pour la peur.

Quelques jours plus tard, le 12 mai, c’était le départ pour Buchenwald : 100, voire 110 par wagon, soif, l’asphyxie, les évasions. Aimable et Benitte abattus (Benitte, un Vosgien de cette matinée récréative). La mort au bout, pour tant des nôtres ! Mais dans nos souvenirs on ne peut effacer Compiègne, n’est-ce pas ?

Note du  » Serment « .
– Jean Lassenet a fort bien décrit cette (courte) existence, à Compiègne, du convoi venu de Poissy, Melun, Châlons-sur-Marne… en attente de départ pour Buchenwald. Le collectif français composé de résistants éprouvés, était organisé suivant les règles de la clandestinité.

Soucieuse de la forme physique des détenus qui tous avaient à leur actif plusieurs années de prison, la direction clandestine préconisa les exercices gymniques du matin et les différentes épreuves sportives qui suivirent. Ces hommes qui n’ignoraient rien du sort qui les attendait, étaient dotés d’un moral à toute épreuve et d’une joie de vivre absolument extraordinaire.

La matinée théâtrale dont Lastenet fut l’un des instigateurs, montre bien la confiance que tous conservaient en l’avenir. Précisons à ce sujet que ce ne sont pas des soldats allemands, mais des officiers, qui constituèrent les spectacles imprévus de la représentation théâtrale.

Enfin, ce que Jean Lastenet a volontairement minimisé, c’est le sang-froid dont il fit preuve lorsque lesdits officiers rendus furieux par ce qu’ils estimaient être une provocation :  » Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine « , se levèrent en hurlant, en frappant du pied, en protestant.

Notre  » vieux  » campeur, sans se laisser démonter ( … il fallait le faire), fit aussitôt passer ses camarades trop audacieux de l’autre côté du rideau pour donner de suite la parole à des Bourguignons. Cette province n’étant pas (encore) annexée, on ne risquait pas d’incidents.

Des choses qui, aujourd’hui, paraissent faciles. Des choses qui, à l’époque, nécessitaient beaucoup de courage et de clairvoyance…

Alors, bravo Jean !

Texte publié en septembre-octobre 1974 dans Le Serment N° 100