Témoignage de Jean-Marie MAYET

Un long chemin

Mobilisé de septembre 1939 à juillet 1940 pour la drôle de guerre, prisonnier évadé je suis arrêté le 22 juin 1943. Prison de Moulins où je rencontre André Cély, Félix Mézard, également de Clermont-Ferrand, puis le camp de Compiègne : pour Mézard, matricule 1462, pour moi 1460.

Le 3 septembre 1943, départ de Compiègne pour une destination inconnue. C’était Buchenwald. Dans la ration de pain que l’on m’avait remis pour le trajet était glissée une lame de couteau. Je dois dire qu’au camp de Compiègne, j’étais en relation avec des camarades communistes. Dans nos conversations l’esprit de Résistance continuait et au cours d’un entretien j’acceptai de me mettre à la disposition dans le cas où des événements se produiraient. J’avais indiqué qu’aux armées j’étais classé fusil-mitrailleur, ce qui m’a valu d’ailleurs de participer à la libération du camp de Buchenwald avec la Brigade française d’action libératrice.

Pendant le trajet, certains réussirent à s’échapper, d’autres furent repris, lâchement abattus par ceux qui avaient la charge de notre surveillance. Combien de morts ? Comment ces tentatives d’évasion ont-elles pu devenir possible, par quels moyens ? Je suppose que des prisonniers avaient hérité d’une semblable obole que moi, peut-être aussi des morceaux de lames de scies métalliques… Il suffisait de faire une saignée en V dans le fond du panneau en bois du wagon à bestiaux dans un rectangle, puis à un ralenti du convoi, la nuit, d’une poussée, celui-ci devait tomber. Le passage devenait libre pour tenter de retrouver la liberté.

Hélas nous n’avons pas pu mettre notre projet à exécution. Le train s’arrêtait souvent ; la nuit, on entendait des tirs de mitraillettes ou autres engins de mort. Certains parmi nous furent pris de panique, c’était humain. Avec cela, il y avait l’épuisement, le manque d’air, nous étouffions, l’idée d’évasion diminuait, que pouvions-nous faire devant une telle situation.

Nous supposions que le « pot aux roses » avait été découvert et, comme si cela avait été prévu, une équipe de charpentiers clouait des planches sur les endroits par où certains réussirent à s’échapper.

Pierre Mania : Blocks du petit camp.

Arrivés au camp de Buchenwald, Mézard, matricule 20320, moi 20323, nous sommes parqués au petit camp puis désignés à travailler au bassin de décantation ; ça consistait, avec une longue latte de bois à délayer, malaxer les excréments, l’urine qui s’y déversaient. À quoi cela servait-il ? Des rayés bêchaient, d’autres déversaient le « produit » qui servait d’engrais, il y avait peu de terre cultivable dans le camp.

Quelque temps après ce sale travail, changement d’activité, c’était la carrière, l’on en parlait, ne sachant pas exactement ce qui s’y passait. Mézard et moi y sommes affectés. Arrivés sur les lieux, quelle vision, une immense surface. Combien étions-nous à y travailler sous la surveillance de SS ou autres bourreaux ? Cela me rappelait mon enfance lorsque l’on me parlait du bagne de Cayenne.

Avec Félix quelle tâche avions-nous ? Nous étions appelés à servir de bêtes de somme avec d’autres rayés, à tirer des wagonnets à longueur de journée une fois chargés de pierres. Ce travail épuisant ne pouvait durer qu’un certain temps, la faim se faisant sentir, certains tombaient épuisés, nos monstres de gardiens d’abord hurlaient, cela ne suffisait pas, les coups suivaient. Il fallait tenir, étant attelé comme des bêtes avec la seule différence que lorsque celles-ci sont fatiguées, un temps de repos leur est accordé; pour nous c’était Arbeit, Arbeit.

À notre retour au camp nous ne revenions pas les mains vides. Il fallait que chacun transporte une pierre, une pause puis repartir avec ce chargement. Ce n’était pas fini, à la rentrée du camp, à notre passage nous attendaient nos gardiens, ceux qui épuisés ne portaient qu’une pierre moyenne étaient sauvagement rossés, toujours des coups. Ils se régalaient ces sauvages, il fallait faire du rendement, dans leurs regards se lisait la satisfaction du devoir accompli et la haine contre nous.

Ce n’était toujours pas fini, nous devions passer devant une fanfare jouant des marches militaires aux sons bruyants, gras où les cuivres et les cymbales donnaient une résonance de cirque, où venait se loger l’infâme rabaissement de la personne humaine. Pour eux, nous n’étions que des matricules.

Cette activité à la carrière devait durer encore longtemps, puis un jour j’ai le gros doigt de pied qui avait enflé devenant noir. Ne pouvant plus marcher, l’on m’expédia au Revier. Je pensais pour finir de faire mûrir le mal, il n’en était rien. Un « toubib » avec une pince genre crocodile m’arracha l’ongle. C’était douloureux mais que dire, puis un pansement avec une bande de papier. Je suis resté au Revier quelques jours puis retour à la carrière.

Durant ce laps de temps mon camarade Mézard était parti en kommando à Schönebeck. J’ai demandé à y aller pensant le retrouver. À mon arrivée, Jean Achard me dit : « Félix est bien malade, il est de retour à Buchenwald ». Nos trains se sont croisés. Je ne l’ai plus revu.

Texte publié en janvier-février 1996 dans Le Serment N° 245