Témoignage de Jean MAUSSANG (2)

Faits et méfaits à Dora

Bienheureux feu.
Il fait sûrement froid en ce mois de décembre 1943 à Dora. Il a d’abord neigé, bien neigé et le froid s’installe. Le vent du Hartz souffle glacial et la température oscille entre – 8° et – 10°.

Les baraques destinées aux cuisines ont été terminées hier et devant elles brûle un magnifique feu, résidus de morceaux de bois et autres débris utilisés à la construction.

Les flammes sont hautes, chaudes et tentantes. Nous nous retrouvons une quinzaine, échappés des chantiers voisins, des Français, Polonais et Russes. Nous nous tournons et retournons comme volailles à la broche afin de profiter au maximum de cette aubaine. Cela ne dura guère.

Un «Achtung S.S.» nous remit d’un coup dans l’ambiance. Celui-ci avance à pas pressés, le gummi en main et animé d’intentions qui même de loin se révèlent certainement inamicales.

Volée de moineaux, dispersion, plus personne devant le feu. Le S.S. fait demi-tour et s’en va à pas beaucoup plus lents. Il n’a pas fait 50 mètres que nous sommes revenus. Le S.S. se retourne, hurle… et revient. Même chose, repli général, retour du S.S. sur ses pas, et nous revenons.

Mais Lucien me dit : « Attention, il vaut mieux filer, il va sûrement revenir, mais avec d’autres ». Je pense de même et en fait part à mes compagnons, car il est évident que le S.S. doit être furieux. Et à regret, à grand regret, nous quittons ce refuge trop provisoire, sauf trois qui, inconscients, ou comptant sur leur vigilance, restent autour du feu.

Lucien avait raison. Le S.S. revient, mais il a en route réquisitionné deux ou trois kapos qui, alors que lui revient de face, attaquent les deux autres côtés du foyer. Bastonnade sur place et soignée. Relevé des numéros et le soir après l’appel les fameux vingt-cinq coups appliqués avec pose et entrain par le S.S. qui ne regrette qu’une chose c’est de n’en avoir eu que trois sur quinze.

Le salaire de la peur
Il a été déchargée une cargaison de briquettes cet après-midi destinées aux cuisines et au crématoire. Elles ont été entreposées dans un hangar, ouvert, car seules les planches du bois sont montées à une hauteur ne dépassant pas 40 cm.

Avant l’appel, Karl, le chef de blok me dit : « Après l’appel, tu ne rentres pas directement tu vas « Organizir briquettes » avec un autre ».

« Organizir », maître mot de Dora et d’autres camps, mais que l’on peut traduire sans risque de se tromper par  » faucher « .

Karl est un allemand, portant le triangle noir des saboteurs. A-t-il saboté quelque machine voulut exporter en fraude de l’argent ou simplement ne pas travailler, je ne sais. Ce n’est pas une brute, ni gummi, ni coups dans son block, mais il veut une discipline, ni cris, ni bagarre.

Cette mission, malgré l’hommage qu’elle implique de sa part ne me rend pas fou de joie. Oh que non ! Bien sûr, il y a quelques soupes à espérer en cas de succès mais il y a très certainement une sacrée danse à prendre en cas de rencontres imprévues, avec les gardiens de ce trésor. Car je suppose que les SS le font garder et en prime 25 coups sur le cul, c’est sûr et certain. Mais comme il est pratiquement impossible de refuser ce volon-tariat désigné, je demande à un jeune Solognat que je connais bien, de m’accompagner. Il n’est pas chaud, mais pas chaud du tout, pas plus que moi. Enfin il accepte, et après l’appel nous nous glissons discrètement vers le lieu charbonneux.

Une sacrée trouille nous tient compagnie. Voici le hangar, tout est calme, personne de garde, le tas de charbon s’offre à nous. Nous sommes tellement surpris que pendant plus d’une minute nous ne réalisons pas. Quel piège se cache là-dessous ? Mais non c’est vrai, rien ni personne, et avec toujours la trouille, nous remplissons les deux sacs de toile avec 10 à 12 briquettes et rejoignons le block, sans traîner en route ou chercher des vers luisants, où Karl nous attend à la porte et nous fait signe de passer par derrière lui remettre notre butin, par la fenêtre de sa chambre.

Et alors, à ce moment, et seulement à ce moment, la trouille me quitte et je respire plus librement, avec encore de temps en temps un frisson rétrospectif tenace et désagréable. Karl est un vieux concentrationnaire. Il a pensé connaissant les SS que, d’une part, aucun commando de surveillance n’étant prévu par l’Arbeit statistique, il ne le sera que le lendemain, que, d’autre part, personne n’oserait « organizir » le jour même, sans préparation ou reconnaissance des lieux : la chose était moins risquée qu’elle ne paraissait à première vue. Il a eu raison.

Il est enchanté et pendant une dizaine de jours, nous aurons droit à une soupe supplémentaire « Le salaire de la peur ».

Texte publié en novembre-décembre 1979 dans Le Serment N° 131