Témoignage de Jules BUSSON (2)

De Buchenwald à Dora

Ce fut la première fois que j’entendis ce nom (Buchenwald).
– « C’est un camp de concentration » ajoutèrent les voix. 
- « Comment c’est ? » 
- « Tu le verras bien », répondit presque en riant une silhouette qui disparut, happée par la nuit.
Nous traversâmes une enceinte, séparée du camp par des barbelés, puis nous vîmes des grands marabouts de toile. Devant ceux-ci, des hommes. Des clochards, pensais-je en voyant leurs oripeaux ; quel ne fut pas notre étonnement en reconnaissant nos camarades. Leurs yeux étaient tirés, sans cheveux, grelottants, habillés de rayés, ils avaient vraiment l’air misérable. Je ne me rendais pas compte que nous étions dans le même état.
Nous fûmes parqués sous une grande tente avec défense d’en sortir sous aucun prétexte. Par terre, des fagots de bois posés sur la boue. Pour dormir nous nous couchâmes « tête-bêche », exactement comme des sardines dans leur boîte, tant nous étions compressés. Une allée était laissée, séparant en deux la tente dans le sens de la longueur mais, très vite, ce vide fut comblé par les corps.
Impossible d’aller jusqu’au bord de la tente pour se soulager. Il était formellement interdit de sortir sans risquer de se faire tirer dessus par les sentinelles. Alors, après s’être retenu au maximum, on urinait à travers les fagots.
Dans la journée, nous étions autorisés à circuler dans le camp de toiles. Alors que je longeais les barbelés qui nous séparaient du petit camp de quarantaine, je fus interpellé : « Est-ce qu’il y a des Bretons ? » 
« Oui, je suis de Saint-Nazaire. » C’était le camarade DUBOURG de la région nazairienne. Il tient présentement une petite entreprise de mécanique à Saint-Brévin, de l’autre côté de l’eau, comme on dit ici sur les bords de la Loire.
J’appelais mes copains, René ANDRE, Louis GRAVOUIL, Pierre MAHE, Ernest PICHON, Gérard PERICO, Emile BERTHO, René DESMARS, tous de Saint-Nazaire. André TRAVAILE de Saint-Nazaire également, et que nous avions quitté à Vitré après notre jugement par le tribunal spécial de Rennes, vint aussi nous saluer. Condamné à un an de prison, il n’avait pas connu les centrales de Poissy, Melun, Châlons-sur-Marne comme nous. Il avait été déporté dès 1943 et était dans le grand camp. Nous ne pûmes pas discuter longtemps car ils étaient venus en fraude, à travers le petit camp.
Premiers contacts avec la résistance 
Tous les « politiques » s’étaient groupés sous deux tentes à l’écart des « droits communs ».
Le lendemain de notre arrivée on nous demanda de nous réunir dans une tente et d’attendre. Des camarades faisaient le guet tout autour. Un détenu allemand arriva et nous parla, un camarade traduisait : « Je suis détenu par les nazis depuis de longues années. La plupart de mes camarades communistes, socialistes, tous les anti-fascistes allemands enfermés depuis 1933 sont morts exécutés, parfois après des années de souffrance.
Vous êtes ici à Buchenwald, dans un camp de concentration dirigé par les SS. Ici la mort menace à chaque instant ; si vous voyez un SS découvrez-vous immédiatement, répondez à tous les appels, ne discutez pas, c’est inutile. Vous n’ êtes plus en France, ici votre vie compte pour rien. La seule façon de sortir de Buchenwald, c’est par la cheminée du crématoire.
Beaucoup d’entre vous vont partir après la quarantaine, en  »transport », dans les commandos. Là-bas, la vie est encore plus terrible qu’ici car les « kapos », les chefs de block sont tous des « verts », des « droits commun », des assassins à la solde des SS.
Le plus dur des commandos dépendant de Buchenwald c’est Dora. Là-bas, un Russe a une espérance de vie de six mois, un Français de trois mois seulement. Dora est un mangeur d’hommes. Nous allons essayer de garder à Buchenwald, le maximum de résistants. Faites confiance à vos responsables qui sont venus avec vous de France, gardez confiance dans la victoire, soyez disciplinés. » Puis il disparut comme il était venu.
Qui était-il ? Nous ignorions alors, bien sûr, l’existence du Comité International Clandestin, mais nous sentions que nous n’étions pas seuls. La hantise du départ en commandos commença à nous habiter.
Puis nous subîmes toute une série de piqûres. Certains tentaient d’y échapper en passant dans le petit camp ou en se cachant comme ils le pouvaient. Nos responsables nous prévinrent alors qu’il valait mieux subir toutes les piqûres car nous risquions, ni plus ni moins, d’être tués par la seconde ou la troisième injection si nous n’avions pas été immunisés progressivement par les premières doses des vaccins. Contre quoi avons-nous été piqués : choléra, typhoïde, typhus ? etc., je l’ignore. Quelques-uns disaient : « C’est pour nous empêcher d’avoir des enfants lorsque nous serons libérés. »
Mais les nazis étaient plus efficaces. Leur but, après nous avoir exploités jusqu’au sang, était notre destruction systématique. Mais nous l’ignorions encore. Pas pour longtemps d’ailleurs.
Après quelques jours, nous apprîmes que des Français, après être passés par Auschwitz en vue d’être exécutés, venaient d’arriver à Buchenwald. Marcel PAUL faisait partie de ce groupe, mais à l’époque je l’ignorais. D’ailleurs, jeune militant, je n’avais jamais entendu prononcer son nom.
Par contre, parmi ces camarades, il y avait un ingénieur de la C.A.S.O., usine aéronautique de Saint-Nazaire : NAJAC. Pierre MAHE, de Saint-Joachim, avait été délégué C.G.T. dans cette usine. Il connaissait bien l’ingénieur, ayant été appelé à défendre les revendications de ses camarades chaudronniers, des « schoumacs » comme on les appelait, de fiers et riches compagnons, toujours prêts à lutter pour faire valoir leurs droits.
Il alla saluer NAJAC. Au bout d’un moment, toujours blagueur, il dit : « Dis donc NAJAC, tu ne pourrais pas me faire un billet de sortie? » rappelant ainsi le temps où, à l’usine, il fallait solliciter cette pièce pour quitter l’atelier pendant les heures de travail. Et l’ingénieur de répondre : « Tu sais Pierre, si je le pouvais je signerais le mien en même temps. »
J’admirais la santé morale de mon aîné. Depuis, et pour toujours, Pierre, malgré la différence d’âge est mon camarade. Il faut avoir vécu cette période pour savoir ce qu’est vraiment la camaraderie. Les déportés le savent, eux.

•Photographie de déportés dans l’allée conduisant au Revier avec de face le bordel © AFBDK
• Photographie de déportés dans l’allée conduisant au Revier © AFBDK

Puis nous passâmes dans le petit camp de quarantaine. Là nous commençâmes à connaître réellement la brutalité. Nos responsables venus des prisons françaises durent se soumettre, comme nous, à l’autorité brutale des « Blockaltester » qui, même s’ils portaient le triangle rouge, marqués par de si longues années de captivité et habitués à obéir aveuglément aux SS, exigeaient en l’imposant par la force, à coups de bâtons, de pieds, une discipline absolue dans leur block.
Dans la journée, interdiction absolue de rester dans le block, et cela quelque soit le temps. La nuit, interdiction de circuler, même pour aller aux W-C. Il nous fallait nous tasser à deux ou trois par lit, dans les châlits à étages. Le Blockaltester exigeait le silence et n’aspirait qu’à une chose : sa tranquillité. Mieux valait ne pas se trouver sur son passage ni sur celui de ses aides, le Schreiber et les Stubendienst.
Le matin, il nous fallait rapidement nous laver torse nu sans savon et quelque soit le temps dans le Waschraum. Les W-C. étaient composés d’une grande fosse en ciment. Les hommes, dos à dos, s’asseyaient sur une poutre. Mieux valait ne pas perdre l’équilibre et tomber dans les excréments ou ne pas risquer d’y être poussé sous un prétexte quelconque.
C’est dans ce lieu infect que je vis, pour la première fois, des soldats et officiers soviétiques qui, contrairement aux lois internationales « protégeant les prisonniers de guerre », avaient été jetés en camp de concentration avant, la plupart du temps, d’être exterminés systématiquement.
Entre les appels, qui se faisaient pour notre part dans le petit camp, les minutes (pas question de parler des heures de repas) où nous prenions notre soupe ou le pain du matin, nous étions désoeuvrés. À trois reprises nous allâmes jusqu’à la carrière. En rang, nous repassions la porte du camp où nous étions comptés et recomptés. Nous bifurquions à droite, le long du Bunker ; les kapos s’efforçaient de nous maintenir en ordre.
« Mützen ab ! » criaient-ils pour nous faire découvrir devant les SS qui nous croisaient. Le tout sans grand résultat. L’un d’entre eux, un « Rouge », nous dit : « Vous avez de la chance d’arriver maintenant ; il y a seulement quelques mois encore le seul fait de tarder à vous découvrir, même si vous n’aviez pas vu venir un SS et vous étiez mort ! » Mais frondeurs, nous doutions encore un peu que cela fut la réalité.
Arrivés à la carrière, un choc nous attendait. Je vis, dans le fond, des hommes arracher des cailloux à la pioche. D’autres portaient ces énormes pierres sur les épaules jusqu’au bas d’un plan incliné sur lequel des détenus, attelés par des cordes à un wagonnet chargé à ras-bord, tiraient celui-ci à grand peine et sous les coups et les harcèlements d’un kapo jusqu’au sommet où nous nous trouvions. Tout autour de nous des soldats en armes. Alors, seulement, je commençais à comprendre que nous étions devenus des bagnards aux mains des SS et de ceux qui s’étaient mis à leurs ordres.
Au loin pourtant, la vue était magnifique. La plaine s’étendait à perte de vue, des petits villages groupés autour des clochers la parsemaient. La vie, la vie paisible, la vie en liberté, du moins en apparence, était là et je ressentis alors, plus durement, ma condition de captif.
Un ordre bref et nous descendîmes rapidement l’escalier. On prit une pierre, ni trop petite, pour éviter les coups du kapo, ni trop grosse, pour limiter notre peine, et nous retournâmes au camp.
Lors de nos passages ultérieurs nous jetions, furtivement, un coup d’oeil dans les bureaux que nous côtoyions pour essayer de fixer la ligne du front qui était marquée sur une carte, dans une baraque. Mais nous n’avions pas le temps, et pour cause, de nous attarder pour en discuter.
Après être passé à l’ArbeitStatistik, je me suis trouvé devant un détenu allemand qui avait un grade dans le camp. Il me fit reconnaître le blouson et le pantalon avec lesquels j’étais rentré dans le camp. J’étais stupéfait en réalisant que, dans la pagaille de notre arrivée, il y avait toutefois un certain ordre.
J’avais gardé, au prix de mille difficultés, la photo de ma fiancée (j’avais échangé celle-ci à Poissy avec une photo d’artiste qui, elle, était rangée aux archives de la prison). L’Allemand me sourit en me donnant la photo et, les doigts sur les lèvres, il me fit comprendre qu’il fallait me taire et ne pas le dénoncer involontairement. Quelle joie ! Cette photo fut, jusqu’au jour où à Ellrich on me la déroba avec mon morceau de pain, le seul lien qui me rattachait à la vie, aux miens, à mes amis que j’avais quittés avant mon arrestation depuis près de deux ans.
Je compris encore mieux la différence qu’il fallait faire entre les bourreaux nazis et le peuple allemand, première victime du fascisme hitlérien.
Le lendemain je fus appelé au « cinéma ». Après avoir servi pour essayer d’endoctriner les antifascistes allemands qui avaient construit Buchenwald avant d’y être exterminés pour la plupart, cet édifice servait à grouper les détenus appelés à partir en Kommando.

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L’appel

Au petit jour nous fûmes poussés vers la place d’appel et nous repassâmes une dernière fois la porte d’entrée du camp. Nous avons été dirigés vers la gare. Une peur me serrait le ventre. Allions-nous connaître à nouveau l’horreur des wagons ? Ce ne fut pas le cas, nous étions une cinquantaine et la porte resta ouverte. Une sentinelle était avec nous ; le voyage se passa dans d’assez bonnes conditions.
Je regardais avec nostalgie la campagne allemande. Que tout aurait été beau sans cette guerre atroce qui déchirait les peuples et où des fanatiques essayaient de détruire la liberté, ce bien le plus sacré de l’humanité.
Arrivée à Dora. 
Nous arrivâmes le soir dans un grand camp, semblable à Buchenwald. Des rayés s’agitaient, dans tous les sens, sous les hurlements des kapos. J’aperçus un détenu avec la lettre F sur sa veste.
– « Où sommes-nous ? »
– « À Dora. »

Texte publié en mars-avril 1979 dans Le Serment N° 127