Témoignage de Jules BUSSON (4)

Vers la fin de notre calvaire…

Personnellement, je dois la vie à ces camarades. Ils connaissaient mes opinions et le motif de ma déportation. Dans le jargon concentrationnaire ils disaient en parlant de moi : « Julius égal Maurice THOREZ ». Ce qui voulait dire : « Jules est communiste ». De ce fait, plus d’une fois, je me suis tiré avec mes deux Jean de plus d’un mauvais pas.
Le comportement des Russes, notamment des jeunes Ukrainiens, était sévèrement jugé par nos compatriotes victimes de leurs méfaits. Et il était difficile d’expliquer que ce peuple venait à peine de sortir de la période féodale et que pour autant les idées socialistes étaient loin d’avoir pénétré les masses à travers l’immensité de l’U.R.S.S. La mentalité était aussi très différente et la barrière des langues faisait le reste.
Par contre tous, ou presque, reconnaissaient la valeur et le courage des soldats et officiers soviétiques. Les victoires de l’Armée Rouge qui supportait, presque seule, le poids de la guerre, contribuaient à démontrer l’évolution immense due à la Révolution de 1917.
A Wofleben, un de mes camarades russes qui était tractoriste restait chaque soir au camp pour, au besoin, pousser une rame de wagons ou pour tout autre manoeuvre. Il s’arrangea pour que BAZILE et MISCHA restent avec lui alors que nous rejoignions Ellrich.
Un beau matin la nouvelle, comme une traînée de poudre, fit le tour du camp : trois Russes s’étaient évadés. BAZILE et MISCHA étaient du nombre, le tractoriste aussi. Le scénario de l’évasion fut connu. En effet, les deux sentinelles des postes qui gardaient nos trois camarades avaient été découvertes nues et ficelées. La voiture du commandant du camp avait disparu. Nos trois Russes avaient dû attaquer par surprise les sentinelles à demi-ivres, ceci en fonction du nombre de bouteilles vides retrouvées sur place.
Après avoir enfilé leurs costumes ils avaient dû, en pleine nuit, se présenter à la porte du camp. Les sentinelles voyant la voiture du commandant les avaient laissés passer. La voiture fut retrouvée quelques jours plus tard et ramenée au camp. Elle était garnie de boîtes de conserve. Certaines avaient été consommées. Nos trois Russes ne furent jamais repris. Cela nous en sommes certains car autrement les SS se seraient fait une joie de nous les montrer.
A plusieurs reprises des déportés avaient essayé de s’évader. Ils furent tous repris à ma connaissance. Je me souviens notamment d’un Tchèque. Les SS l’avaient fait passer dans les rangs des commandos, formés sur la place d’appel à Wofloben. Il était à bout de forces, en sang. Ses mains étaient attachées par du fil de fer dans le dos. Il titubait, épuisé. Et pourtant, sous les coups incessants des kapos, il lui fallait crier. Que disait-il ? Nous ne comprenions pas. Et puis on nous a traduit sa plainte : « Hourra, je suis enfin de retour, Hourra, je suis enfin de retour… » Il fut pendu l’après-midi.
D’autres, quelques temps auparavant, avaient tenté la belle. Au retour au camp à Ellrich, ils formaient un tas ensanglanté agité par des soubresauts dans le coin de la place d’appel. Littéralement, je dis bien littéralement, ils étaient dévorés vivants par les chiens qui s’acharnaient sur eux. Les SS voulaient par ces horreurs dissuader les détenus de s’évader.
Disons qu’ils y réussissaient ; les tentatives, vouées à l’échec quasi certain, étaient très rares. Et pourtant, MISCHA, BAZILE et leur camarade avaient, quant à eux, réussi, puisque morts ou vivants ils ne sont jamais revenus au camp.
C’est alors que le bruit courut que c’étaient tous des officiers soviétiques et qu’ils avaient rejoint les rangs de l’Armée Rouge pour reprendre le combat contre la bête nazie. Vivent-ils encore ? Se souviennent-ils de « Julius égal Maurice THOREZ ». Je pense souvent à eux et à la déclaration de MISCHA : « LENINE gütt, STALINE nicht gütt » J’y pensais encore, en 1976, après avoir visité le mausolée de LENINE sur la place Rouge à Moscou et en passant derrière ce mausolée devant la tombe de STALINE.
Toute humanité n’avait pas disparu. 
La dysenterie ravageait nos rangs. Pour la combattre, nous faisions du charbon de bois et on le mangeait. Mais cela était peu efficace et avoir la dysenterie équivalait, la plupart du temps, à mourir après quelques jours, quelques semaines au plus. Je fus atteint par cette terrible maladie.
Je m’affaiblissais chaque jour, faisant du sang noir, et tordu par les coliques. Je ne pouvais plus marcher. Je n’avais même plus faim. Aller au revier c’était la mort. Les « infirmiers », tous des petits protégés des chefs de block quelconque, avaient comme formule : « Pour pas chier, pas manger » C’était leur seule manière de soigner les gens et en même temps de s’approprier leurs rations de pain ou de soupe.
Autant mourir en paix dans un coin. Pour moi, il était préférable d’aller jusqu’à Wofleben où je pouvais essayer de me cacher dans un coin. Mes deux Jean me traînaient, me portaient littéralement jusqu’aux wagons. Encore fallait-il redresser la tête et marcher le plus droit possible en passant devant le SS qui nous comptait, à grand renfort de coups de bâton à la porte du camp, afin de ne pas être refoulé. Ne pouvant plus absorber la moindre bouchée de pain, je le donnais à mes amis, les Jean, ou à MISCHA et BAZILE. J’avais nettement conscience que je n’allais pas voir les Alliés nous délivrer.
Péno BINDICH s’inquiéta de me voir dépérir. Un jour il dit aux deux Russes de surveiller pour que je ne sois pas découvert derrière les compresseurs où j’étais allongé, sans force, à terre. Puis il partit sous la neige en vélo jusqu’à la ville la plus proche. Pourtant il n’avait pas le droit de s’absenter du travail. Il revint dans l’après-midi, trempé, et il me tendit des médicaments. «Tiens, dit-il, prends ça et n’en parles surtout à personne »

lede38bergenbelsendysenteriedetailLa dysenterie, après quelques jours, fut stoppée. Je recommençais à manger en faisant au début griller mon pain. MISCHA et BAZILE coupaient chaque jour une mince tranche de leur ration pour améliorer mon ordinaire. Les deux Jean faisaient de même. Péno BINDICH m’apporta quelques croûtons. Ma jeunesse fit le reste, je repris quelques forces. Elles me furent nécessaires pour arriver au bout de l’épreuve.
Je n’ai jamais oublié ce Meister qui, au risque de sa liberté, de sa vie peut-être, m’a sauvé à coup sûr de la mort. Qu’est-il devenu ? J’ai essayé de le savoir. Autant chercher un DUPONT ou un DURAND à travers toute la France sans avoir d’autre indication que le nom.
Puis dans la soirée nous fûmes poussés vers la sortie du camp. Un morceau de pain fut remis à chacun et nous fûmes entassés dans des wagons. Le mien était un wagon de voyageurs. Les fenêtres étaient garnies de barbelés. Une sentinelle était avec nous dans le compartiment. Malgré mes efforts, j’avais été séparé de mes camarades qui étaient dans le wagon d’à côté. Pendant six jours l’on avança, l’on recula, l’on s’arrêta pendant des heures et des heures. Il y avait longtemps que le maigre morceau de pain avait été avalé. Lorsque l’on descendait sur le ballast nous essayions de trouver quelques brins d’herbe à mâcher.
La soif surtout nous tenaillait. Je fis partie d’une corvée de quelques hommes pour aller chercher de l’eau dans une ferme. Ce fut la seule fois où nous bûmes pendant les six longs jours du voyage. Je n’avais même plus faim. Une douce somnolence m’habitait. Il était difficile de réagir.
Pourtant le spectacle des Allemands sur les routes nous réjouissait le coeur. C’était à leur tour de connaître l’exode comme les Français l’avait vécu en 1940.
Nous arrivâmes à Hambourg. Notre convoi était arrêté en pleine gare. Partout autour de nous des ruines. Alerte… Les sirènes mugissaient éperdument. Les soldats quittèrent précipitamment les wagons, mais se couchant sur le ballast à droite et à gauche, ils empêchèrent toujours les évasions. Jamais je ne vis un tel bombardement. Pourtant originaire de Saint-Nazaire, j’en avais subi quelques-uns avant d’être arrêté. Les maisons ou ce qu’il en restait tombaient comme des châteaux de cartes. Les avions ne cessaient de pilonner Hambourg et malgré une petite peur au ventre, nous étions heureux. Partout les gens couraient dans tous les sens cherchant, en vain, un abri valable.
Allions-nous périr sous les bombes des Alliés si près de la fin de la guerre ? Nous fûmes miraculeusement épargnés. On se demande comment. Le convoi repartit puis, enfin le 10 avril, nous fûmes mis en colonne sur la route. Nous devions attendre cinq jours encore, cinq longs jours avant de connaître la joie immense de la libération.

Texte publié en juillet-août 1979 dans Le Serment N° 129