Témoignage de Kenneth KOYEN

OHRDRUF : Terre de meurtres

Témoignage de Kenneth KOYEN – lieutenant dans la 4e division blindée de l’US Army. Sous ce titre a paru le 8 mai 2000 dans le « Silurian news », bulletin de liaison des anciens de la 4ème division blindée de l’U.S. Army, le récit du lieutenant Kenneth Koyen, qui participa avec son unité à la libération d’Ohrdruf.

Journaliste, Kenneth Koyen avait été affecté à la 3ème armée du général Patton comme détaché aux relations publiques. Voici la traduction de ce récit.

OHRDRUF : C’est un nom qui ne résonne pas comme ceux de Buchenwald, de Dora ou de Bergen-Belsen. Mais Ohrdruf a été le premier camp de concentration libéré par les troupes américaines en Allemagne pendant la seconde Guerre mondiale. Ohrdruf a été le premier charnier de ce type à être révélé au monde. Ce ne serait pas exact de décrire la prise du stalag Nord SIII (selon son appellation allemande) comme une «Libération»… parce qu’il n’y avait plus d’occupants vivants à libérer…

Un détachement blindé de ma Division est entré et a pris le camp le 4 avril 1945. Mon groupe était le 4e Blindés, la division de pointe des tanks de la 3e Armée du général Patton. Nous venions de recevoir la reddition de la ville de Gotha. À partir de Gotha, une colonne de nos tanks avec des soldats de l’infanterie s’est dirigée au sud vers Ohrdruf. Nos hommes appartenaient au 53e Bataillon de l’Infanterie Blindée et au 8e Bataillon de Tanks. Au nord de Ohrdruf, aux abords du village, ils ont découvert le camp.

Les gardiens SS avaient fui. Mais avant de partir, ils ont entrepris en toute hâte une mission de dernière heure. Les gardes ont rassemblé les quelques internés encore vivants et les ont parqués dans la partie située en plein air du camp. Là, les gardiens ont tiré avec leurs revolvers sur chacun des prisonniers dans la nuque ou dans la gorge ; les corps ont été abandonnés là où ils sont tombés.

Les soldats du 4e Blindés ont trouvé trente et un corps jonchant le sol. Avaient-ils été tués parce que trop malades ou incapables de marcher ? On ne pouvait pas savoir. Mais quelques-uns des internés avaient pu s’échapper dans la confusion et se cacher dans les bois alentour. Les survivants ont dit qu’environ 4.000 prisonniers étaient morts ou avaient été tués depuis le mois de décembre précédent.

Le camp était décrit comme un un « camp de travail » pour l’Armée allemande. De vastes installations souterraines avaient été construites tout à côté. Et qui étaient les internés ? Il ne semble pas que ce soient des criminels ou des prisonniers de guerre. Etaient-ils là à cause de leur nationalité, de leur race ou de leur religion ? Les réponses n’étaient pas claires pour les soldats de l’avant-garde américaine qui, depuis des mois, ne pensaient qu’à combattre et à survivre.

Les hommes du 4e Blindés ont reçu un choc et ont été horrifiés par le spectacle qu’ils ont trouvé : la mort pendant le combat, ils l’avaient vue trop souvent, mais les meurtres de masse dépassaient leur compréhension. Le commandant John R. Scott, Médecin Officier du 4e Blindés a dit : «Je vous dis que toute la science médicale des Allemands est nulle. Voici la façon dont ils ont progressé pendant ces quatre dernières années : ils ont trouvé le remède radical contre le typhus et la malnutrition, c’est une balle dans la tête».

C’est le colonel Hayden A. Scars qui commandait les troupes du 4e Blindés qui s’est emparé de Ohrdruf. J’étais avec lui quand il en a fait l’inspection. Sous un hangar, le colonel et moi-même avons découvert d’autres corps. Nus, ils étaient empilés les uns sur les autres comme des rondins de bois. De la chaux avait été répandue sur les corps mais cela ne cachait pas les blessures et les marques laissées par la maladie, la malnutrition et les brutalités.

Le temps avait manqué pour entreposer les cadavres. Des fossés étaient creusés dans les bois. De nouveaux corps étaient étendus, pas encore brûlés. Des bûches et des branches de pin fournissaient le combustible. Les corps étaient entassés sur les rondins et les gardiens, servant de pompiers, avaient entretenu les flammes. Des détritus et des cendres encore chaudes des ossements recouvraient les trous où les restes avaient été jetés.

Le colonel Sears a donné l’ordre d’arrêter trente habitants du village et de les escorter de force à travers le camp. Ils exprimèrent dégoût et révulsion mais dirent qu’ils ignoraient tout ce qui se passait là. Ils dirent aussi que c’était le travail de quelques-uns et non pas de tous les Allemands. Le maire de Ohrdruf et sa femme sont rentrés chez eux pour se pendre.

Le 12 avril, huit jours après que le 4e Blindés se soit emparé du camp, trois généraux sont venus l’inspecter. Ils sont venus parce qu’ils n’avaient encore jamais vu quelque chose de semblable. C’est Dwight Eisenhower, Omar Bradley et George S. Patton Jr. Ils furent épouvantés et révoltés.

Et Ohrdruf n’était qu’une petite affaire d’après les standards nazis. Les camps beaucoup plus grands, en termes d’étendue et de statistiques humaines, étaient Buchenwald et Dora. Ils ont été libérés quelques jours après Ohrdruf. Dans la hâte des événements des dernières semaines de la guerre, Ohrdruf n’a guère attiré l’attention. Mais ceux qui y étaient et aujourd’hui ils sont peu nombreux n’oublieront jamais Ohrdruf.

Texte publié en novembre-décembre 2001 dans Le Serment N° 280