Témoignage de Maurice RABJEAU (2)

Voyage pour l’autre monde

Bonjour, camarade ! Je suis exact au rendez-vous. Je sais… Tu ne sors plus guère. Les jambes te font mal. Le souffle devient court. Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire sur tout ce que nous avons vécu ensemble. Oui, bien sûr, le futur, l’avenir sont maintenant à court terme pour nous. Je vais donc te parler du passé, mais tu le sais, Camarade, je n’ai pas la mémoire des dates ; quant à celle des noms…

Moi, ce qui me reste des faits, c’est l’impression qu’ils m’ont laissée, c’est ce que j’ai ressenti au moment même où ils se déroulaient devant nous. Le Camarade L.C. m’a écrit un jour que j’envisageais les faits, les événements «subjectivement». C’est là une formule savante.

Je peux tout simplement te dire que j’ai toujours été un peu poète. Je me suis toujours raconté des histoires. Les faits que nous avons vécus, je les ai interprétés à ma façon. C’est de cela que je me souviens, Camarade. Je ne regarde pas de films. Je ne lis pas de romans. Cela ne m’intéresse plus. Le film, le roman de ma vie me suffisent.

Mieux que dans ceux de Balzac ou du père Hugo, mille personnages y tourbillonnent en une ronde fantastique. Je les revois tous. Très peu me sourient. Presque tous ont le masque de la mort. À notre âge, peut-il en être autrement ?… Mais… verse-nous à boire, Camarade.

Souviens-toi, nous avions juré ensemble que, si nous sortions vivants du «wagon-cercueil », nous n’attendrions plus jamais d’avoir soif… Ne crains pas de remplir mon verre. C’est si doux de sentir le liquide glisser sur la langue, dans le gosier.

Comme d’habitude, je suis seul à parler. Il est vrai que tu n’es pas bavard. Lorsque je vois tes yeux briller, tes lèvres remuer, il me semble être devant un miroir. C’est réconfortant de se savoir écouté, compris. Laisse-moi boire… La soif, tu le sais, c’est plus terrible que la faim qui t’affaiblit sans que tu t’en rendes compte. Alors on rêve à n’importe quoi. La soif te rend fou.

La veille de notre arrivée de Buchenwald, à la tombée de la nuit, alors que la fraîcheur commençait à refroidir le wagon, un type récupérait dans son gobelet les gouttes de condensation, le long des ferrures du toit. Secoué, ballotté, il avait du mal à maintenir son équilibre. Pourtant il continuait sa recherche avec application et j’ai pensé au voyageur fou, perdu dans le désert, titubant dans un vent de sable.

La nuit fut longue, interminable. La plupart du temps, je restais debout pour gober un peu d’air frais. J’avais l’impression que les jambes me rentraient dans le ventre. Les autres s’effondraient où ils pouvaient, comme ils pouvaient sur d’autres déjà effondrés.

Sur le vantail garni de barbelés, je voyais les étoiles. Les rares et pâles lumières des gares, des passages à niveau me prouvaient que la vie continuait… sans nous… Les lueurs rouges, jaunes balayaient les parois du « wagon cercueil ». Elles faisaient ressortir de la nuit les formes, les visages comme un phare de détresse balaie les écueils, les épaves.

Nous n’avions aucune idée du but de notre voyage. L’espoir n’était pas au bout du chemin. Je revivais, comme un cauchemar, l’évasion des trois camarades du wagon voisin. Cela s’était passé en fin d’après-midi, un jour avant, peut-être deux. Je ne sais plus…

À chaque ralentissement du train, il me semblait encore entendre les chutes des copains sur le bas chemin qui longeait la voie. Puis les hurlements des SS, les coups de feu. J’ai tout vu, tout entendu. Un seul réussit à fuir, à disparaître dans les hautes herbes. Il s’appelait… il s’appelait… mais qu’importe son nom. Les deux autres, blessés par balles, furent rattrapés, ramenés sur le bas chemin, matraqués puis achevés sur place.

Camarade, je bois une gorgée… à leur souvenir. Dans le martèlement monotone des roues sur les rails, dans le grincement des attelages, le jour se leva lentement en effaçant les étoiles, une à une.

Toujours debout, je regardais les formes humaines revivre. Près de moi, accroupi, replié sur lui-même, le type au gobelet était là. Il le tenait à deux mains en lui donnant un mouvement circulaire. Croyant qu’il était fou, je pris le gobelet.
Il n’eut aucune réaction mais son visage devint pitoyable comme celui d’un enfant fautif. Mon geste brusque m’avait mouillé les doigts. C’était de l’urine! – « Salaud ! »
J’étais pris de dégoût, mon poing allait le frapper. Une main arrêta mon bras: « Redonne-lui son gobelet ». C’était la voix de notre camarade toubib. «Demain, peut-être, ce sera ton tour. Des mineurs bloqués par le grisou en sont aussi arrivés là. On peut boire son urine plusieurs jours avant d’être intoxiqué. »

Ces paroles prononcées à mi-voix, pénétrèrent à jamais dans ma mémoire. Me maintenant toujours le bras, le toubib me fit ouvrir la main qui allait frapper. Puis, sur le dessus, il en pinça la peau « Regarde, me dit-il, elle reste plissée. La déshydratation fait son oeuvre. Redonne-lui son gobelet et ménage tes forces. Tu en auras besoin ».

Mais… buvons un coup, Camarade… Le soleil montait peu à peu. La chaleur revenait, dans le wagon-cercueil, c’était le grand calme. L’idée d’une mort lente dominait. Sans que nous ne nous en rendions compte, les cent vingt voyageurs pour l’autre monde s’étaient partagés en deux groupes.

D’un côté, les plus nombreux, ceux qui croyaient en Dieu. Ils avaient nommé leur chef, un ancien officier. De l’autre, les athées qui connaissaient leurs responsables. Deux clans non opposés mais envisageant l’avenir différemment.

Le toubib me dit : « Regarde G…. il étouffe. Il ne peut se tenir debout près du vantail, et aurons-nous la force de porter le vieux, de le soutenir ? »

Depuis longtemps, j’avais remarqué une fissure sur une des planches de fond. Ancien cheminot, je savais qu’elles sont épaisses et en chêne, mais qu’elles pourrissent rapidement, surtout lorsque les wagons sont utilisés pour le transport du bétail.

Malgré deux fouilles, j’avais conservé un morceau d’une grosse scie à métaux, morceau confié avant le départ par un de nos responsables. La fissure fut vite grattée, creusée, éclatée. La voix du chef du groupe des croyants perça le silence « Fais pas le con, on est en Allemagne ». Le toubib lui répondit : « Pas question d’évasion. Occupe-toi des âmes de tes copains ».

Altercation brève, langage percutant. Ma scie passait au travers. Je regardais le toubib. Il me souriait. Il avait compris. « Encore un peu, Camarade. Fais vite. Il en a besoin ».

Maintenant je voyais défiler les traverses des rails comme la pellicule d’un film après le mot « FIN ». Alors poussant nos camarades pour obtenir un minimum de place, nous avons allongé G… sur le plancher, la bouche ouverte sur le trou. Il y resta jusqu’au terme du voyage.

En début d’après-midi, le train s’arrêta longtemps. Des SS se postèrent sur le talus, d’autres longeaient le train, inspectant les wagons, les attelages. À part le bruit des pas… le silence… Par le vantail, je regardais la cime des arbres… immobiles…

J’entendis la voix du chef : « Nous allons dire ensemble un chapelet, vous n’y voyez pas d’inconvénient ? » Je fis « non » de la tête. «Notre père qui êtes aux cieux… pardonnez nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Les grains du chapelet se succédaient lentement… lentement.

Lorsqu’il fut terminé, je constatai comme une détente sur les visages, une libération des esprits. Certains esquissaient des sourires, chuchotaient des paroles, à leurs voisins. De quoi parlaient-ils ?…

« Vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que nous fassions ensemble une minute de silence en mémoire de nos morts et pour préparer ceux qui vont mourir ». J’avais dit tout cela sans préméditation, sans réfléchir. J’étais étonné d’entendre ma voix sortir d’elle-même de ma bouche.

Je mis ma tête dans mes mains. Lorsque je la relevai, je vis que tous les occupants du wagon m’avaient imité… Merci, mes camarades…

Le train repartit doucement, s’arrêta de nouveau. Des ordres brefs furent donnés auxquels d’autres répondaient comme un écho. Je compris que le train manoeuvrait dans les aiguillages. Puis ce fut un nouvel arrêt. Des hurlements de SS, des aboiements de chiens, des loquets de portes qui retombent lourdement, les portes elles-mêmes qui crient dans leurs glissières. Etait-ce possible ?! Nous arrivions…

Mais remplis donc mon verre, Camarade. Tu vois bien qu’il est vide. Le vacarme s’approchait, s’amplifiait. Le chef cria : « Il faut que les SS comprennent notre volonté de Français. Lorsqu’ils ouvriront la porte, nous ne bougerons pas ». Le toubib me dit à voix basse : « La dignité n’est pas d’actualité. Dès que tu le pourras, tu sauteras à terre. Je te passerai G… Tu le réceptionneras. Les autres me suivront. »

La porte s’ouvrit : « Schnell ; Schnell ; Raus ! ». Moment de silence, mais déjà un SS montait dans le wagon. Sous sa trique, je vis l’ouverture possible. Je sautai. Reçus G… balancé par le toubib. Je tirai mon fardeau hors de portée des coups.

D’ailleurs les SS étaient intéressés par un jeune garçon qui, les bras levés, hurlait : « Vive Hitler ; Vive Mussolini ! ». Il était fou. Un SS lui brisa une planche sur la tête. Pauvre pantin cassé ! …

Je relevai G… Ma main droite lui tenait son bras passé sur mon épaule. Mon bras gauche lui ceinturait les reins. Sans me retourner, je marchais sur la route. Parfois, ses deux pieds traînaient sur le sol. Je m’arrêtais pour qu’il reprenne sa marche et repartais. Je n’ai rien vu d’un paysage, d’un décor que j’ai eu le temps d’examiner des centaines de fois par la suite.

C’est ainsi que nous arrivâmes les premiers, G… et moi-même, devant la tour d’entrée du camp dont la lourde porte en fer portait cette inscription : « Jeden-Das-Seine ». « A chacun son dû ».

Il se fait tard, Camarade. Je ne regarderai pas la télévision ce soir. Ma tête est trop lourde de souvenirs.

Texte publié en novembre-décembre 1982 dans Le Serment N° 153