Témoignage de Pierre BRETONNEAU

Bombardement américain du 24 août 1944 et solidarité

«Liberté, Égalité, Fraternité». Voici la belle devise que s’est donnée depuis bientôt deux siècles notre République.
De Liberté on en parle beaucoup, d’Égalité déjà moins mais de Fraternité beaucoup moins encore. Or il fut un temps où la notion de Fraternité était à l’ordre du jour, quotidiennement, si je puis dire, entraînant par voie de conséquence celle plus concrète de Solidarité, faute de quoi dans bien des cas, pour ceux qui menaient le combat clandestin de Résistance à l’occupant nazi, sur le sol national comme dans les prisons ou les camps de concentration, la mort pouvait être bientôt au rendez-vous.
Actuellement, il est des misérables qui nient purement et simplement la réalité des atrocités nazies ou plus sournoisement calomnient et injurient ceux qui justement ont mené ce combat fraternel et fait jouer la solidarité pour tenter de sauver le plus possible de leurs camarades, dans la réalité à la fois tragique et démentielle des camps de concentration.
C’est pourquoi ayant été grièvement blessé au cours du bombardement du 24 août 1944, je peux essayer, en relatant rapidement celui-ci, de démontrer comment l’organisation de la Solidarité à Buchenwald et sa mise en oeuvre, m’ont permis d’être aujourd’hui en mesure de pouvoir vous conter l’aventure !
Souvenons-nous, le 24 août 1944 à Paris, c’est la veille de la reddition de Von Choltitz au colonel Rol TANGUY, chef des FFI – FTPF de la capitale. À Buchenwald, c’est un jour comme un autre. Il fait très beau et très chaud.
Le matin, dès 6 heures, les commandos sont partis sur le « caracho weg » pour une journée de travail à la schlague de 12 heures. À cette époque, je travaillais à la mi-Bau, l’usine de composants électriques et électroniques qu’exploitait Siemens et faisais partie cette semaine-là de l’équipe de jour.
La matinée se déroule normalement c’est-à-dire en travaillant le moins possible tout en ayant l’air suffisamment actif pour tromper la vigilance des SS et des « meisters » civils nazis de Siemens. Je travaillais alors en compagnie de camarades soviétiques prisonniers de guerre.
Peu avant midi : « Fliege Alarm », les sirènes et sonneries retentissent ; les SS s’agitent en vociférant et tout le monde se retrouve dehors dans le bois entourant l’usine. Personne n’était troublé : ce n’était évidemment pas la première alerte aérienne ni le premier passage de bombardiers alliés. Je dirais même qu’à chaque alerte nous étions toujours réjouis puisque cela annonçait une dégelée supplémentaire pour les fascistes.

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Vue aérienne du bombardement de Buchenwald

Nous voici donc dans le bois, allongés sur le sol, attendant tranquillement la fin de l’alerte. Cependant, cette fois-ci, nous entendons les avions s’approcher singulièrement du camp. Tout à coup un avion se détache et décrit dans le ciel un bel anneau de fumée juste au-dessus de nous.
Quelques instants après, bien au-dessus du cercle, à environ 4000 à 5000 mètres apparaissent des bombardiers forteresses volantes en formation de plusieurs dizaines d’appareils. Cette fois c’est pour nous et la danse commence !
Les bombes nous arrivaient dessus dans un hurlement de sirène et un vacarme épouvantable. Il y eut 4 ou 5 vagues de bombes de 250 à 500 kgs. Le tir était assez bien ajusté mais cependant un nombre non négligeable de projectiles tombaient hors du périmètre des usines pour éclater dans le bois ou nous étions parqués, entourés d’un cordon de SS, fusil au poing, prêts à tirer dès que nous faisions mine de nous écarter.
Évidemment, cette situation était extrêmement inconfortable et entre chaque vague il était naturel d’essayer de s’éloigner le plus possible du champ d’impact, ce que nous faisions, un soldat soviétique et moi-même. Entre temps, allongés côte à côte nous échangions quelques mots d’amitié et d’encouragement.
Donc entre 2 vagues, nous bondissions de quelques pas jusqu’au moment où mon compagnon ne s’est plus relevé. Un des SS du cordon d’encerclement lui ayant logé une balle en plein front. Comprenant immédiatement que le danger était encore plus grand à terre que dans les airs, je restais sur place.
C’est alors que les Américains, car c’était eux, ayant terminé d’utiliser les bombes explosives décidèrent de parfaire leur travail en arrosant le tout de petites bombes incendiaires au phosphore. Le paysage était devenu apocalyptique, bien qu’il fut midi. Le sous-bois était noir comme un four avec de-ci, de-là des lueurs rouges d’incendie qui perçaient une fumée âcre et épaisse à couper au couteau ; enfin couronnant le tout, les hurlements des SS, les cris des blessés et le rugissement de l’incendie.
Tout à coup je ressentis une violente douleur à la jambe droite. Sous le choc, je me cambrais en tournant la tête en arrière, je vis mon pied droit s’élever en l’air alors que les aiguilles de sapins commençaient à brûler sous moi ; je venais de recevoir un crayon incendiaire. Sur trois pattes, je gagnais le pied de l’arbre le plus proche pour voir quels étaient les dégâts : le bombardement était alors terminé, l’attaque avait duré à peine 20 minutes et le bilan était très lourd.
Côté matériel c’était positif. Les usines étaient détruites ainsi qu’une petite partie des casernes SS mais côté déportés, les pertes étaient très graves ; on a parlé de 3000 à 3500 tués ou morts des suites de leurs blessures. Seul point réjouissant un certain nombre de SS parmi lesquels quelques « vedettes » célèbres pour leur sadisme vicieux, avaient été occis, de même que des ukrainiens de l’armée du traître Vlassov.
Pour ce qui me concernait, j’avais la jambe droite complètement broyée sur 6 à 7 cm juste au-desus du pied qui tenait encore par un lambeau de chair. je perdais mon sang en abondance et ne pouvais me faire un garot n’ayant pas de chemise à déchirer ni de ceinture. Il faisait très chaud. Je précise qu’étant parmi ceux qui devaient constituer la Brigade Française d’Action Libératrice, telle qu’elle apparut le 11 Avril 1945, je portais à l’époque des habits solides donc difficiles à déchirer.
Autour de moi des cadavres, des blessés ou brûlés agonisant et les valides qui couraient en tous sens pour aider les blessés. Petit à petit la panique se calme et les secours s’organisèrent tant bien que mal, dans la mesure où les SS y consentaient pour évacuer les blessés vers le « revier ».
Un camarade belge m’offrit sa ceinture en guise de garrot et quelques instants plus tard d’autres camarades me transportaient au camp sur un brancard de fortune fait de branchages. Arrivés au « revier » les blessés étaient étendus par terre devant le bâtiment, attendant le bon vouloir du SS Führer qui présidait aux « soins » (?!). Arrivé à 12 h 30, 13 h, je restais dehors jusqu’à 22 heures ! Encore heureux qu’il ait fait beau !!
C’est à partir de ce moment que l’on voit apparaître le rôle de l’organisation parmi les déportés et de la solidarité qu’elle y animait. Il m’était arrivé, lorsque je travaillais dans un commando de terrassement (Entwasserung) d’aider des camarades épuisés en accomplissant leur tâche en plus de la mienne. La pelle et la pioche ! mais cette fois c’était moi qui bénéficiait de cette solidarité et cette fraternité si chaleureuse.
Dans l’après-midi, des camarades communistes de mon block à ma recherche me trouvèrent, me réconfortèrent par des paroles d’encouragement puis se rendirent auprès d’autres blessés. Le processus de la solidarité était déclenché et je pus m’apercevoir assez rapidement de son efficacité.
Vers 22 heures, le SS consentit à ce qu’on me fit un pansement en papier pour envelopper le hachis de ma jambe et, décrétant que l’opération n’était pas nécessaire (!), m’expédia dans la célèbre salle qui servait d’antichambre au crématoire.
Vers minuit, j’étais dans état lamentable, j’avais beaucoup de fièvre évidemment – en prime je faisais une pleurésie et « battais la campagne » ; le plus grave étant que la gangrène s’était déclarée. Il fallait donc faire très vite si on voulait que ça serve à quelque chose mais la Solidarité veillait sur moi !
À 3 heures du matin, en plein délire, je fus enlevé au nez et à la barbe des SS, emmené dans une salle de petite « chirurgie » où 2 médecins, le docteur MEYNADIER de Rodez et un médecin militaire soviétique de Leningrad, dont j’ai malheureusement oublié le nom, risquèrent le tout pour le tout, me coupèrent la jambe au ras du genou comme du temps d’Ambroise Paré, le tout dans la plus grande clandestinité !
Comme j’avais tenu le coup et n’étais donc pas mort, me voici de retour dans une salle que j’appellerais – toutes choses égales par ailleurs – normale pour le camp, et accepté par les SS puisque je correspondais alors « au déporté hospitalisable type » ! Il faut dire que dans la société esclavagiste des camps nazis les « maîtres » ne faisaient rien d’autre que d’exercer leur brutalité et leur perversion en se croyant supérieurs et tout puissants, se faisaient souvent rouler par les « esclaves » pour lesquels l’adversité était stimulant de leur intelligence, courage et astuce.
Bref, dans cette salle remplie de blessés gangréneux ou scepticemiques où je restais environ 3 semaines, j’ai vu et bénéficié du dévouement de mes camarades Louis SKURA, Karl MADIOT, René CADORET et mon copain soviétique LOISVKA de Tachkent etc… Je fus réopéré cette fois, officiellement, ce qui permit, au passage, aux « chercheurs » (!) SS d’expérimenter une fois de plus un moyen d’anesthésie par injection intra-rachidienne.
Enfin, toujours pas mort mais ne pouvant rester plus longtemps au « revier » malgré la complicité de Helmut, le « Kapo », un communiste allemand bouclé depuis l’âge de 19 ans, je fus placé alors au bloc 43 ( ?) qui était une sorte de revier de convalescence ! Là, je terminai ma guérison grâce aux soins et au dévouement de Jo Heller. J’y restais quatre semaines, malgré le manque de place, grâce à sa courageuse détermination de s’opposer au SS Führer qui ne pouvait admettre la présence, dans ces conditions, d’un blessé guéri et inutile !

Photographie d’une baraque de Buchenwald © AFBDK
Photographie d’une baraque de Buchenwald © AFBDK

Grâce à la solidarité, je regagnai mon « bloc 40 » où je retrouvais mes copains français et aussi les camarades communistes allemands qui y étaient majoritaires et dont je n’oublierai jamais la fraternité, parfois un peu rude, et les marques d’attention si réconfortantes.
Me voici donc revenu à la vie « normale » en situation de « schonung ». Je ne travaillais pas mais ceci n’excluait pas cependant que je dusse me rendre à l’appel matin et soir et croyez-moi, monter à la place d’appel avec les béquilles fabriquées au camp et y rester sur une patte pendant 1, 2 ou 3 heures, on trouve le temps long. Là encore, sans l’aide affectueuse et les astuces de mes camarades, je citerai dans l’ordre F. BARRIER, F. BARRITZ, R. KLASSA et d’autres encore R. HARRAUX, PIERON, etc… leurs encouragements et leurs facéties, j’aurais certainement eu beaucoup de mal à tenir le coup.
Nous étions au début de l’hiver 44-45 qui fut si meurtrier pour les malheureux déportés des camps situés en Europe Orientale que les SS évacuaient au fur et à mesure de leur défaite devant l’armée soviétique. Dès que la neige apparut, on me trouva une luge et hop ! tout schuss ! je me faisais traîner à l’aller comme au retour. Quelle rigolade, à toute allure, béquilles en travers ; nous redescendions sans prendre trop de garde, si bien qu’un beau soir nous avons fauché avec les fameuses béquilles le kapo des Feuerwehr qui, roulant dans la neige, n’était vraiment pas heureux, nous abreuvant d’injures et de menaces de toutes sortes !
Cependant cette « belle vie » ne pouvait durer car le Schonnung est transitoire, ô combien, et il fallait que j’obtienne au plus vite un poste de travail dans un kommando compatible avec mon état, faute de quoi, avec une jambe, j’étais bon à brève échéance pour le « block des invalides » avec la perspective quasi inéluctable de me voir administrer un jour ou l’autre la piqûre « libératrice ».
Grâce à l’action des camarades du Comité des intérêts français dont Marcel PAUL était le responsable et l’animateur j’obtins un poste de nuit au service administratif du « revier », de ce fait je ne subissais plus l’appel général du soir. Je restai là jusqu’à la libération du camp.
À ce sujet, je voudrais relater un fait – parmi d’autres – bien caractéristique de la Solidarité au camp, où cette fois j’y contribuai. Il était arrivé en Janvier/Février 45 des convois de déportés juifs en provenance de Hongrie et qui étaient voués à l’extermination à brève échéance. Comme tout déporté, ils étaient fichés au «revier». D’autre part, comme je l’ai déjà dit les SS supervisaient; le travail concret étant laissé aux « esclaves » dans les kommandos. Enfin à l’époque, la belle organisation du IIIe Reich était bien lézardée.
Toujours est-il que nous réussîmes en une nuit – à ce moment nous travaillâmes de bon coeur et avec acharnement – en manipulant et maquillant les cartes des Hongrois et celles de prisonniers déjà morts, à effectuer une substitution telle que plusieurs milliers -2000 à 3000 je crois- des nouveaux arrivés apparurent sur le papier, comme déjà morts, et ne pouvaient ainsi être concernés par l’extermination projetée ! Le stratagème permit d’éviter le pire pour la majorité d’entre eux !
Je termine ici cette relation écriteau, fonction de mon cas personnel, du bombardement de Buchenwald dont le sens reste obscur si l’on considère l’importance des pertes en vies humaines comparée au peu d’intérêt de l’objectif, vu la production extrèmement faible des usines visées étant donné «l’ardeur» que nous mettions au travail.
Ce bombardement permit par contre aux nazis de tenter le maquillage de certains de leurs crimes comme par exemple l’assassinat de Ernest THAELMANN.
J’ai voulu montrer combien les sentiments de camaraderie et de solidarité furent vitaux pour moi tout en soulignant que cette solidarité jouait en faveur de chacun d’entre nous, en toutes autres circonstances, chaque fois que cela était possible, ce qui, hélas, n’était pas forcément toujours le cas.
Je veux dire aussi que cette fraternité de combat n’était pas limitée au seul contingent français mais se rencontrait et unissait les déportés résistants des autres nationalités : allemands, soviétiques, tchèques, espagnols, yougoslaves, etc…
Cette lutte de tous les instants et les efforts ainsi déployés verront leur couronnement lors de l’insurrection libératrice victorieuse du camp, le 11 Avril 1945, et son apothéose quelques jours plus tard, lors de l’accueil fait aux représentants alliés américains et français par le rassemblement, sur la place d’appel, de tous les déportés, marchant aux accents du même chant, exécuté en 10 langues, mais exprimé d’un même coeur.

Texte publié en juin 1984 dans Le Serment N° 167

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