Témoignage de Pierre PARDON

Le  » loup » apprivoisé

Avril 1945… Libre, depuis quelques jours, nous occupions nos journées à visiter les installations SS, leurs casernes, leurs villas, leurs dépôts et les chenils, qui avaient abrité tant de chiens féroces que les SS lançaient, avec grand plaisir et amusement, contre les déportés…

Aussi, nous fûmes très surpris de découvrir, mes camarades et moi-même, un de ces chiens qui nous faisait tant trembler. C’était un magnifique berger allemand, fauve et noir, qui avait été oublié par son maître, trop pressé de fuir. Nous décidâmes de nous en emparer et pour ce faire, nous allâmes chercher des cordes pour l’attacher et le ramener au camp…

Ce ne fut pas une petite affaire, car nous autres rescapés, nous ne pesions guère plus de 30 kg, tandis que la bête, elle, en pesait bien 60 et peut-être plus. Enfin, après maints efforts, nous réussîmes à nous en emparer et nous fîmes une entrée pas tellement appréciée dans notre bloc, car il montrait les crocs et menaçait de mordre tous nos camarades. Nous l’enfermâmes dans le stube et je lui donnais à boire et à manger des biscuits d’os broyés que nous avions découvert en visitant les chenils.

Pendant deux ou trois jours, nous lui avons apporté à boire et à manger et nous le sortions toujours attaché. Je m’occupais particulièrement de lui pour la nourriture et c’est ainsi que le troisième jour, les camarades s’approchèrent de lui pour le caresser comme les autres matins, à notre grande surprise, il montra les crocs et faillit bien les mordre…

Inquiet, je m’approchais à mon tour et à ma grande surprise et à celle de mes camarades, le chien me fit la fête se laissant caresser comme d’habitude.

Immédiatement et à mon grand désespoir, l’animal sauta à la gorge de ce camarade et nous dûmes nous mettre à cinq ou six pour le faire lâcher prise. Inutile de dire que ce jour-là, je faillis passer un bien mauvais quart d’heure de la part de nos camarades Russes si ce n’avait été la peur du chien.

Depuis cet incident, je n’avais plus qu’une idée : m’en débarrasser… Aussi, après l’avoir attaché avec un fil électrique près du chenil, je retournais au camp lorsque tout à coup je fus jeté à terre… Le chien avait cassé le fil électrique, il m’avait retrouvé et me léchait le visage.

Quant à moi, je n’osais bouger de peur qu’il ne me morde. Je réussis à le garder trois semaines, mais lorsque vint mon tour d’être rapatrié, il fallut bien songer à m’en débarrasser.

Après avoir essayé de le donner à nos camarades allemands et russes, qui n’en voulaient à aucun prix, je me décidais donc à le céder à un noir américain, qui m’avait demandé plusieurs fois de le lui vendre. Cela me fit beaucoup de peine, j’aurais bien aimé le ramener en France, mais je ne pouvais pas prendre le risque de faire mordre mes camarades ne pouvant le museler.

Je pense que tous mes camarades du bloc 39 se rappelleront cette anecdote du  » Chien SS « .

À mes camarades FLEURIS, ROTH, LAROCHE, LANOISELE. FROBERT, BASIL, DEVILLARD, etc, et bien d’autres encore. Fraternellement à tous…

Texte publié en novembre-décembre 1979 dans Le Serment N° 131