Témoignage de René PHILIPPON

Petites histoires d’une grande tragédie

Comme j’ai promis, moi aussi, de témoigner, je vais vous raconter simplement quelques anecdotes vécues au camp. Nous étions sur ce camp une équipe de soi-disant spécialistes : les  » Zimmerman’s « . Nous sommes restés 8 mois au camp des tentes avec P. Sudreau.

Un jour, trois ou quatre d’entre nous, dont Max Brézillon, furent appelés pour aller construire un bassin en maçonnerie au bloc des expériences. Je ne faisais pas partie de l’expédition, mais j’ai été figurant dans la première histoire que j’appellerai : Le râble de lapin.

En rentrant un soir, Max m’attire dans un coin et déballe sous mes yeux émerveillés, un énorme râble de lapin.  » Où as-tu eu ça?  »  » C’est un infirmier du bloc des expériences (les Allemands ne prenaient pas que des hommes pour leurs essais) qui me l’a refilé. C’est un lapin qui a servi aux expériences et il est sans doute contaminé, mais l’Allemand m’a dit qu’il l’avait fait bouillir longtemps.  » Nous nous sommes regardés et puis, sans dire un mot, nous avons dévoré en quelques minutes le râble de lapin.

Un beau travail de charpente.

Le sol était gelé et recouvert d’une épaisse couche de neige. Notre travail consistait, ce jour-là, à poser une clôture autour du block que nous appelions l’antichambre du crématoire, ceci pour empêcher les curieux de voir ce qui se passait dans cette baraque de la mort.

Notre Vorarbeiter, grand sauvage au chapeau de cow-boy, nous distribua le matériel : poteaux de bois, clous et barbelés et nous promit une soupe supplémentaire si le travail était fini pour le soir. Avec ardeur, les uns firent les trous, les autres plantèrent les poteaux et tendirent les fils barbelés.

Max et moi-même, toujours inséparables et avec peut-être un peu de prétention, nous nous étions réservés le travail le plus difficile ! Moi, en qualité d’ingénieur, je prenais les mesures d’une contrefiche destinée à maintenir le poteau de la porte et Max, en sa qualité d’entrepreneur, devait couper cette contrefiche.

Nous n’avons jamais pu savoir, et nous en discutions encore après 25 ans, quel est celui qui avait fait la blague, mais au moment de poser la jambe de force, elle était trop courte de 20 cm. Alors, très vite, un petit tas de neige bien tassé nous aida à faire tenir la pièce de bois.
Hélas ! Quand notre Vorarbeiter arriva le soir et secoua la palissade pour contrôler la solidité de notre travail, notre échafaudage s’écroula et notre seau de soupe reçut un magistral coup de pied et se répandit dans la neige. Nous faillîmes être lynchés par nos camarades qui avaient travaillé toute la journée les pieds dans la neige et les mains bleuies par le froid en pensant à cette soupe.

Quand j’étais infirmier.

Max est très malade. Il a déliré toute la nuit. Il est brûlant et grelotte.  » C’est grave  » me dit le docteur Roos. Il n’est pas question de le conduire au  » Revier  » car, à cette époque, trop de malades sortaient du  » Revier  » pour aller au crématoire. Il faut, dit la Faculté, lui faire des cataplasmes bien chauds et lui faire boire des infusions de thym. Mais avec quoi voulez-vous faire des cataplasmes dans un camp de concentration ? Du sable bien chaud ferait l’affaire, me dit-il.

Aussitôt, je ramasse du sable, le moins sale possible et je le fais chauffer très fortement dans notre gamelle commune. Puis, j’enveloppe mon sable brûlant dans un chiffon et je lui glisse le tout sur la poitrine. A ce moment, il a un sursaut, l’étoffe s’ouvre, le sable glisse sur son ventre et sur ses cuisses. J’avais rarement entendu des cris aussi perçants, même quand mon grand-père tuait le cochon à la ferme.

Le résultat de l’opération, quand notre malade arrêta de gesticuler et que nous l’examinâmes, était une multitude de points rouges. Les grains de sable avaient fait office de pointes de feu. Quelques jours après, Max allait mieux.

Un  » Saint  » laïc.

Je rencontre un soir notre ami l’abbé Pannier en conversation avec un autre déporté encore plus maigre que lui. Je ne pensais pas cela possible. Seuls les grands yeux brillants, qui mangeaient son visage, trahissaient une volonté farouche de vivre.

Quand ce malheureux nous quitta pour regagner sa baraque, Pannier le suivit longtemps du regard, les yeux humides.  » Ce gars-là, me dit-il, c’est un exemple de charité chrétienne. Il donne souvent la moitié de son pain à celui qu’il croit encore plus faible que lui, il va, le soir, après sa journée de travail, en marchant péniblement, voir un ami défaillant pour lui redonner un peu d’espoir. C’est un saint, mais tu vois il ne lui manque qu’une chose, c’est qu’il ne croit pas en Dieu.  »

J’ai appris, depuis, qu’un autre déporté, le père Maximilien Kolbe, avait donné sa vie pour sauver un déporté, père de famille.

Comme le dit Sudreau, il ne nous reste que peu de temps à vivre et il n’est pas possible qu’au fond de notre cœur, nous ne sentions plus ces sentiments de fraternité, de solidarité, d’amour, que nous avions là-bas quand nous avons souffert ensemble.

Texte publié en janvier 1972 dans Le Serment N° 86