Témoignage de Richard LEDOUX

Marche d’extermination du 8 au 23 avril 1945

Depuis quelques jours les Américains avançaient sur Erfurt et Langensalza. Tout le monde avait entendu parler de la marche forcée que l’armée soviétique avait faite spécialement pour délivrer un camp de déportation près de Lublin, et certains Français, parmi nous s’imaginaient que la même chose pouvait nous arriver; or, l’armée américaine ralentissait chaque jour sa marche et notre délivrance ne paraissait pas être l’une de ses préoccupations essentielles.

C’est dans ces conditions que Marcel PAUL et le colonel MANHES qui dirigeaient le groupe français de la résistance au camp, furent d’accord avec les dirigeants soviétiques pour proposer aux groupes des autres nationalités de faire l’attaque intérieure du camp avec les quelques armes dont nous disposions, et en profitant de l’effet de surprise où se trouveraient les SS qui nous gardaient.

Leur proposition tendait à éviter que les nazis, devant le ralentissement américain, n’évacuent tout le camp sur les routes, ce qui eut amené un nombre effroyable de morts parmi cette multitude sous-alimentée. Du même avis que les Français et les Russes se trouvèrent seulement les Espagnols et les Yougoslaves.

Les représentants de toutes les autres nationalités firent de l’ « attentisme » et n’espéraient que dans l’aide américaine ou soviétique. On vit par la suite ce que cela coûta, puisque, dans les premiers jours d’avril, deux ou trois convois furent ainsi jetés sur les routes.

J’étais l’un des 20.000 déportés qui quittèrent Buchenwald le matin du 8 avril 1945, un dimanche. Il y avait des Français en grand nombre (le block 10 presque entier, des groupes des blocks 31, 14, etc.), davantage encore de Polonais, d’Ukrainiens et de Juifs, toutes sortes de nationalités. L’appel avait été fait sur la place, sous la menace des SS en armes. Une partie d’entre eux nous accompagna, et, au départ, nous cherchions à calculer combien chaque SS gardait d’hommes, de façon à tâcher d’évaluer nos chances de fuite en cours de route. Ce qui fut curieux, une fois la grande porte franchie, et engagés sur cette route que nous prenions pourtant souvent pour aller aux usines, c’est le sentiment de demi-liberté qui nous envahit à ce moment-là parce que nous n’étions plus à l’intérieur des barbelés.

Cette journée était radieuse, il y avait des violettes plein les talus, et les premiers candélabres des marronniers étaient jeunes comme tous les printemps du monde. Il y a 8 kilomètres pour descendre à Weimar, et ils furent accomplis sans vraie fatigue. En gare nous attendaient des wagons de marchandises, la plupart découverts.

Celui où je montai avec mes camarades du block 10 était un wagon à charbon, ce qui fit qu’en peu de temps nous primes l’aspect de ramoneurs. Je ne me souviens plus quel repas froid nous fut distribué, heureusement, nous étions quelques-uns à avoir gardé de côté quelques menues provisions provenant du dernier colis de la Croix-Rouge de Genève : sucre, oignons, etc. ; elles nous aidèrent à supporter le voyage par chemin de fer.

Nous étions 80 par wagon; les nuits étaient particulièrement pénibles; pour que tout le monde puisse reposer un tant soit peu, au lieu de laisser quelques égoïstes s’organiser individuellement, il fallait se mettre tous à croupetons, enchâssés les uns dans les autres, dans le sens de la largeur. La moindre défaillance d’un individu, le moindre trémoussement d’un camarade recru de fatigue suffisait pour démolir ce bel assemblage, qui s’écroulait alors dans l’obscurité comme un château de cartes ; et les jurons et les malédictions de pleuvoir !

Dans la nuit qui nous emportait, nous fûmes, le premier soir, violemment éclairés par un bombardement très proche.

Le lendemain, nous étions à Weissenfels, au bord d’une rivière voilée par le brouillard matinal. À Altenburg, notre convoi s’arrêta non loin d’une rame contenant des quantités de rutabagas. À ce moment là, ce n’était à dédaigner par quiconque, et chacun s’affaira pour en agripper au moins un. Un Russe démonta une planche du wagon dans le sens de la longueur, y adapta son couteau, et, à l’aide de ce harpon, réussit à en atteindre plusieurs.

Un vieux SS, de ceux qui appartenaient peu de temps auparavant à la Wehrmacht, monta sur un wagon et nous en jeta par brassées. Il était 6 heures du matin, et les rutas étaient glacés ; nous avions encore la force de rire, et en coupant la racine en tranches, nous évoquions les ananas auxquels n’aurait manqué que le kirsch.

Pendant le jour, tout nous intéressait ; nous étions là comme à un balcon, ou comme au bastingage d’un bateau, un peu plus sales chaque jour, un peu plus maigres, et nous nous demandions, avec cette espèce d’insouciance que donne l’accoutumance du malheur, où serait distribuée la première soupe chaude.

C’est ainsi que nous vîmes successivement Zeiz, Glauchau, plusieurs cités industrielles, Chemnitz, la grande ville cotonnière, pareille à un alignement de squelettes de murs les uns auprès des autres – la vallée de la Flöha est un ravissement jusqu’à l’ancienne frontière tchèque, en passant par la bifurcation de Marienberg ; ce ne sont que gorges fraîches, pâturages, châlets confortables.

À un certain endroit, des wagons qui étaient attachés aux nôtres furent détachés et partirent vers l’Est. Le lendemain matin, après avoir descendu des pentes de sapins encore pleines de neige, nous étions à Komotau , où on nous fit l’honneur d’une distribution de soupe. On nous arrêta près d’une journée entière devant Prising, qui est un joli village dont l’église a un clocher bulbeux comme tant d’autres dans la région.

Nos gardiens s’amusaient à tirer les lièvres qui détalaient dans les champs d’heure en heure plus verts. Nous nous demandions où ce bateau d’émigrants nous conduisait, le bruit avait couru que c’était à Dachau, mais cela semblait improbable à cause de l’avance américaine dans ce secteur. J’avais toujours ma carte routière d’Allemagne, et elle m’a été précieuse bien des fois pour tâcher de reconnaitre où nous étions.

La vallée de l’Eger est pittoresque avec ses rives élevées, ses châteaux-forts perchés, ses agglomérations tantôt paysannes, tantôt industrielles. De Carlsbad, nous ne vîmes que les manufactures, et il faisait nuit quand nous passâmes à Marienbad. Ce que nous distinguions seulement, c’était de grandes forêts sombres, des rocs tourmentés.

Le petit jour nous amena le 14 avril à Tepl ; nous descendîmes pour nous passer un peu d’eau sur le visage, et encore ce n’était qu’en pressant l’herbe qui formait alors de petites cuvettes où s’amassait le précieux liquide. Je faillis être écrabouillé entre deux tampons qui allaient se rejoindre avant le départ du train ; ce qui me sauva fut ma maigreur qui me permit de m’échapper de l’étreinte qui se rétrécissait.

Enfin, après avoir traversé cet affreux paysage de marais et de prairies lépreuses qu’est ce coin des Sudètes, et avoir retrouvé un autre convoi de déportés, nous débarquions à Tachau. Une fois en rangs, et pour montrer aux habitants de quel ressort nous étions encore capables, nous nous mîmes, Marius JUST et moi, à chanter « Au devant de la vie » ; plusieurs autres se joignirent à nous.

Mais où cela commença à devenir tragique, c’est quand l’énorme colonne s’engagea dans la première rue qui monte dans la petite ville. Le souffle manqua à plusieurs ; les SS achevèrent les moribonds d’un coup de pistolet dans la nuque. Ce furent les premières victimes.

C’est incroyable ce que pouvaient être détestables ces Allemands des Sudètes ; partout où nous passions les gens étaient derrière les rideaux frais repassés de leurs coquets pavillons, hostiles à ces déportés qu’on leur avait évidemment représentés comme des bandits de grands chemins.

À Albertsdorf, un gamin de 14 ans demanda à un SS – et l’obtint – la permission d’achever lui-même avec le pistolet du SS, un malheureux qui s’effondrait sur la route.

Les SS entraient dans les maisons et en ressortaient des provisions pleins les bras, des jeunes femmes, tout sourire, leur servaient sur le pas de la porte la brioche posée sur une assiette recouverte d’un linge, le schnaps, la bière.

Un jeune garçon apporta religieusement, avec quelques mots de bienvenue et d’excuses, un beau pain doré à un de ces soudards. J’espère que par la suite le pauvre enfant a vu clair en lui-même.

À Schönewald, il y a une grande côte ; combien tombèrent là encore ! Le nombre des malheureux qui ne pouvaient plus tenir s’accroissait d’heure en heure. On se rafraîchissait le visage dans une flaque d’eau au milieu des prés constellés de calthas et d’anémones.

Les dysentériques étaient de plus en plus nombreux. Beaucoup n’hésitaient pas à boire n’importe où, et, avec le danger de la contamination, cela aggravait la situation. Les corps qui tombaient étaient verts quelques minutes après, comme des enveloppes déjà vidées depuis longtemps de leur substance infectée; à ces cadavres manquaient quelquefois la paire de souliers ou de bottes ; il fallait marcher !

Beaucoup de déportés, dès que nous eûmes dépassé ces villages, avaient jeté tout, couvertures, capotes, dans les fossés du chemin, pour s’alléger le plus possible. Nous riions encore de certaines choses ; par exemple, des ouvrages de défense en bois qui étaient destinés, dans chaque village, à affronter le choc des tanks soviétiques. Nous pensions aux chevalements montés en France pour s’opposer à l’artillerie hitlérienne en 40, et que l’affolement fait faire les pires stupidités.

Notre troupe avançait cependant dans la grande forêt de Bohême par des lacets sans fin. Le groupe des Français s’était mis au milieu, et nous formions plusieurs paquets bien cohérents. En particulier celui du block 10, dont la solidité ne s’est jamais démentie.

La perspective de Flossenbürg, qui apparaissait comme sûre maintenant, ne nous souriait guère. On arriva une nuit dans une immense clairière ; l’ordre fut donné, dans un désordre impossible à décrire, de nous étendre là. Ceux qui s’étaient délestés de leur couverture crurent le moment propice pour en récupérer une. Et c’est ainsi que deux grands diables, à tour de rôle, se jetèrent sur moi, qui étais étendu, pour tâcher de saisir l’objet de leur convoitise. Je me défendis avec âpreté, et ma couverture me resta entre les mains. Je dus constater cependant la disparition d’une musette garnie de linge et de sandales.

Des quantités d’autres objets eurent le même sort et rejoignaient dans les braseros improvisés par les Ukrainiens de droit commun, les chaussures, les chemises, tout ce qui pouvait donner un aliment au feu. C’était une sorte de camp de romanichels, avec ses vols rapides, ses coups de couteau.

Quand le jour parut, nous vîmes que nous étions dans une belle prairie où abondait le pissenlit. Pendant ces journées il s’est fait une consommation astronomique de cette herbe, la plupart du temps non lavée, ni assaisonnée à plus forte raison. (Ne m’en présentez jamais, serait-ce avec des croûtons frottés à l’ail, je n’en mangerai pas !)

Il y avait déjà plusieurs jours que le dernier sucre avait disparu dans notre estomac. Quelques-uns goûtèrent aux premiers bourgeons de saule qui apparaissaient. Pendant ce temps, aux haltes sur les routes, les SS et leurs affreuses commères se gorgeaient de pain au pâté en nous regardant et en ricanant.

Tous étaient furieux de faire ce chemin à pied, et ils avaient résolu cette difficulté, soit en faisant porter par l’un d’entre nous, qui pesions en moyenne 45 kilogrammes, leurs sacs qui en pesaient 50, ou bien il les empilaient sur des charrettes que les nôtres devaient tirer.

L’arrivée à Flossenburg fut épique. Nous avions marché tout le jour avec un peu de pâté chimique dans le corps ; nous allions marcher toute la nuit à travers ces forêts qui s’échelonnent entre la forêt de Bohême et celle de Bavière. N’était la fatigue, le paysage était par instants grandiose, avec des sapins géants, des cascades d’eau fraîche. Nous n’étions que quelques-uns à admirer ces choses qui nous reposaient l’esprit.

Nous avions entamé avec PARMENTIER une grande discussion sur la musique de SCHUMANN.

Le souvenir du 16 avril 1917, dont c’était presque l’anniversaire, revenait à ma mémoire. Des idées de fuite, contrariées par la blancheur de nos habits dans ces forêts très sombres, nous assaillaient de temps à autre.

Le premier hameau bavarois, Georgenberg, nous offrit le spectacle d’un petit garçon qui nous envoya des rutabagas et des pommes de terre crus. Au moins, ces gens qui habitaient des maisons où étaient reproduites des images de la Vierge étaient-ils accessibles à la pitié.

Certains, parmi notre colonne, semblaient n’avoir plus de réflexes ; ils avançaient le visage en avant ; peut-être songeaient-ils eux aussi à l’espoir d’une libération prochaine ?

On nous avait dit que, de chaque côte de l’interminable serpent de notre convoi, qui s’enfonçait dans les forêts, l’Armée Rouge et les Américains avançaient d’une façon continue.

Dans cette marche à la fois lente et saccadée, la nuit était si noire qu’il fallait s’appeler les uns, les autres, pour ne pas se perdre. A l’entrée d’un gros bourg, Floss, peut-être, je vis, au fond d’une cour, des civils qui faisaient signe à ceux d’entre nous qui côtoyaient les maisons, qu’ils avaient quelque chose à leur donner à manger. J’ai su par la suite que les camarades ainsi appelés avaient réussi de cette manière à s’échapper.

Dans le chemin raide qui monte au camp de Flossenburg, nous nous tenions bras-dessus, bras-dessous, tant nous avions peur de laisser des nôtres en route. Arrivés au camp, on nous dit qu’il n’y avait plus de place, mais qu’il en restait à l’usine d’aviation désaffectée. Le chaos que j’y ai vu dépasse tout ce qu’on peut imaginer, et on était forcé de penser à certains passages de «l’enfer de Dante».

L’usine était déjà pleine à craquer, et il fallait y introduire quelques milliers d’hommes ; nos pieds se heurtaient à des nez, à des yeux, à des mains des occupants du sol, ce qui déchaînait leurs cris. Le mince passage ménagé vers l’intérieur de l’usine était obstrué à chaque instant, ce qui permettait aux pillards d’ouvrir à coups de couteau les musettes qu’ils croyaient garnies.

Pendant ce temps, des SS faisaient dégouliner une pluie de coups de trique sur les épaules de qui se trouvait là afin de faire accélérer l’entrée. Je ne sais comment je suis arrivé à dormir là-dedans ; il y en avait qui dormaient accrochés debout aux colonnes, on était les pieds sur la tête d’un autre, recroquevillé en plusieurs fois, que sais-je ?

Le lendemain on nous fit une place dans le camp et la vie de block recommença. D’abord le problème de trouver une place dans les lits superposés plus qu’insuffisants (un grand nombre d’individus devait coucher par terre, ce qui compliquait pendant la nuit, la sortie vers les cabinets).

La nourriture fut, sinon bonne, copieuse, orge et pommes de terre. Le camp était administré par les « verts » (criminels) polonais. Ces messieurs, comme leurs pareils de Buchenwald, avaient chemises et cravates de soie. Ils râflaient dans le sac des arrivants tout ce qui leur plaisait et se permettaient de nous faire attendre plusieurs heures, sur la place d’appel, la soupe en question.

Pendant ce temps les putains du « puff » qui devaient manquer de distractions, s’amusaient à jeter aux détenus des cigarettes que les plus affamés d’entre eux se disputaient comme des singes pour des cacahuètes.

Flossenburg est un camp sans horizon. Encore, à Buchenwald, y-a-t-il la grande plaine du Nord où on aperçoit un village, une tour, la fumée d’un train, le soir une lumière. A Flossenburg, on est dans une cuvette dont le chemin de ronde fait le tour, et les seuls arbres sont quelques sapins et bouleaux qu’on aperçoit derrière les cuisines.

L’air charrie des parcelles de mica arrachées aux roches sur lesquelles il a été bâti ; c’est un enfer moins étendu que Buchenwald, mais on a l’impression d’être rivé là pour jamais. Et pourtant la délivrance faillit venir.

Le 16 avril 1945, à 13 h 50 de l’après-midi, un, puis plusieurs drapeaux blancs furent hissés sur plusieurs toitures. Grand émoi, grands espoirs. Un avion tourne au-dessus du camp. Quelques heures après, les drapeaux blancs sont retirés ; des SS morts passent, portés sur des civières ; le clan qui voulait la lutte à outrance a eu certainement raison du clan qui voulait se rendre aux Américains.

La consternation est grande chez la plupart des déportés ; on va donc encore repartir sur les routes ? Je crois que j’ai rarement fait autant de projets qu’à Flossenburg, ce n’était pas le moment de considérer le présent comme immuable, mais au contraire, il fallait se dégager de cette misère en pensant à la délivrance qui ne pouvait être que proche.

S’il avait fallu que l’esprit se cristallise sur les horreurs vues d’heure en heure, nous serions morts de désespérance ; à deux doigts de la libération, un matin, un déporté qui n’a pu supporter la fraîcheur de l’eau du lavabo, tombe raide mort ; un… comment appeler cela ? fossoyeur, larbin, mettons un homme de corvée, le déshabille entièrement et le traînant par un bras dans la gadoue du lavabo, l’envoie dinguer dans une charrette comme un paquet informe. Je n’ai pu m’empêcher, à ce moment, de penser à la mère de ce pauvre corps mêlé à l’immondice.

Je faisais (ce n’était pas la première) une liste des livres que j’achèterai en rentrant ; je notais la couleur du papier de ma future chambre, fond gris avec des dessins rouges ; j’inscrivais à perte de vue des itinéraires de voyages, en accolant à chacun d’eux les meilleurs ouvrages à emporter.

Les hêtres et les étangs de la forêt de Compiègne, les musées que je voulais revoir, les lacs des Pyrénées, m’aidaient à supporter ces journées difficiles. J’avais jusqu’à la préoccupation de retrouver mes vieux meubles, éparpillés au cours de la période de la Résistance, et de me reconstituer en rentrant un fond suffisant de linge que je savais être fort mal en point.

Que de projets n’ai-je pas faits, dont la plupart n’ont pas encore abouti ! Mon souvenir se reportait sur ceux que j’aimais, dont je n’avais aucune nouvelle. Mais cela n’était pas spécial à Flossenburg. Devant les physionomies qui peuplaient le camp, les portraits humains de Van Gogh, l’âpre crayon de Lautrec hantaient ma mémoire, et je pensais à nouveau à me procurer une boite de peinture.

Je sentais que mes forces déclinaient. Un soir il ne me fut pas possible de faire complètement le trajet qui allait des cuisines au block avec le tonneau chargé de soupe. Les évènements pourtant s’accéléraient ; on disait les Américains dans la région et, un soir, les dames du bordel, en larmes, vinrent demander asile aux chefs de blocks polonais, ce qui, naturellement, leur fut accordé.

Dans la nuit du 19 au 20 avril, grand branle-bas, dehors tous les juifs, et non seulement cela, mais tous ceux qui sont couchés par terre. Naturellement, je reste dans ma « couchette ». Certains des nôtres sont embarqués dans le convoi (ils risquent la tuerie ; ils arriveront finalement à s’évader, à peu près dans le temps que nous étions délivrés).

Le lendemain matin, nous aussi partons; on nous donne comme vivres de voyage (pas à tous) trois litres de seigle cru dans une assiette de faïence. Une fois la grille du camp franchie, nous lançons nos assiettes avec un grand fracas, après avoir tassé le grain dans nos poches. Ça va donner soif, mais nous nous persuadons qu’il y a de la farine là-dedans et que ce n’est pas si mal.

La colonne se met en mouvement. Il y a dans le haut Flossenburg, une belle ruine qui domine le village aux tuiles rouges, le paysage de prés très verts et de forêts sombres ; il y a à une fenêtre une jeune Franconienne en costume du pays, corset rouge lacé sur la poitrine, et sur le chemin qui descend, cette foule qui s’en va en traînant la patte ressemble, avec la chamarrure, sur le dos de quelques-uns, de couvertures rouges, jaunes, bleues, qu’ils se sont procurées on ne sait comment, à cette autre foule de misère qui, au temps de la première croisade, allait de village en village en demandant : « N’est-ce pas là Jérusalem ? »

Le chemin reprend, serpente entre les bois ; on marche de jour, de nuit, chacun mâchant son grain. De temps en temps, je tâte mes poches pour vérifier si j’ai toujours avec moi les trois choses auxquelles je tiens le plus : le briquet de cuivre que Robert m’a fabriqué à Buchenwald, la jumelle que j’ai emportée de l’usine d’optique et mon carnet de notes.

On dirait cependant que, dans ces villages bavarois les SS n’ont pas la même cote que dans les Sudètes. À Pleystein, des groupes de femmes et d’enfants nous regardent avec pitié et une vieille grand-mère, de dessous son tablier, sort trois grandes tranches de pain qu’elle lance à notre troupe de dévorants. Les nazis s’en aperçoivent, menacent la femme et frappent à coups de crosses sur la tête l’un des bénéficiaires. Le sang lui dégouline du crâne sur la face, mais la joie que le malheureux a de mordre dans ce pain dépasse tout.

Dans le même bourg, une jeune fille, d’un premier étage, nous lance aussi des tartines. Les SS sont furieux, ils montent dans les maisons et redescendent bredouilles ; il y en a un qui s’est fait traiter de « schwein » par un jeune garçon du pays.

La faim prend, dans les jours qui suivent, des proportions inimaginables. Sur la route un déporté tombe, un coup de pistolet l’achève, sa cervelle jaillit dans son béret.

Un après-midi on nous arrête dans une vaste clairière, au sol humide. On va faire une distribution de pain, quelle aubaine ! La dernière était quand ? Même plus souvenance. Pour cette lichette de 150 grammes, les files se forment ; un orage éclate, nos dos se courbent sous le déluge ; le pain se distribue avec quelques coups de couteaux par ci par là entre « droit com-mun ». Il faut manger ce pain en le cachant, car celui qui a englouti le sien ne vise qu’à vous prendre le vôtre dans la bouche.

Le pain terminé, l’ordre est donné de nous coucher dans ce demi-marécage. Robert et moi sommes sous la même couverture et il m’encourage à manger encore quelques grains de seigle. Brusquement, sous la pluie qui continue, la remise en marche est décidée.

C’est par ici que notre pauvre camarade REGGIONI est tombé, il était à bout de souffle, et nous l’avons soutenu à tour de rôle sous les bras ; les quelques miettes de pain, le peu de repos qu’il a pris sur l’herbe l’ont transfiguré un moment, et voilà, à peine reparti sur cette route, il est tombé pour ne plus se relever.

Ce pauvre vieux MARILLET, qui avait trois grosses quelque part dans le Morvan, est tombé non loin de là aussi. Et encore, ce brave Charles MANFRAY, qui avait dû être si costaud, et qui revenait une ombre du Kommando S.3., d’Ohrdruf. Et ce grand garçon de vingt ans, PETITRENAUD, qui est tombé un peu plus loin, en montant une côte que nous l’avions aidé un moment à gravir. Et tant d’autres parmi les plus vaillants, les plus doués.

A mesure que les jours se succèdent, les respirations se font plus haletantes, les jambes faiblissent davantage, les morts se font plus nombreuses. Dans ces pieux villages bavarois où il y a souvent, au bord du chemin, sous un auvent, un Christ saignant, il y a maintenant d’autres suppliciés, par centaines, par milliers.

Sous la pluie, nous quittons la clairière ; il faut mettre la couverture sur la tête ; je fais remarquer à Marcel DESCLOS, mon ancien stubendienst, que dans ces parages nous avons un peu l’air de figurants pour la troupe paysanne qui va jouer quelque part la Passion d’Oberammergau.

On arrive à un village, Rötz ; on s’est trompé, on retourne en arrière. Marcel et moi nous nous mettons à chanter « Au devant de la vie », mais comme il y a toujours la menace, par les SS, de faire porter leurs sacs par ceux qui ont l’air les plus robustes, nous nous arrêtons.

Route, forêt, sentier, village au matin, Stamsried à l’heure de la messe. Il y a, sur la grand’place, un calvaire baroque monumental. Nouvelle clairière où cette fois on est plus généreux : un peu de pain, mais avec du pâté et du fromage chimiques.

Qu’est-ce qui va se passer ? On nous fait monter dans un petit bois de sapins, la lune nous éclaire. Nous allumons du feu avec des brindilles et des branchages, c’est précisément la Walpurgisnacht, ça ne pouvait tomber mieux. Les SS flanquent des coups de pieds rageurs dans les feux, vingt renaissent plus loin. Nous nous payons le luxe de manger grillés les grains de seigle qui nous restent. Nous dormons, Robert, Marius et moi entortillés dans deux couvertures, sous les branches des sapins. Quelle nuit fraîche, amateurs de camping en Bavière en avril !

Le lendemain – c’est le 23 – un SS nous apprend que les Américains sont à 20 kilomètres. On nous fait déguerpir en toute hâte ; en bas du bois, treize déportés sont encore assassinés et enterrés sur place.

La route, de nouveau. Des villages, genre jouets de Nuremberg, avec l’inévitable clocher en oignon. On traverse Pösing, puis la Regen, un petit hameau, Wetterfeld. On nous engage sur la route de Cham, elle monte un peu, et comme nous ralentissons, nous apercevons un avion en l’air ; quelques coups de feu et, tout d’un coup, en nous retournant, nous voyons la délivrance sous la forme palpable des chars américains, camouflés en mastic. Rien ne les arrête, les SS n’ont même pas le temps de faire sauter le pont sur la Regen. Nos bourreaux nous disent d’avancer, mais nous restons sur place, et c’est eux qui avancent pour se soustraire au châtiment.

À un moment nous faisons volte-face, nous suivons la rivière en évitant les fusants, et par des terres labourées, nous gagnons les chars américains de la 41e division blindée. Marius, avec sa patte folle, court plus vite que nous. Je perds de vue le petit Fernand qui était avec moi. Nous arrivons près des camions qui déversent du sucre, du lait condensé, des paquets de pansements.

La première figure de connaissance du block que je revois est celle du jovial PENNETIER ; nous nous sautons au cou. L’enthousiasme est général et redonne un peu de nerf aux plus abattus. J’avise Marcel DESCHAMPS qui a réussi à se faire une gamelle de sucre cristallisé ; je m’approche de lui, je lui demande – c’est le plus drôle – « tu permets » et je mange du sucre comme jamais de ma vie.

Après, c’est l’installation dans Wetterfeld, chez un aubergiste (« Zum Linden »). Il y a bien quelques maisons que les Américains ont flambées au passage, sans doute parce que des nazis s’y cachaient, et des femmes qui pleurent leur maison disparue. Cela nous fait rire. Qu’est-ce qu’une maison, quand 10.000 hommes viennent de mourir au bord des routes en quinze jours ? Et les milliers de morts d’Auschwitz, de Bergen-Belsen, de Mauthausen, de Buchenwald ? Voilà l’irréparable ; une maison ça se reconstruit, c’est la vie qui compte.

Nous avons été inquiets un moment sur le sort de toute une partie de notre équipe autour de Robert, des frères PRZEMOSLO, de DESCLOS, qui étaient dans les premiers rangs de la colonne. Nous avons appris ensuite qu’ils étaient allés cantonner à Pösing.

Le matériel américain passe avec fracas ; chars, pièces d’artillerie, camions, filent en direction de Plzen, vers laquelle l’Armée Rouge avance également, et, nous l’avons su plus tard, arrivera la première.

Cette délivrance nous a donné par la suite bien des sujets de réflexions ; avec leur maîtrise de l’air, les Américains ne pouvaient-ils voir cette colonne de traîne-la-patte et la délivrer plus tôt?

En ce moment, leurs camions emmènent à l’arrière les SS prisonniers ; eux ont la vie sauve, tandis que la moitié des nôtres pourrit sur le bord des routes, mais ce qui restait est sauvé, voilà quelque chose d’essentiel.

Nous avons appris quelques jours après, que nos bourreaux devaient nous emmener jusqu’à Cham, et là, dans une usine désaffectée, nous faire un sort à la mitrailleuse. Et Cham est à trois quarts d’heure de l’endroit où nous avons été délivrés.