Témoignage de Robert MICHKINE

D’Eysses à Ohrdruf

 Je vais sans doute vous décevoir mais, à Ohrdruf, j’ai vu tant de misère et subi tant d’horreurs, j’ai passé les premières années du retour à me forcer à oublier. Je n’ai pas complètement réussi, car si les dates et les lieux sont, à part quelques brèves lueurs, devenus « flous », le reste est toujours présent.

Après Eysses, après la quarantaine à Dachau et un « séjour » de quatre mois à Weissensee, dans le massif du Gross-Glockner, en haut des Alpes autrichiennes, nous en sommes redescendus début novembre. La neige recouvrait nos baraquements jusqu’à la toiture et il avait fallu creuser des tranchées de trois mètres de haut pour dégager les portes.

Retour à Dachau, transfert à Buchenwald où nous sommes restés debout dehors pendant trois jours et deux nuits, par un froid terrible, et n’avons survécu qu’en faisant la « boule », c’est-à-dire serrés les uns contre les autres en gros paquets. Ensuite, ce fut Dora, Krawinckel et, fin décembre, Ohrdruf d’où bien peu de notre groupe ont revu la France.

S’il me reste un peu de mémoire, ce ne sont que des épisodes de survie. Des souvenirs précis, je n’en ai plus. La seule date précise qui me reste, le 8 février, est le jour où mon père est mort et que j’ai trouvé son lit vide au Revier.

Je me souviens d’avoir creusé la terre gelée, d’avoir roulé des brouettes lourdes comme des wagons, d’avoir transporté des pierres énormes, des sacs de ciment plus lourds que moi, des rails, des traverses de chemin de fer, d’avoir déboisé la forêt sur le parcours de la ligne. Pour « soigner » ma dysenterie, je me souviens avoir mangé de pleines poignées de charbon de bois, dérobé dans les braseros de la veille que les SS avaient éteints avec de la neige, après s’y être bien chauffé tout le jour.

Je me souviens aussi de la mort de Jean avec qui je faisais souvent équipe. Je revenais d’avoir vidé la brouette et il était là, appuyé sur sa pelle, comme sur un oreiller. Lui, grand et maigre, les jambes écartées et son outil planté en terre, on aurait cru un trépied. Comme il ne bougeait pas, je lui dis que, sous peine de nous faire remarquer, il valait mieux qu’il s’active un peu ou, tout au moins, qu’il fasse semblant. Finalement, comme je le touchais à l’épaule, la pelle lui échappa des mains et, tout raide, il tomba comme une bûche. Il était mort avant d’arriver à terre. C’est moi qui ai ramené son corps au camp en le traînant par les pieds sur la neige et le verglas.

Je n’étais pas le seul : tous les soirs, de notre petit Kommando, nous étions parfois jusqu’à une vingtaine, à traîner notre mort derrière nous. Le parcours se terminait en musique avec le défilé devant l’orchestre qui nous avait souhaité bon voyage le matin.

Sur la fin, les morts furent trop nombreux pour être transportés au crématoire et furent brûlés sur place dans des bûchers à l’entrée du camp. Les corps étaient disposés en rangées bien alignées, intercalés avec des bûches en provenance de la forêt voisine. Mes rêves sont pleins de ces paysages peuplés de fantômes, chacun traînant son mort par les pieds au son d’un orchestre gesticulant sur un fond de bûchers qui brûlent dans la nuit.

Fin mars, je suis « rapatrié » sur le Petit Camp de Buchenwald. Quelques jours plus tard, je ne suis plus qu’un déchet allongé près des morts empilés par endroit. J’échappe ainsi de justesse aux transferts sur Bergen Belsen et, plus tard, aux évacuations, sauf la dernière de laquelle un kapo luxembourgeois m’extirpe juste avant de passer la porte. Je viens d’apprendre qu’il vient de nous quitter. Mais, comme a dit Kipling : « Ceci est une autre histoire ».

Texte publié en janvier-février 1996 dans Le Serment N° 245