Témoignage de Robert PLOTON

L’évacuation de Dora

En ce jeudi de Pâques, 5 avril 1945, la soldatesque SS nous semble saisie de transe panique. Depuis une semaine, on entend les bombardements de l’artillerie américaine et des lueurs sinistres sur Nordhausen révèlent les ravages des attaques aériennes. L’une d’entre elles a causé la mort d’un millier de nos camarades enfermés dans la Boelke Kaserne.

Devant la perspective d’une imminente débâcle, nos gardes-chiourme s’empressent de brûler les archives de l’Arbeits-Statistik, faisant ainsi disparaître les sinistres nécrologes qui accusent leurs crimes.

Pendant toute la journée, règne un désordre indescriptible. Le magasin d’habillement est mis à sac, tandis que des bagarres violentes éclatent autour des cuisines où l’on distribue quelques boules de pain. Les colis de la Croix-Rouge qui s’amoncelaient au bureau postal sont livrés à la curée des SS et de leurs valets à écusson vert qu’on a armés de fusils ou de mitraillettes pour notre surveillance et notre encadrement, au cours des  » transports « .

Car, depuis trois jours, se succèdent les convois de 1.500 à 2.000  » Häftlinge  » qui s’enfoncent dans les hauteurs boisées du Herz vers une destination inconnue. L’un d’eux sera presque totalement anéanti par les incendiaires de Gardelegen. Les autres parviendront, bien décimés, à Bergen-Belsen où sévit le typhus.

Quant à ceux qui restent encore au camp, c’est l’espoir anxieux d’une délivrance que l’évacuation retarderait, sans doute,  » sine dié « , mais les délivrerait de la menace d’une extermination collective.

Ils appartiennent, en effet, aux Kommandos de soi-disant spécialistes, considérés, à ce titre, comme détenteurs de secrets (Geheimnis Träger) relatifs à la V2. Ceux-là, d’après les ordres émanant des plus hautes instances que nous confirment des témoignages autorisés, doivent disparaître à tout prix. Aussi, lorsqu’au matin du vendredi, on nous engouffre dans le tunnel où nous stationnerons, quatre à cinq heures, les plus angoissants pronostics circulent parmi nous. Il serait si facile d’obstruer les issues de cet immense dédale!

Cependant, après de vifs débats dont nous recevons les échos, les SS donnent le signal du départ pour la gare où nous sommes embarqués, par groupes de cent, dans des wagons de marchandises. On nous a préalablement octroyé quelques reliefs des colis pillés, à savoir du lait en poudre et une boite à quatre de graisse de porc. Ce sera tout notre viatique pendant un voyage de neuf jours.

Alors commence un périple ahurissant en des conditions pires que lors de notre transfert pour l’Allemagne, car nous sommes beaucoup plus faibles. Bien encaqués, il nous est impossible de nous accroupir et nous devons constamment défendre notre place contre des bousculades agressives. L’atmosphère est fétide, en raison de nombreux cas de diarrhée. Chaque nuit des camarades sont étouffés sous l’entassement des corps qui pèsent sur eux.

Quand les bombardements ont disloqué la voie ferrée, nous sommes contraints à des marches exténuantes ponctuées de coups de feu des SS qui ont la gâchette assez facile et jalonnées par les cadavres qu’on écarte sur le bord de la route.

Notre itinéraire qu’ont allongé de multiples va-et-vient aboutit, le 15 avril, au camp féminin de Ravensbrück vidé de ses occupantes. Trois fourgons mortuaires sont délestés de leur funèbre chargement. Nous séjournons dans ce KZ jusqu’au 26 et, durant cette courte période, la dysenterie fait de nombreux ravages.

Enfin, nous quittons ces lieux pour nous diriger à pied, vers le camp de Malchow dans le Mecklembourg, distant de 70 kilomètres parcourus en deux étapes. Là, j’ai l’amère satisfaction de retrouver un jeune et cher camarade dont j’admirais jadis la carrure athlétique. Il gît sur son grabat dans un tel état de cachexie que je ne puis l’identifier. C’est lui qui, du fond de sa lucide agonie, me reconnaît et me demande une ultime absolution. Je lui administre aussi l’Eucharistie, grâce aux minuscules hosties que j’ai réussi à conserver. Le lendemain, il expire et j’ai le triste privilège de l’inhumer. À mon retour en France, nul ne s’enquit de son sort, car il était orphelin.

Acharnés, les SS nous entraînent encore dans leur fuite. Mais je suis si épuisé qu’après trois heures de marche je cours le risque d’abandonner la colonne et de m’esquiver derrière un tas de fumier. Je rejoins Parchim où la population sous le déploiement des drapeaux blancs, se prépare à accueillir l’armée des U.S.A. Ce furent les troupes russes qui entrèrent dans la ville. En ce jour du 1er mai 1945, nous assistons au crépuscule d’une monstrueuse tyrannie.

Texte publié en mai-juin 1975 dans Le Serment N° 104