Témoignage de Robert PLOTON

Les derniers jours de Dora

 Extrait du livre De Montluc à Dora de Robert Ploton

Après trois jours d’incertitude et d’atermoiements, durant lesquels sont brûlées toutes les archives, on rassemble, sur la place d’appel, les 4.000 détenus Russes, y compris ceux qui étaient qualifiés « prisonniers de guerre ».

Les Allemands redoutent de leur part l’éventualité d’une rébellion. Ils partent le mardi 3 avril 1945 et nous voyons une colonne immense gravir la route boisée qui serpente à flanc de coteau. Nos regards les accompagnent quelques minutes, puis ils disparaissent et nul ne saura jamais ce qu’ils sont devenus.

Le lendemain matin, tandis que nous supputons nos chances de rester et d’être délivrés par les Américains dont l’artillerie annonce déjà l’arrivée imminente, on nous expulse du bloc pour une évacuation générale. Nous frémissons de colère et de désespoir, car l’aurore de la libération s’évanouit ainsi, dans un lointain horizon.

Nous assistons au pillage du bureau postal où, depuis trois semaines, s’amoncellent les colis de la Croix-Rouge Internationale qui nous sont destinés. Tous les kapos et chefs de baraque participent à la curée des S.S. D’ailleurs, sous la menace de la défaite, on les a promus au rang de « valets d’armes « . Ils exhibent fièrement les mausers qu’on leur a confiés pour leur sécurité et notre surveillance.

Après la mise à sac des magasins d’habillement, on nous dirige sur les cuisines en vue d’une distribution de pain. Mais la cohue est telle qu’au bout de trois quarts d’heure, il n’y a plus une miette et nous repartons les mains vides.

Une nouvelle sélection est faite et deux groupes de 4 à 5.000 hommes nous quittent pour aller, nous l’apprendrons plus tard, à Bergen-Belsen. Peu résisteront aux fatigues du voyage. Seuls demeurent les  » spécialistes  » dont les services sont encore, paraît-il, nécessaires à l’usine.

Après une nuit fébrile dans quelques blocs où le mobilier a résisté aux déprédations, on nous réveille avant l’aube pour nous faire descendre au tunnel. Finalement, vers 3 heures, nous remontons à la surface: des soldats ont incendié les dépôts de vivres ainsi que les wagons de marchandises. Seuls subsistent ceux qui vont nous emmener.

A 6 heures, encaqués comme des harengs, nous abandonnons Dora. Nos gardiens sont tous ivres et ne cesseront de faire ripaille au cours de ce voyage ahurissant.

A Osterode, dans le Hartz, la voie est coupée par les bombardements; nous laissons sur place les wagons des malades condamnés ainsi à une longue agonie. Puis nous gravissons à pied les pentes légendaires du Brocken et redescendons à 30 kilomètres de distance vers Obker qui est à la veille de son investissement…

Mais les trains fonctionnent encore et nous remontons, le dimanche 8 avril à 23 heures dans nos cellules ambulantes. Le long du chemin parcouru gisent les cadavres de quelques camarades qui ont servi de cible aux SS avinés. D’autres, à la faveur des ténèbres, ont pu se dérober dans les taillis et attendront le passage des troupes américaines. Ainsi gagneront-ils quatre semaines de liberté.

Où veulent nous conduire nos bourreaux ? Nous sommes réduits aux hypothèses les plus alarmantes. On parle sérieusement de Lubeck: ce serait la mort sur des rafiots coulés en pleine mer. Personne ne peut dire quels événements imprévus ont contrarié ces desseins homicides.

Quoi qu’il en soit, la randonnée fantastique se poursuit dans des conditions pires qu’à notre départ pour l’Allemagne. Nous n’avons plus rien à manger, nous sommes atteints de dysenterie. Tous les récipients et bientôt toutes les musettes servent aux défécations.

Par bonheur, les attaques aériennes obligent le convoi à des stations de plus en plus fréquentes. Pendant les heures diurnes, il nous est permis de descendre.

Après trois jours, nous arrivons à Madgebourg qui semble complètement dévasté. Nous quittons cette ville pour Nauen à 30 kilomètres de Berlin. Nous pensons que l’étape finale nous mènera à Oranienbourg, mais ce camp est probablement évacué. C’est alors un périple interminable autour de la capitale, avec Nauen comme centre régulateur. Nous croisons d’autres convois de déportés qui s’en vont en tous sens.

Ainsi se révèle le désarroi des S.S. livrés maintenant à leur propre initiative. Nous n’osons pas nous en réjouir, car il nous apparaît comme une menace terrible, et depuis une semaine, nous ne sommes plus ravitaillés. Nous n’avons d’autre ressource que de profiter des alertes pour arracher l’herbe du ballast ou croquer les escargots qui s’éveillent sous la rosée.

Chaque nuit les camarades plus épuisés achèvent de mourir par asphyxie, sous l’entassement des corps qui pèsent sur eux. Cependant, le 15 avril, on nous débarque à Furstenberg, gare de Ravensbruck. Le vaste camp de femmes est presque entièrement vide et on nous confine à l’une des extrémités. Nous y séjournons jusqu’au 27 avril.

A l’approche des Russes, nous quittons de nouveau les lieux en direction du Nord-Ouest. Le lendemain, nous sommes à Malchow, dans le Mecklembourg. Le 30 a lieu un troisième départ. Les S.S. sont manifestement aux abois, mais ils s’obstinent à nous entraîner dans leur fuite et c’est une marche forcée de 24 heures, pêle-mêle, avec la foule des réfugiés qu’affolent les progrès de l’avance soviétique.

Les circonstances sont propices pour une tentative d’évasion. Au surplus, il nous est impossible d’aller plus avant. C’est le 1er mai.

Texte publié le 3° trimestre 1958 dans Le Serment N° 35