Témoignage de Robert ROULARD

L’évacuation (suite et fin)

Si ma mémoire est fidèle, je crois que cette nuit-là nous avons été survolés à basse altitude par un avion et quelques instants après le train s’est immobilisé et ensuite la locomotive est repartie.

La nuit était très sombre, ne sachant où nous nous trouvions, nous avons trouvé plus raisonnable d’attendre que le jour se lève pour nous rendre compte de notre situation. Malgré un épais brouillard, nous avons pu constater aux premières lueurs de l’aube que nous étions à quai dans une petite gare. Sur le bâtiment nous avons lu que nous nous trouvions à Munchenof-Harz.

M’étant avancé sur le quai, à ma grande surprise j’aperçus auprès d’un des premiers wagons du convoi un gros et vieux S.S. (j’avais remarqué celui-ci au camp toujours assis à l’arrière d’un camion qui, je crois, servait au ravitaillement) en train de distribuer aux déportés des boîtes de conserves. Au camp il paraissait inoffensif et bon enfant, mais là, vu sa tête, il devait sortir d’une sacrée orgie de schnapps, comme pouvaient en témoigner les traces qui souillaient sa vareuse qui, en plus, était complètement fripée. Probablement trop ivre, les S.S. l’avaient abandonné endormi dans son wagon de ravitaillement, c’était tout de même vexant d’être resté plusieurs jours sans manger, alors que depuis près de vingt-quatre heures nous nous promenions avec un plein wagon de boîtes de conserves.

Tout ceci paraissait si irréel que je me demande si quelqu’un a eu l’idée ou la pensée de le frapper. Mon désir de mettre le plus de distance entre moi et ce maudit train était plus fort que tout désir de vengeance, je ne me suis pas inquiété du sort qui lui fut réservé.

Nous sommes alors sortis de la gare, une avenue s’ouvrait devant nous. Malgré l’heure matinale, nous avons l’impression que le pays est désert et nous ne percevons aucun bruit. Après quelques minutes de marche, nous avons aperçu en bordure de la route une baraque, puis deux, enfin un camp formé au carré cette fois, sans mirador ni clôture électrifiée. Nous nous sommes approchés avec prudence, et après avoir constaté qu’il était abandonné, nous y avons pénétré espérant beaucoup y trouver du ravitaillement.

Depuis notre départ du camp de Dora, nous n’avions pris, mes camarades et moi-même, comme seule nourriture que quelques pommes de terre que nous avions trouvées le jour avant dans la gare bombardée, quelques pissenlits récoltés sur le talus des voies et une cuillerée de farine qui nous avait été distribuée avec une boîte de porc pour quatre par nos S.S. le lendemain de notre départ de Dora. (Par peur de la dysenterie, un seul de nous avait mangé sa part de porc, qui était d’ailleurs en grande partie de la graisse. De plus, il fallait trouver le moyen d’ouvrir cette boite.)

Notre petit groupe de Français fut le premier à découvrir ce camp et à avoir eu la chance en pénétrant dans la première baraque de tomber sur celle qui servait de magasin au ravitaillement. En y entrant la première chose que j’aperçus fut un seau métallique de cinq kilos de confiture que je m’empressai de saisir. J’ai dû, pour le conserver avec l’aide de mes camarades, le défendre avec beaucoup de détermination jusqu’à ce que nous ayons pu trouver refuge dans une autre baraque.

J’ignore si d’autres seaux de confiture furent trouvés dans ce magasin, mais celui-ci contenait un important stock de boîtes de conserves de toutes sortes (porc, petits pois, etc.). Après tant de jours de misères et de famine, c’était l’abondance tant révée, il est humain que des camarades, après être restés si longtemps sans manger, succombèrent à la tentation de manger cette alimentation trop riche en graisse et en farineux, ce qui occasionna de très nombreux cas de dysenterie et par conséquence pour beaucoup d’entre eux de perdre le peu de force qui leur restait. Ce qui posa par la suite de graves problèmes autant au point de vue propreté qu’au point de vue sanitaire.

La baraque où nous avions trouvé refuge rappelait la chambrée militaire, en bien et en très confortable, meublée de lits métalliques individuels ; c’était parfait après ce que nous venions de connaître.

Après avoir partagé équitablement entre nous notre seau de confiture, je décidai après tant de jours de laisser-aller de faire un brin de toilette. Lorsque soudain un camarade vient m’avertir que des soldats allemands étaient entrés au camp, j’allais me rendre compte. C’était seulement un canon de 88 monté sur camion. Ce fut rapide, ils mirent celui-ci en batterie après l’avoir mis sur vérins, ils tirèrent un seul coup direction gare, puis s’éclipsèrent aussitôt.

Je venais à peine de me remettre à ma toilette que la réplique adverse ne se fit pas attendre, nous avons entendu quatre coups départ et, presque aussitôt, quatre obus fusants encadrèrent notre baraque : trois de ceux-ci tombèrent derrière la baraque, le quatrième en tombant devant pulvérisa la porte, tuant en le criblant d’éclats CORDIER qui se trouvait derrière celle-ci et en blessant LEBRIX au genou, celui-ci étant à ce moment-là allongé sur un lit.

Lorsque je vis le premier coup tomber juste derrière notre baraque, j’ai crié : « Couchez-vous. » Ceux-ci furent trop lents pour se jeter à terre, car les fusants étaient arrivés presque en même temps. Parmi nous ce fut la panique, devant me rhabiller, je restais seul avec ce pauvre CORDIER, même LEBRIX, blessé, était parti, aidé par ses camarades, je me rhabillais rapidement en constatant avec joie que c’était seulement un éclat de bois qui m’avait touché au cou.

Avant de quitter la baraque, je m’approchais de CORDIER, le malheureux était dans l’axe et tout près de l’explosion. Il avait été littéralement criblé d’éclats. Je ne pouvais cette fois plus rien pour lui. Je pris moi aussi la direction du bois où s’étaient réfugiés mes camarades. En arrivant dans le bois, je constatais que seul notre groupe, à part quelques rares exceptions, avait été paniqué par ce tir d’artillerie. Il faut dire que quatre coups seulement furent tirés sur notre baraque qui se trouvait être sur un côté du camp.

Je venais à peine de les rejoindre que tout à coup, descendant des profondeurs de ce ce bois, nous avons aperçu trois S.S. porteurs d’une mitrailleuse légère qui venaient dans notre direction. impossible de nous sauver, ils nous auraient aperçus, c’était trop tard, nous étions coincés ; nous sommes restés allongés par terre comme si nous dormions et nous n’avons plus bougé. Lorsqu’ils nous aperçurent, un seul s’approcha de nous, de son pied il essaya de retourner l’un de nous, comme s’il voulait s’assurer si nous étions vraiment des cadavres. C’était un très mauvais moment à passer, chacun de nous était anxieux et n’en menait pas large surtout après avoir assisté à la mort de CORDIER. Celle-ci nous avait beaucoup marqués.

Dure constatation, rien n’était fait, c’était une nouvelle preuve que bien des ennuis pouvaient encore nous arriver avant que notre libération intervienne. Il cria aux deux autres quelque chose en allemand que je n’ai pas compris, il les rejoignit ensuite pour se porter avec eux à l’orée du bois où après avoir mis en batterie leur mitrailleuse, ils tirèrent une seule rafale et ils se replièrent rapidement à nouveau dans les profondeurs du bois sans plus s’occuper de nous.

Nous n’avons même pas eu le temps de prendre une résolution pour savoir ce que nous allions faire, ce fut immédiat : la même batterie certainement prit le bois sous son feu. J’eus juste le temps d’entraîner mes camarades à ma suite dans une combe qui se trouvait tout près de nous, à moins d’un coup au but, nous étions mieux protégés dans ce fond que sur les pentes du bois où les fusants hachaient les branches des sapins.

Nous nous faisions le plus petit que nous pouvions. Je ne puis dire combien cela a bien pu durer, une chose est certaine c’est que tous nous avons trouvé le temps très long et si nous l’avions pu nous aurions fait enfoncer notre corps dans la terre.

Autre conséquence, notre groupe s’agrandit de deux jeunes Russes qui, s’étant trouvés dans le bois, ne voulaient plus me quitter, considéraient que mes conseils les avaient sauvés et convaincus en plus que j’étais un officier.

Quand le tir eut enfin cessé, nous nous sommes approchés avec précaution de l’orée du bois, cachés derrière les premiers arbres. Nous attendions et nous ne savions pas trop quelle décision prendre. Juste en face de nous, à environ deux à trois cents mètres, nous apercevions un grand bâtiment blanc entouré de murs, comprenant d’importantes dépendances (nous avons appris par la suite que ce bâtiment était le siège de la direction du camp de l’Arbeit-Front où nous avions trouvé refuge et qui était d’ailleurs peu éloigné de celui-ci).

Nous avions l’impression, malgré l’éloignement, de mouvements furtifs autour de ces bâtiments, surtout aux fenêtres ; toutefois, nous n’osions pas nous montrer, les expériences que nous venions de vivre en peu de temps nous rendaient et aussi nous encourageaient à être très prudents. Mais nous avions été nous-mêmes aperçus.

Nous avons alors entendu crier, mais de si loin que nous ne pouvions distinguer si nous étions interpellés par des Allemands ou, il faut dire que nous n’aurions jamais pensé qu’ils soient si près, par des troupes alliées.

Ayant trouvé dans une de mes poches un chiffon qui, de loin, pourrait paraître blanc, je l’agitais, protégé par un arbre, pour montrer nos bonnes intentions. Mais nous ne savions pas à qui nous avions à faire, nous pensions comprendre quelques mots comme « Deutch » et, de notre côté, l’on criait , Françoze, mais nos faibles voix enrouées ne portaient pas très loin.

Lorsque l’on vit venir vers nous en courant un civil, m’étant porté volontairement seul à sa rencontre, arrivé à portée de voix j’ai compris qu’il me demandait si nous étions allemands. Lorsque je lui eus dit que nous étions des déportés français, il m’a fait comprendre de m’avancer. Je faisais signe à mes camarades de ne pas bouger et d’attendre pour me rejoindre, ce que je pensais être plus prudent.

Lorsque je fus arrivé à sa hauteur, j’ai compris alors que ce Polak me disait que c’était les Américains qui l’envoyaient et qui se trouvaient dans ces bâtiments. Je fis alors signe aux autres de venir et je me précipitais au plus vite que mes jambes pouvaient me porter au devant de nos libérateurs.

Lorsque je suis arrivé à la hauteur du portail de cette propriété, un militaire se protégeait derrière un pilier. Je fus surpris par sa tenue de toile kaki un peu verdâtre et aussi par son équipement, mais lorsqu’il s’adressa à moi dans un excellent français, mon coeur a bondi de joie. Je lui tombais dans les bras et je ne me rappelle vraiment plus si je pleurais ou si je riais tellement mon bonheur était immense.

Il m’a fallu me convaincre qu’en ce 10 avril 1945 ce n’était pas des soldats français qui venaient me libérer, mais bien des soldats américains, mais seulement avec un lieutenant qui parlait admirablement bien le français et qui était, en plus, fort sympathique.

Je me rappelle lui avoir demandé immédiatement une cigarette qui, d’ailleurs, a bien manqué de m’étouffer et, en attendant que mes camarades me rejoignent, je faisais ample moisson de paquets de cigarettes, car du fait de ma demande le lieutenant avait demandé à ses hommes de me donner les cigarettes dont ils pouvaient disposer. Ce qu’ils firent d’ailleurs avec joie, car il en pleuvait de toutes les fenêtres.

Devant mon étonnement de l’entendre parler si bien le français, il me dit qu’il était de La Nouvelle-Orléans, mais n’était même pas de souche française et qu’il avait appris le français en Faculté. Je lui dis combien son français m’avait fait du bien et combien il m’avait rendu pour un instant si heureux.

Après le passage rapide de ces éléments d’unités combattantes de l’armée américaine, nous nous sommes retrouvés pendant deux jours abandonnés à notre sort, mais les accrochages dans la forêt toute proche, avec fortes rafales d’armes automatiques, nous laissaient dans une inquiétante incertitude du retour éventuel d’éléments de l’armée allemande.

Au bout de deux jours, la dysenterie, dont beaucoup de nos camarades étaient atteints, devenait fort alarmante et nous pouvions craindre une épidémie de typhus. Munchenof était seulement une petite agglomération rurale, elle ne pouvait absolument pas faire face à une telle situation.

Ayant appris qu’il existait tout près une petite ville du nom de Sessen, qui était mieux située et aussi mieux équipée pour pouvoir y séjourner, après avoir laissé LEBRIX à l’hôpital, avec mon groupe nous avons décidé de transporter nos camarades français dans cette localité où nous pouvions mieux nous organiser et survivre, et aussi mieux les soigner.

Nous sommes restés dans cette localité environ une quinzaine de jours, jusqu’à un matin très tôt où un groupe de quatre camions avec une responsable du Secours Catholique, en mission de rapatriement dans cette zone, nous ont dénichés par un pur hasard.

Nous étions trop heureux et impatients de rentrer pour reporter notre départ malgré ce moyen peu confortable que l’on nous offrait pour ce long voyage de retour, aussi celui-ci fut-il rapidement organisé.

Après une étape au centre de rapatriement qui était installé à Eisenach, et où l’on nous a informés que notre rapatriement prévu par avion était des plus aléatoire, nous avons alors pris la décision de continuer la route avec nos camions.

Nous sommes rentrés en France à Saint-Avold, où nous fut délivrée notre carte de rapatriement après avoir passé à la désinfection, contrôle sanitaire, et aussi au contrôle de la Police Militaire. Après ces formalités, nous avons rejoint un centre d’accueil dans une vieille caserne de Metz, pour y passer la nuit, et repartir le lendemain matin sur Paris par le train.

Même encore aujourd’hui je me demande pourquoi, car la distance de Metz à Paris n’est pourtant pas très longue, que ce jour-là se trouvait le 2 mai, nous avons dû passer une fois de plus dans de très mauvaises conditions la nuit, si mes souvenirs sont exacts à Sainte-Menehould, et c’est enfin le lendemain que nous nous sommes retrouvés à l’Hôtel Lutétia, à Paris, où nous avons, quand même trouvé un accueil et des conditions que nous avions tous tant rêvé.

Texte publié en avril-mai 1983 dans Le Serment N° 157