Témoignage de Robert ROULARD

L’évacuation

Lors de l’évacuation du camp de concentration de Dora, je me trouvais depuis début février au Revier au block 129, dit block des tuberculeux, pour une pleurésie, nul n’ignorait au camp que ce block était l’antichambre de la mort, d’ailleurs l’entrée de celui-ci était en vis-à-vis et à quelques mètres seulement de l’entrée du bâtiment où se trouvait le four crématoire. L’on peut tenir pour certain que cela n’était pas le fait, d’une simple coïncidence.

Pendant cet assez long séjour à ce block, j’ai échappé grâce à certaines complicités et surtout à celle d’un docteur français aux deux transports qui eurent lieu quelque temps avant l’évacuation du camp, et qui furent dirigés sur les casernes de Nordhausen.

Ceci malgré l’acharnement que mettait à m’incorporer à ces transports un détenu allemand (pourtant triangle rouge) qui faisait office de docteur à ce block. J’avais eu le malheur un jour de mettre en doute ses aptitudes professionnelles alors qu’il charcutait un de nos camarades lors d’une ponction d’un abcès froid.

Des fenêtres de ce block nous avions une vue importante sur le camp du côté de la place ainsi que de l’entrée du camp. Les premiers jours d’avril nous avons la joie de constater et aussi de sentir que les événements avaient l’air de se précipiter. Maintenant, les S.S. s’affolent, on sent qu’un vent de panique souffle sur le camp, notre situation est plus que critique.

N’étant plus productifs, nos rations alimentaires ont été depuis quelques jours plus que fortement réduites. Aussi notre courage renaît, car dans le calme de la nuit nous commençons à entendre dans le lointain le roulement de l’artillerie et quelquefois la nuit dans la ligne d’horizon nous apercevons d’importantes lueurs qui embrasent le ciel, le front se rapproche et nous envisageons et espérons notre libération prochaine. Ceci occasionne entre nous de longues et passionnées discussions.

Le 4 avril cette fois, nous sentons que c’est le grand chambardement, Il y a quelque chose de changé sur la place d’appel, où dès les premières lueurs on constate qu’il y a un grand remue-ménage, dans un désordre indescriptible, ce qui n’est pas dans les habitudes.

Nous assistons à de nombreux rassemblements et départs de groupes se composant de quelques centaines d’hommes. Ceux-ci se succèdent pendant la journée du 5, et nous voyons les blocks du camp se vider de leurs occupants les uns après les autres.

Le 6, c’est notre tour, malgré l’espoir que nous avions gardé jusque-là que le Revier ne serait pas évacué. Nous étions hospitalisés complètement nus. C’est dans ce simple appareil que l’on a emprunté le sentier qui descendait le long des autres baraques du Revier qui me parurent vides de tout occupant.

J’avais gardé longtemps la conviction que nous étions les derniers évacués et c’est depuis que j’ai appris avec surprise qu’une cinquantaine de camarades restèrent ce jour-là dans une baraque du Revier où ils furent libérés quelques jours après par les Américains. Étant les derniers et dans l’obligation « qu’ils étaient » de tout abandonner, on nous laissa faire notre choix parmi la profusion de vêtements de toutes sortes que contenait la Kammer et où se trouvaient en grand nombre des tenues neuves rayées.

Après le rassemblement sur la place d’appel de tous les détenus qui restaient encore dans le camp et après avoir assisté à la fouille systématique de toutes les baraques par les chiens des S.S., j’ai eu l’impression que nous laissions le camp complètement vide et désert, où seul le four crématoire fumait encore. Il finissait de brûler sa dernière fournée de morts.

En hâte, nous constituons alors des groupes de cent. Nous prenons pour la dernière fois et cette fois sans musique le chemin bétonné qui mène au tunnel. Arrivés à la hauteur de l’entrée, nous changeons alors de direction pour nous diriger vers la gare du camp où nous apercevons une rame de wagons en cours de constitution.

Les wagons qui sont les plus proches de nous sont des wagons à ciel ouvert déjà occupés, en grande partie, par des déportés que l’on vient d’extraire du tunnel, où ils se morfondaient depuis deux jours. Certainement heureux malgré la situation de se retrouver enfin à l’air libre alors qu’ils pensaient bien être exterminés par les gaz dans le tunnel, ce qui nous avait été promis depuis fort longtemps.

Même les civils allemands qui nous encadraient à l’usine des V 1 et V 2 avaient eux-mêmes peur de subir le même sort. Travaillant pour les armes secrètes nous étions considérés comme Geheimnis Trager (porteur de secrets), par ordre supérieur de Himmler nous devions tous disparaître.

Parmi les déportés occupant ces wagons, je fus heureux de reconnaître les camarades de mon commando au complet, eux-mêmes très surpris de me voir vivant, sans nouvelle de moi depuis février.

Photographie du Revier de Buchenwald à la Libération © AFBDK

Au block 129 on y entrait, mais très peu en ressortaient pour retourner au travail, les Allemands craignaient bien trop la contamination. Les transports précédents ayant probablement épuisé une grande partie des effectifs S.S., je suis tout surpris de constater que les S.S. ont armé de fusils et même de mitraillettes nos kapos, chefs de blocks, etc., tous « écusson vert » pour les aider à nous encadrer.

Tous ces droit commun ont l’air d’ailleurs fort heureux de la confiance qui leur est faite. Ils ne la trahiront pas. Chacun de ceux-ci d’ailleurs trimballe deux ou trois colis de la Croix-Rouge Francaise (je n’en ai jamais touché un seul pendant mon internement, mais je n’aurais jamais cru possible qu’il puisse exister autant de colis de la Croix-Rouge Française), les S.S. en sont aussi largement pourvus.

Nous n’allons pas tarder à nous apercevoir qu’ils ne sont pas chargés seulement de ceux-ci, mais qu’ils ont fait aussi une importante provision de « schnapps » et de bouteilles de cognac. Ils sont aussi peut-être joyeux et satisfaits en pensant à notre infortune car en quittant le camp nous n’avons eu droit à aucune distribution de vivres pour le voyage.

Poussés, bousculés, battus par nos gardiens déchaînés, nous nous hissons en nous aidant mutuellement dans les derniers wagons métalliques découverts (dits wagons à charbon). Ils réussirent tellement à nous entasser qu’il ne nous restait plus qu’une solution, c’était de rester debout dans l’impossibilité que nous étions même de nous accroupir.

Dès la première nuit des heurts tragiques eurent lieu entre nous, chacun désirant profiter de plus de place possible pour essayer de se reposer. Nous dûmes lutter avec les Russes et les Polonais qui étaient plus nombreux pour conserver le peu de place qui était alloué à chacun, il faut prendre en considération que nous nous trouvions entre malades, en mauvais état et épuisés.

Étant depuis pas mal de temps au Revier, dès le départ nous nous étions groupés quelques Français auxquels était venu se joindre un camarade de mon commando, Dominique MORILLE, qui lui aussi, à cette époque, se trouvait être hospitalisé dans un autre service du Revier.

En montant dans notre wagon, nous nous étions arrangés pour nous réserver un coin du wagon côté voie. Devant notre résolution de défendre notre place, nous nous sommes fait ainsi respecter par les Polonais, Russes et consorts.

Dès cette première nuit, j’ai dû, avec mes camarades, aller récupérer à coups de poing et de pieds quelques camarades français qui étaient pris à partie nous appelant «au secours». Ils étaient battus, piétinés, quelquefois même on tentait de les étrangler (notre camarade Dominique GAUSSEN a su très bien faire revivre ces instants dramatiques dans son livre : «Le Kapo»).

Du fait des événements de la nuit, le lendemain matin notre cercle s’était agrandi de quelques Français que nous avions récupérés pendant la nuit dans ce wagon.

Grâce à mon long repos pendant mon séjour au Revier, j’avais un peu récupéré. Il en était de même pour deux autres camarades. Nous nous trouvions surtout en meilleure condition morale que certains de nos camarades de fraîche date, chez lesquels on constatait un très mauvais moral. J’ai eu d’ailleurs l’impression chez certains que quelque chose s’était cassé en eux lorsqu’ils durent quitter le camp ; cela pouvait peut-être venir de l’incertitude et du mystère de notre destination.

Devant ma résolution de me faire respecter et de rendre coup pour coup, je pris une certaine ascendance sur le groupe des Français qui se trouvaient dans mon wagon. Après maintes manoeuvres que fit notre train cette nuit-là, nous arrivons au matin au camp d’Ellrich, où quelques détenus sont occupés à la hauteur de notre wagon à couvrir de chaux vive les corps des derniers morts de ce camp.

Après avoir terminé leur triste travail, ceux-ci se joignirent à notre transport. Je ne veux pas revenir sur le périple de ce transport, d’autres l’ont décrit d’une façon parfaite, à quelques variantes près nous avons connu les mêmes misères. Je reprendrais mon récit à notre arrivée à Osterode-Hartz que je situe d’après mes calculs personnels au 9 avril au matin.

Le convoi s’était une fois de plus arrêté lorsque l’on apprit qu’un pont avait été coupé par un bombardement aérien. On nous informa alors que nous allions quitter le train et nous déplacer à pied, nous devions descendre.

Ceux qui pouvaient faire vingt kilomètres à pied devaient se ranger le long du train, alors que ceux qui étaient incapables de marcher devaient se grouper après avoir escaladé un talus à l’orée d’un petit bois, où déjà se trouvait un détachement de S.S.

Nous reçûmes l’ordre de descendre de nos wagons, les S.S. et leurs valets se ruèrent à l’assaut des wagons comme des fous, ou alors peut-être comme des hommes saouls.

Dans mon wagon, les plus valides sautèrent assez vite, ensuite les S.S. se mirent à tirer sur ceux qui n’avaient plus la force de descendre, ainsi que sur ceux qui n’allaient pas assez vite pour sauter. Evidement, tout cela n’était guère encourageant pour ceux qui avaient choisi de rester.

C’est ainsi que certains, malgré leur épuisement, préférèrent partir. Je pense que la démonstration des S.S. avait été faite dans ce but. Pour moi mon choix était fait. Étant dans un wagon de malades, je pouvais ainsi prétexter qu’il m’était impossible de marcher longtemps, je décidais de rester (advienne que pourra).

Mes quatre camarades du début, influencés, prirent eux aussi la même résolution. Nous avons donc rejoint le groupe qui avait été isolé en retrait de la voie. Acculés au bois, cernés par une escouade de S.S. mitraillette au poing, après la démonstration qui nous avait été faite de leur savoir dans les wagons, je puis avancer que nous avons passé tous un très mauvais moment.

Ils avaient l’air d’avoir forcé sur le «schnapps», leurs doigts se crispaient sur la gâchette de leur arme, nous étions convaincus qu’ils étaient prêts à tirer. Nous étions en outre certains que nous n’avions aucune pitié à attendre de ces «faces de rat».

Nous avons été témoins alors du départ de bien des malheureux déjà complètement épuisés, suppliant, quelquefois pleurant, soutenus par deux camarades les adjurant de ne pas les abandonner. Désirant prendre la route quand même pour continuer leur calvaire, ils étaient incapables de faire seulement quelques kilomètres. Certains ne durent pas aller bien loin, car pendant que notre sort se jouait, nous n’avons pas tardé à entendre, dans le lointain, des coups de feu espacés, probablement pour achever ceux que leurs dernières forces abandonnaient.

Les derniers partis, nous restions là à peu près cent cinquante à nous faire le plus petit possible. Le Feldwebel, qui, je crois, commandait le transport, nous avait rejoint (j’avais très souvent vu celui-ci à la porte du camp où il nous comptait lorsque nous rentrions du tunnel).

Il paraissait perplexe et discutait avec animation avec ses hommes. Je pense qu’il devait être surpris que nous soyons restés si nombreux. Il ne pensait probablement pas après les exécutions sommaires des wagons qu’il allait se retrouver avec autant de volontaires pour se faire tuer sur place. Ils devaient prendre certainement conscience qu’un amoncellement d’environ deux cents cadavres dans une petite gare leur causerait probablement un grave problème. Ceci est d’ailleurs une simple supposition personnelle, mais je suis convaincu de cerner la vérité de bien près.

C’est alors que tout à coup nous avons vu apparaître dans sa légendaire blouse blanche le grand médecin hollandais Groeneveld. Pour moi ce fut une joie, le connaissant (il s’était d’ailleurs beaucoup dépensé à rendre service à chacun depuis notre départ de Dora) venir discuter avec le Feldwebel. Ils eurent une longue et très animée discussion. Je pense que notre sort s’est joué à cet instant, d’ailleurs c’est ce que m’a confirmé depuis Groeneveld.

Le Fedwebel, à notre grande surprise, nous donna l’ordre de remonter dans les wagons. Nous nous sommes alors rués sur celui qui se trouvait en face de nous. Cette fois, c’étaient des wagons à bestiaux que les déportés ont trop bien connu. Après être montés, nous avons nous-mêmes tiré la porte, ce qui certainement nous a évité d’être enfermés dans notre wagon avec le crochet de fermeture extérieur. Et le train repartit dans la même direction d’où nous étions arrivés.

Si nous étions beaucoup plus à l’aise dans ce wagon, nous n’en étions pas moins très anxieux. Nous nous demandions bien ce qui allait nous arriver, nous étions tellement surpris et c’était trop invraisemblable que nous ayons pu nous en tirer aussi bien.

Le train continuait de rouler et nous nous demandions si nous étions toujours sous la surveillance des S.S., ne voulant pas dévoiler que nous pouvions ouvrir notre porte, le champ par la lucarne étant très restreint, avec un bout de bois trouvé dans le wagon j’agitais mon béret rayé par la lucarne. Devant le manque de réaction que ceci aurait dû susciter de la part des S.S., nous avons alors commencé à espérer et croire que nous avions été abandonnés à notre sort par nos gardiens.

Nous étions loin alors de nous douter combien notre sort était enviable, comparé à celui de nos camarades que nous avions laissés dans ce convoi et qui furent seulement libérés à Parchim par les troupes russes après un périple de près d’un mois.

Nous avons alors ouvert la porte de notre wagon. C’est à partir de cet instant que j’ai pris l’espoir que nous allions nous en tirer. Nous avons eu encore fort à faire pour faire comprendre à tous que pour nous éviter d’autres ennuis, la prudence nous commandait de ne pas nous faire voir tant que durerait le jour.

Malgré le spectacle réconfortant qui nous était offert, sur les routes et les chemins, j’ai vraiment vu là, non pas la débâcle, mais la débandade de l’armée allemande, ce qui était pour le juste retour des choses et qui me rappelait et me vengeait de juin 40.

Après avoir roulé plusieurs heures, le train stoppa dans une gare complètement bouleversée qui avait été bombardée depuis fort peu de temps, car certains débris fumaient encore. Les Russes nous ayant donné l’exemple en fouillant dans les débris des wagons, nous avons trouvé des pommes de terre que les tôles chauffées à blanc avaient cuites.

Les bâtiments de la gare étant trop éloignés de l’endroit où nous étions stationnés, je n’ai pu percevoir le nom de celle-ci, car des employés de la gare accompagnés par des Volksturms nous firent remonter dans nos wagons sous la menace de leurs armes ; toutefois nous réussîmes à avoir de l’eau par les employés de cette gare.

Notre présence était encombrante, ils ne désiraient qu’une chose, c’est de trouver une locomotive en état de marche pour se débarrasser de nous au plus tôt. Nous repartîmes à la tombée de la nuit, j’ai eu l’impression que cette fois-ci nous repartions dans la direction d’où nous étions arrivés (si aujourd’hui nous regardons une carte, nous nous rendons compte que nous avons fait bien peu de distance, nous n’avons fait seulement qu’un va-et-vient pendant plusieurs jours).

Malgré que nous étions plus à l’aise dans ce wagon, ceci ne nous a pas empêché de nous battre une partie de la nuit, bien souvent par la faute de camarades qui commençaient à perdre la raison, se déplaçant dans le noir dans le wagon marchant sur les uns ou les autres, ils occasionnaient ainsi des rixes qui devenaient tragiques car nous nous battions dans cette obscurité souvent entre nous, pour cette raison il était souvent impossible de leur porter secours.

Nous ne nous trouvions plus maintenant entre malades, parmi ceux qui étaient restés à Osterode beaucoup provenaient des commandos et non du Revier, nombreux avaient, peut-être sans réfléchir, eu un réflexe qui s’était avéré très bon, aussi nous avions plus de difficultés à nous mesurer avec eux.

Ces nouvelles difficultés avaient permis à de nouveaux camarades de se joindre à notre groupe.

(à suivre).

Texte publié en février-mars 1983 dans Le Serment N° 156