Témoignage de Serge MILLER

L’hiver 1944-45 au camp d’Ellrich

 L’hiver est revenu, apportant la neige et le froid. En automne, certains jours quand le soleil dorait le roux des arbres, nous avions eu quelques instants de rêve. Maintenant ce n’étaient plus que des couleurs funèbres, le blanc de la neige, le noir des sapins et la boue éternelle avec un ciel perpétuellement gris.

Un manteau également rayé constituait notre unique supplément vestimentaire, mais seuls les morts permettaient aux survivants de ne pas aller nu-pieds.

Dans les Blocks, il y avait de la place et c’est volontairement que l’on se tassait pour avoir moins froid. Les « sans vêtements » avaient pu être habillés tant bien que mal, mais tous ceux qui avaient survécu après trois mois de demi-ration forcée, étaient pratiquement dans l’impossibilité de se mouvoir. Des vrais squelettes qu’on aurait recouverts d’une peau, mais qui ne voulaient pas lâcher la rampe.

Quelle torture était la leur. Il n’y avait plus d’appel pour eux, mais deux fois par jour, pour respecter malgré tout le règlement, un employé de l’Arbeitstatistik, passait à travers les couchettes avec une liste pour contrôler les corps étendus toute la journée. On eut dit quelque secte de fanatiques faisant une grève de la faim ou imitant Gandhi.

Le S.S. qui avait la surveillance de notre Block avait fait la remarque suivante:  » Je crois que si on ne les achève pas, ils ne mourront jamais  » et l’un de ces moribonds m’avait confié :  » Quand je pense qu’en cellule, en France, on se disait : n’importe quelle condamnation, sauf la mort et pourtant il vaut mieux recevoir douze balles dans la peau ou passer quelques instants dans la chambre à gaz que d’être là, comme nous, à nous voir mourir à petit feu pendant des semaines et des mois.
Ils feraient mieux de supprimer carrément toute nourriture, mais cette demi-portion, je me demande s’ils ne nous la donnent pas exprès pour prolonger notre agonie. On ne peut tout de même pas se suicider. Il paraît que c’est de la lâcheté, je crois que c’est plutôt le courage qui nous manque. »

Ce courage ou cette lâcheté, un petit juif hongrois du convoi évacué d’Auschwitz, l’avait eu en se jetant, au moment où il repartait, sous le train qui nous avait amenés, comme chaque jour au chantier. Le corps avait été coupé en deux. C’était dans la brume glacée du matin, nous nous serrions instinctivement comme un troupeau de moutons craignant un orage, tout en regardant, hypnotisés, les morceaux en loques de celui qui venait de nous quitter.

Certains d’entre nous essayaient de deviner une ombre de compassion, devant ce drame, dans le regard des sentinelles, mais elles semblaient elles-mêmes ne plus savoir dans quel monde elles se trouvaient. Et puis on leur avait bien mis dans la tête que nous étions tous destinés à mourir dans les camps, alors ces représentants de la race des Seigneurs, ces géants, ces brutes, ces automates, tremblaient dans leur culotte devant le moindre supérieur galonné et il n’était évidemment pas question de leur demander la moindre solidarité humaine.

Noël, la plus grande fête traditionnelle en Allemagne, nous valut un appel de six heures. Une simple erreur dans les comptes avait provoqué cette décision du Commandant.

Rassemblés à onze heures pour être relâchés normalement trente minutes après, la dislocation n’eut lieu qu’à dix-sept heures. Des dizaines de détenus s’étaient effondrés dans les rangs, frappés de congestion ou simplement d’inanition. Il est vrai qu’il faisait -30° de froid, mais morts ou vifs, il fallait attendre le coup de sifflet libérateur…

La vraie libération ne vint que quatre mois après, quatre mois durant lesquels la plupart d’entre nous, devaient mourir, soit dans le camp, soit dans les convois d’évacuation qui devaient se rendre à Bergen-Belsen pour être liquidés.

L’Armée Rouge devait sauver les rescapés, quelques-uns s’étaient évadés du train… C’était il y a vingt ans !

Texte publié en novembre 1965 dans Le Serment N° 66