Témoignage de Simcha UNSDORFER

Le décathlon du diable et la libération du camp

Traduction Agnès TRIEBEL

« Croyez-m’en, le marathon n’est rien.
Ni le marteau, ni le poids : aucune épreuve particulière
Ne saurait se comparer à notre peine.
J’ai gagné, oui : je suis plus célèbre qu’hier.
Mais bien plus vieux, aussi, plus usé. »
Primo Lévi

Ces quelques vers résument en peu de mots l’épreuve de la déportation et de ces marches vers l’incertitude que constituèrent les évacuations des kommandos et des camps et que l’on appelle communément et à juste titre «les marches de la mort», et qui furent le véritable décathlon du diable.

Simcha Unsdorfer, écrivain tchèque, fils d’un célèbre rabbin de Bratislava, mère patrie de la communauté juive tchèque, fut d’abord déporté à Auschwitz, puis transféré vers le Kommando de Buchenwald à Niederorschel, pour finalement arriver à Buchenwald le soir du 10 avril 1945.

Après la guerre, Simcha Unsdorfer rentra en Tchécoslovaquie. La blessure béante laissée par la disparition des siens et de l’âme juive qui avait quitté Bratislava, le décida à s’exiler définitivement pour l’Angleterre, où il dédia sa vie et son oeuvre à la judaïté orthodoxe.

Auteur d’un ouvrage traduit dans le monde entier «L’étoile jaune», secrétaire général de la British Aguda Israël, puis éditeur de la Tribune Juive, il disparut, prématurément, usé des suites de sa déportation, à l’âge de 42 ans, en 1968.

Il nous paraît intéressant de publier en ce mois d’avril dédié à la mémoire de la libération des camps, les souvenirs de cet homme qui, après dix jours de marche épuisante, parvint à Buchenwald quelques heures avant la libération et est le témoin de ces heures dramatiques, attendues et préparées avec le plus grand courage et dans la clandestinité la plus totale par des antifascistes allemands, ceux qu’il appelle «les vieux» de Buchenwald, eux-mêmes assistés de prisonniers non moins courageux et déterminés à être des acteurs de premier plan dans la libération de leur camp et du joug de leurs bourreaux.

Le témoignage d’Unsdorfer venant d’un détenu qui ne sait rien de l’histoire de Buchenwald et de la vie clandestine du camp, illustre combien ces heures décisives pour le destin de tant d’hommes mirent en présence les sentiments humains les plus contrastés : l’espoir, le désespoir, la peur, le courage, enfin et surtout l’inversion des rôles, car l’heure avait sonné son glas pour la «race des seigneurs».

C’ÉTAIT LE 10 AVRIL AU SOIR…
«Nous étions sans vie et marchions comme des automates, traînant nos jambes pour grimper une côte dans une forêt dense. Mon coeur faillit s’arrêter «C’est la fin», tels étaient les mots qui nous parvenaient de tous côtés, comme un écho, lorsque les SS firent brusquement arrêter la marche à un endroit très sombre de la forêt. (…)

Brusquement nous fûmes éblouis par de puissants phares, braqués sur nous de toutes parts, nous encerclant comme pris dans une toile d’araignée. Tout le terrain était si puissamment éclairé qu’on se serait cru en plein jour, et nous vîmes que nous étions à l’extérieur d’un immense et épouvantable camp. D’immenses portes furent ouvertes et un garde criait du haut de sa tour à ses comparses de l’entrée du camp : «Encore un tas de merde».

C’était un mardi soir, le 10 avril 1945, et le camp avait refermé ses portes derrière nous, tout espoir s’était envolé. Après un appel rapidement passé en revue, on nous parqua dans une baraque sombre et humide, où nous prîmes vite possession du premier rang de paillasses, nous serrant les uns contre les autres comme des sardines. Notre fin était sans doute proche, mais la nature réclame toujours son dû et nous nous endormîmes sur-le-champ, épuisés des tortures infligées au cours des dix derniers jours.

Lorsque nous nous réveillâmes aux premières heures du jour, nous constatâmes que le reste du block était vide, et que chacun d’entre nous aurait pu avoir deux fois plus de place pour dormir et se détendre un peu.

QU’ALLAIT-IL SE PASSER ?
Après un appel qui dura trois heures, nous apprîmes qu’il était aussi question d’évacuer Buchenwald. «On renvoie des milliers de gens tous les jours de Buchenwald à Dachau». «Dachau ???» répétions-nous, «mais comment peut-on survivre à un tel voyage ?».

«Il n’y a qu’un espoir, dit un petit juif polonais. Il faut que tu te faufiles dans la baraque des Tchèques et que tu essayes de trouver un triangle rouge comme le mien, me dit-il, en me montrant le revers de sa veste. Jusqu’à présent, ce ne sont que les Juifs qui sont partis». Cela semblait un bon conseil. Nous nous hâtâmes vers notre baraque pour aller chercher nos vestes et trouver le block des Tchèques. Nous n’eûmes pas à chercher loin.

Notre baraque fut brusquement encerclée, et nous enfermés. «Les Juifs à l’intérieur, les autres sortent, hurlèrent les kapos». Il nous était devenu très clair que les nazis ne supporteraient pas que nous puissions, vivants, assister à leur défaite. Des gardes hors d’eux nous arrachèrent à notre apathie, on nous mit par cinq et nous rejoignîmes, sur la place d’appel, une immense colonne de juifs.

Alors où maintenant ? Quoi ? Qu’allait-il se passer ? À notre grande surprise, on nous distribua une ration de nourriture : 50 grammes de «Kunsthonig», 50 grammes de saucisson et quelques biscuits pour chiens, durs comme de la pierre. Là, nous attendîmes une heure, jusqu’à ce qu’arrive un groupe de SS, lourdement armés, qui se postèrent de chaque côté de notre colonne. Ce n’était plus qu’une question de secondes jusqu’à ce que l’ordre soit donné d’ouvrir les portes et de chasser les juifs, promis à une mort certaine.

Brusquement, nous entendîmes les sirènes du camp hurler de partout. En un éclair, les prisonniers s’enfuirent dans tous les sens, sans plus prêter d’attention aux gardes ni aux kapos. Mais il n’y avait aucun avion en vue. Laissés sans plus aucune surveillance, nous cherchâmes abri à l’intérieur d’un block. «À terre»! hurlèrent ceux qui étaient à l’intérieur, «mettez-vous à terre». Des balles et des grenades cassèrent les vitres et traversèrent le toit. «Préparez- vous à mourir, hurla un prisonnier allemand, devenu à moitié fou, blême et qui se mit debout. Tout le camp est miné. Nous allons tous sauter, dès que les SS seront en sûreté et suffisamment loin, préparez-vous à mourir.» L’un des prisonniers se leva et assomma celui qui était devenu fou.

D’un seul coup, le silence se fit .On n’entendait pas un souffle, si ce n’est les tirs et les grenades exploser à l’extérieur. Comme à Auschwitz, j’essayai désespérément de rassembler mes esprits, pour dire une prière juste avant la fin. Mais mon corps et mon esprit avaient arrêté de fonctionner et je réussis tout juste à marmonner quelques mots de « Shema Israël » que ma mère m’avait appris, et je les répétai de plus en plus fort, comme si j’avais voulu que ma prière couvrit le bruit extérieur. Et tous les autres se mirent à prier ou à crier jusqu’à ce que nous ne formions plus qu’une masse humaine hurlante, couchée ventre et visage à terre ! Puis une fois l’émotion passée, nous retombâmes dans un silence profond.

Les minutes s’écoulaient lentement et la tension était insupportable. Je me libérai de l’emprise de Benzi et rampai jusqu’à la petite fenêtre de la baraque. Prudemment je relevai la tête. La première chose que je vis fut les miradors vides, mais les mitrailleuses toujours pointées vers nous. Puis mes oreilles entendaient un bruit indéfini. Je vis à travers de gros nuages de saleté et de sable des chars rouler vers l’entrée. Ils étaient beige et portaient une étoile blanche. «Les Américains, hurlai-je comme un fou, les Américains». Au même moment, le drapeau blanc se hissa lentement au bout d’un long mât à l’entrée principale.

SOUS LA SURVEILLANCE ARMÉE DES DÉTENUS
«Un drapeau blanc, criai-je, la capitulation». Tous se bousculèrent follement à la fenêtre, quelques prisonniers craignant qu’un seul drapeau blanc ne suffise pas, arrachèrent leur chemise, agitant ce bout de chiffon blanc aux fenêtres. La plus grande partie des chars et blindés avaient continué leur chemin, écrasant cette nation qui avait infligé à l’humanité une défaite définitive, irréparable, irrévocable.

Des prisonniers allemands, les «vieux» de Buchenwald, allaient et venaient devant le portail, armés de mitraillettes, de fusils et revolvers. Leur visage était comme un masque blanc, mais leurs yeux brillaient d’un feu intense. Leur but était de mater les gardes SS, ces assassins, qui à l’heure des représailles tentaient de s’enfuir à travers l’épaisse forêt toute proche de Weimar. Alors que les « vieux » de Buchenwald se pressaient devant le portail, on vit le premier véhicule américain rentrer dans le camp même. Nous nous précipitâmes, embrassâmes et caressâmes le casque du premier homme, un officier, qui passa la tête à travers la lucarne. Il fut hissé hors du char et porté au-dessus des épaules.

Le grand jour tirait sur sa fin. Le crépuscule tombait. Le camp était maintenant en possession d’une centaine de SS sous la surveillance armée de détenus qui les avaient rattrapés et traînés jusque là. Certains portaient encore leur uniforme détestable, détesté, d’autres avaient déjà enfilé une tenue civile, prête depuis plusieurs mois déjà.

Les nazis furent mis dans un block séparé, proche de l’entrée principale, et mis sous la surveillance de détenus. Ils pleuraient comme des enfants perdus et criaient leur innocence aux détenus venus encercler le block. Certains affirmaient de façon passionnelle et dramatique qu’ils n’avaient jamais été, ne serait-ce qu’à proximité, dans le camp de Buchenwald. D’autres affirmaient encore qu’ils n’avaient rien été de plus que de «simples gardes». Ces sales types prétendaient même que leurs grands-parents avaient été juifs. On n’avait encore jamais vu le bourreau devenir victime.. .

Texte publié en mai-juin 2000 dans Le Serment N° 271