Témoignage de Victor ODEN (2)

L’évacuation du camp de Langenstein-Malachit

Nous sommes en avril 1945. Himmler, chef de la Gestapo, vient de publier une circulaire secrète dans laquelle il est indiqué  » que pas un déporté ne doit tomber vivant entre les mains des alliés, le camp doit être détruit, les fosses communes nivelées « .

À Langenstein, des bruits circulent, on parle déjà d’exécuter ce plan. Les déportés du camp seront, comme chaque jour, menés à la mine et murés dans le tunnel que les S.S. feront ensuite sauter à la dynamite. Nous sommes décidés à ne pas y aller et, si besoin est, à vendre chèrement notre vie.

La direction du camp a-t-elle eu connaissance de nos décisions par quelques mouchards, c’est possible, car le 7 avril 1945 au matin, les déportés sont rassemblés. Les kapos, chefs de blocks et leur suite sont bottés, habillés à neuf, en civil ; ils doivent aider les S.S. à  » maintenir l’ordre « . Ordres et contre-ordres se succèdent toute la matinée et une partie de l’après-midi. Enfin, dans la soirée, le camp est évacué.

Les déportés capables de marcher sont groupés par centaines. Des chariots avec ravitaillement, pour nos gardes surtout, suivront le long convoi. Quant aux malades, ils resteront abandonnés de tous, et peut-être brûlés aux lance-flammes.

Comprenant au départ tout l’effectif du camp, peu de Français, trois à quatre cents, beaucoup de Polonais, de Russes, de Tchèques, des Belges (je pense à mes amis Van Praag, Lebrun), des Luxembourgeois. Nous quittons Langenstein pour ne plus y revenir, encadrés par les S.S. la mitraillette en mains.

En raison de la désorganisation des transports ferroviaires, due aux bombardements, nous partons à pied par la route, avec pour tout bagage, et en ce qui me concerne, quelques bibelots fabriqués clandestinement dans le camp, à Buchenwald plus particulièrement.

Tenant compte des difficultés rencontrées, notre parcours n’est pas tracé à l’avance. Il nous arrivera durant notre exode de revenir à notre point de départ, selon le lieu. Nous allons passer à Halbertsadt, puis nous prendrons la direction de Magdebourg, nous reviendrons sur nos pas pour prendre la direction de Halle, Aschersleben, Eisleben, Kotben, Halle, Bitterfeld, puis nous passerons l’Elbe à Torgau, nous dirigeant vers Kotbus, puis retour en arrière (des avant-gardes soviétiques ayant été signalées), et enfin Wittemberg.

Pour moi, l’exode s’arrêtera là. À bout de force, je m’évaderai de ce qui reste de la colonne le 21 avril 1945 au soir, à la faveur d’un bombardement. Une balle perdue m’atteindra au bras droit. Je ne m’en apercevrai d’ailleurs pas de suite, tant l’espoir de retrouver la liberté nous donnait des ailes.

Notre odyssée dura 15 à 18 jours, car les quelque trois cents rescapés qui restaient lors de mon évasion ont continué à errer sur les routes. Pendant ce temps, nous avons reçu des rations variant entre 200 et 50 grammes de pain par jour, parfois une tranche de saucisson de l’on ne sait trop de quoi, une autre fois un litre d’eau chaude. J’ai, comme tous mes camarades (je songe à Saudmond, Heurtevin, Zador, Pierrou, Joubert, Jiquez) mangé de l’herbe, des feuilles de saule, du charbon de bois… je passe sur l’histoire du charbon de bois car je n’avais pas en guise d’estomac un concasseur.

J’ai mangé du blé moisi que j’avais trouvé lors d’une halte. Je me rappellerai toujours ce jour-là. J’ai failli mourir. Après avoir avalé gloutonnement le blé, j’ai bu l’eau d’un marais, ce qui n’a pas manqué de faire gonfler le blé. De grosses gouttes de sueur perlaient à mon front, mais je m’accrochais, je serrais les poings en me disant intérieurement :  » tu ne vas pas crever, Bon Dieu (excusez-moi), il faut ramener tes os pour raconter ce que tu as vu « .

Tout au long de la route, les coups de feu claquent sans arrêt. Les S.S. exécutent, selon le plan établi, d’une balle dans la nuque tous les déportés qui ne peuvent plus marcher. Par deux fois, l’un de ces bandits essaiera vainement de me faire tomber dans un fossé, m’appuyant le canon de sa mitraillette sur le menton. Croyez-moi, ce sont des moments que l’on n’oublie pas.

Durant notre marche, nous avons fait quelques haltes le soir, après avoir parcouru des dizaines de kilomètres par jour. Un soir, nous avons dormi dans un marécage et, le matin suivant, j’ai eu toutes les peines du monde à me sortir de ce bourbier où j’étais enfoncé.

Un jour, après une première marche matinale d’une vingtaine de kilomètres, la colonne s’est arrêtée. Des S.S. ont fait circuler le bruit que nous pouvions la quitter et attendre dans les bois, qu’un chariot passerait prendre ceux qui ne pouvaient plus suivre. Beaucoup de déportés ont quitté les rangs malgré les conseils que nous pouvions leur donner. J’ai en partie assisté à ce qui suivit : de pauvres bougres squelettiques, se traînant à peine, quittent la colonne et se dirigent vers le taillis. Froidement, et avec le cynisme qui les caractérise, les S.S. ouvrent le feu, tuant comme des lapins ceux qui avaient pu croire un seul instant en la parole de ces assassins. On serre les poings quand on assiste à un tel spectacle de barbarie.

Je pense en cet instant aux S.S. de Buchenwald qui, lors du bombardement des usines Gustlov et Mi-Bau, les tripes en l’air, au moment de rendre l’âme nous appelaient  » camarade « .

Fidèles à la mémoire de nos morts, nous avons fait le serment solennel de tout mettre en oeuvre pour que le monde ne connaisse plus jamais ces noms sinistres de Buchenwald, Auschwitz, Mauthausen, Ravensbruck et autres lieux..

Fidèles à nos morts, disparus dans la fumée des crématoires, assassinés sur les routes, nous montons une garde vigilante autour de la Paix. Les survivants des camps de la mort lutteront pour ne pas permettre à une poignée d’anciens nazis ou, d’apprentis nazis de remonter impunément à la surface.

PLUS JAMAIS ÇA !

Texte publié le 2° trimestre 1973 dans Le Serment N° 92