L’album d’Angeli

Notre camarade Georges Angeli nous a quittés le 14 septembre dernier, à l’âge de 90 ans.

Arrivé à Buchenwald le 27 juin 1943, dans le premier grand convoi parti de Compiègne le 25 juin, il est immatriculé 14824.

Photographe de profession, il est employé au laboratoire photographique du camp. Il va clandestinement se fabriquer un appareil photo et prendre avec l’aide de José Fosty des photos du camp.

Durant de nombreuses années, il n’a cessé de témoigner et montrer ses photos.
En mars 2000, Ilsen About et Clément Chéroux ont recueilli ses propos que nous publions ci-dessous.

Après son certificat d’étude, Georges Angeli est employé comme apprenti chez un photographe. En juillet 1939, à l’âge de 19 ans, il s’engage pour un service militaire d’une durée de trois ans. Pendant qu’il effectue ses classes à Caen, la guerre est déclarée. C’est la drôle de guerre. A Marseille, sur le bateau qui l’emmène en Algérie, il apprend que l’armistice est signé. Il y finira cependant son service à Blida. En 1942, il rentre en France et reprend quelques mois son métier de photographe à Poitiers. Là, il est requis par le Service du travail obligatoire pour construire le mur de l’Atlantique. Il décide de déserter et prend des contacts pour passer en Espagne. Début 1943, il est arrêté près de Perpignan et interné au Castillet puis à Compiègne. Au mois de juin 1943, il est déporté à Buchenwald.

Dans quelle condition s’est effectuée votre arrivée à Buchenwald ?

Nous sommes arrivés à Buchenwald à la belle saison. Après avoir franchi la porte du camp, il y a tout d’abord une vue magnifique sur la plaine. Les baraquements et bâtiments étaient en dur avec des parterres de fleurs. Nous avions l’impression que c’était un endroit… convenable. Ce n’est qu’après, au petit camp, que le décor a changé.

Nous avons été appelés, puis dirigés vers un bâtiment. Là aussi, les choses se sont faites d’une manière assez convenable par rapport à d’autres transports : nous devions donner nos affaires et un secrétaire notait au fur et à mesure : une bague, une montre, des bijoux éventuellement. C’était une organisation méticuleuse. Tout était conservé dans des petits sachets en toile avec un numéro. Ainsi démunis et totalement nus, nous sommes allés à la salle de douche, puis au “frizer”, c’est-à-dire le tondeur qui rase la tête et tout ce qu’il y a à raser. Là aussi, nous avons eu un régime de faveur par rapport à d’autres qui étaient plongés dans une vasque en aluminium remplie de grésil pour être désinfectés ; nous avons simplement eu un coup de Fly-tox sous les bras et le bas-ventre. Puis nous avons été dirigés vers le magasin d’habillement. Il y avait là des casiers et un long comptoir sur lequel on nous balançait une veste, un pantalon, des chaussures ; nous avons eu des galoches en bois, mais d’autres transports n’avaient que des claquettes. Il fallait alors s’échanger les vêtements avec d’autres pour avoir la bonne taille.

Nous avons également reçu deux bandes de tissu avec notre matricule un pour la veste et l’autre pour le pantalon et un triangle rouge avec le “F” des Français et le numéro à cinq chiffres.

Avez-vous été photographié à votre arrivée ?

Le lendemain nous passions à la Fotoabteilung, c’est à dire la photo anthropométrique, afin d’être photographiés de face et de profil pour notre dossier. La baraque était juste en face du bureau du commandant, d’un seul tenant avec le service de la Gestapo. Nous faisions la queue en attendant d’être photographiés. Devant le baraquement, je jette un coup d’oeil à l’intérieur et dis à mes camarades en plaisantant que ça ne me déplairait pas d’être affecté là. Lorsque vient mon tour, le SS qui avait une liste avec les noms, adresses et professions me dit en français et -chose étonnante de la part d’un SSen me vouvoyant : “Vous êtes photographe depuis combien de temps ?” Je lui réponds : “Oui, depuis l’âge de 14 ans”. Il me dit d’aller me faire photographier puis de revenir le voir. Photographié de face et de profil, sur la chaise pivotante, c’était très rapide, je suis retourné le voir. Il m’a reposé les mêmes questions pour savoir si je ne racontais pas de “bobards”. Et le lendemain j’étais affecté au service photographique. Ce fut ma grande chance.

Je ne peux pas dire que j’ai honte d’avoir été dans ce kommando là, non ça s’est trouvé comme ça ; mais, par rapport aux autres camarades, j’avais conscience du privilège que j’avais, sans avoir rien fait. Etant au Kommando photo, j’ai bénéficié d’un régime de faveur.

Quels étaient le rôle et l’organisation du service photographique ?

Le laboratoire servait à réaliser les photographies de face et de profil, mais aussi à fixer les différentes phases d’avancement ou de transformation du camp. C’était également une sorte de magasin photo, une entreprise au bénéfice des SS gérée par le réserviste Oberscharführer. Les SS pouvaient venir acheter une pellicule pour leur usage personnel et la faire développer. D’ailleurs, il y avait toujours plus de travail en début de semaine parce qu’il y avait eu le week-end.

Dans le service, il y avait deux SS et 11 ou 12 prisonniers qui étaient tous des camarades allemands internés. Le kapo, Edo Leitner, que nous appelions Pep, était prisonnier depuis (1936). C’était un communiste allemand qui parlait français et était passionné d’Espéranto. Il me parlait lorsque nous trouvions une occasion. J’ai appris à le connaître et je l’appréciaisbeaucoup. A part lui, aucun n’avait de notion de photographie ; il y avait un boulanger, un orfèvre, un menuisier, etc. Tous internés anti-nazis. Chacun avait sa spécialité. Karl, qui était témoin de Jehovah, était chargé des choses artistiques, telles : confectionner des albums, d’en faire la calligraphie, les titres et les légendes, etc. Il faisait même des cartes d’anniversaire au pochoir pour les allemands. Mon travail, de juin 1943 à août 1944, c’était le laboratoire, je faisais uniquement le tirage des négatifs qui étaient développés par un autre prisonnier. Je n’ai jamais eu l’occasion d’assister à une prise de vue, ni d’en faire.

Le laboratoire, où il y avait deux postes de travail identiques très bien équipés, la salle de prise de vues. Il y avait aussi une grande salle de classement des clichés. Dans cette salle, il y avait le bureau de l’Oberscharführer, le SS principal, puis un autre petit bureau d’un autrichien qui était peut-être caporal.

Dans la salle de classement des photos, j’avais découvert quelque chose qui m’intéressait particulièrement : c’était cinq ou six albums photos, qui retraçaient l’évolution du camp depuis sa création : le défrichage des arbres, les fondations et la vie du camp.

L’occasion s’est-elle représentée ?

Lorsque je faisais des tirages, j’ai vu passer des photos d’exécutions ou de morts que j’ai tirées en double et que j’ai cachées. J’en ai quelques-unes montrant des morts en transport. Ils avaient voyagé nus puis photographiés à l’arrivée, avant de passer au crématoire, où un numéro était inscrit sur leurs fronts, pour les reconnaître. J’en ai une autre représentant un Russe avec une balle dans la nuque. Ces images étaient compromettantes pour les nazis, mais c’était leur perfectionnisme, dans le mauvais sens du terme. Lorsque Himmler venait visiter les camps, ils devaient pouvoir montrer comment ils opéraient. Parce que Himmler était le grand maître, c’est lui qui décidait de tout, alors il fallait lui donner des preuves que ce qu’il avait ordonné avait bien été exécuté avec zèle.

A l’époque, je me doutais fort bien de ce qui serait advenu si j’avais été découvert. J’étais conscient du risque. C’est bien plus tard que j’ai appris ce qui était arrivé à mon prédécesseur au laboratoire : Rudolf Opitz, condamné à trois ans de camps, il devait être libéré en 1939. Avant son départ, il avait réalisé au laboratoire son portrait qu’il avait agrandi et encadré. A moment de partir, il est fouillé : le gardien trouve le cadre et lui demande ce que c’est. Opitz explique que c’est pour sa femme. Mais d’un geste violent, le garde casse le cadre et découvre entre la photo et le fond des clichés qui représentaient des pendaisons. Il a été enfermé pendant trois jours dans le bunker et martyrisé jusqu’à la mort.

Vous avez cependant pris des risques plus importants en réalisant des photographies clandestines à l’intérieur du camp ?

Un autre dimanche matin, en fouillant dans le grenier de la baraque, j’avais également découvert un

carton avec des appareils amateurs très rudimentaires qui avaient dûs être réformés. J’en ai pris un que j’ai observé, pour vérifier s’il fonctionnait, et que j’ai même démonté pour nettoyer l’objectif. Il a fallu que je vole deux pellicules dans le stock. Je les ai prises dans le dernier paquet, en prenant soin de les remplacer par des bobines de films développés entourées de papier de protection et soigneusement remises dans leur emballage. On n’y voyait rien et le SS qui aura acheté ces films n’aura eu que l’emballage.

Un dimanche après-midi, c’était en juin 1944, j’ai décidé de faire des photographies dans le camp et suis donc revenu du laboratoire avec l’appareil enveloppé dans un papier journal. J’avais demandé à mon camarade belge José Fosty de me servir de paravent ainsi qu’à Raymond Montégut et André Maes de nous suivre de loin et, éventuellement, de faire semblant de s’engueuler pour détourner l’attention. Le dimanche aprèsmidi, à vrai dire, à part les sentinelles dans les miradors, c’était rare qu’il y ait des SS dans le camp. Mais c’était aussi le moment où il y avait le plus de prisonniers dans le camp, puisque, à ce moment-là, personne ne travaillait. Comment avoir confiance, parmi les droits communs, les bandits et autres ? Il y en a qui auraient étranglé n’importe qui pour avoir des cigarettes ou d’autres choses. Nous craignions surtout les indiscrétions : s’il était venu aux oreilles des nazis qu’on avait vu quelqu’un photographier dans le camp, cela aurait été un risque considérable. Donc l’appareil était enveloppé dans un journal que j’avais déchiré à l’emplacement de l’objectif. Je tenais le paquet sous le bras ou sur l’estomac et je l’orientais, sans avoir besoin de regarder dans le viseur, vers ce que je voulais photographier. J’avais aussi déchiré le journal pour atteindre la molette d’enroulement que je tournais au jugé pour faire le cliché suivant. C’étaient des pellicules 6×9 cm, donc il y avait normalement 8 vues, deux fois ; mais je tournais la pellicule sans regarder les numéros, il n’y en a eu qu’une douzaine d’utilisables. C’était assez facile parce qu’il n’y avait pas de réglage à faire. Le seul problème fut pour recharger l’appareil avec la deuxième pellicule. Nous nous sommes cachés, avec José Fosty, près des lavabos du petit camp qui étaient barricadés pour cause de réparation, pendant que les autres faisaient le guet.

Je ne pouvais pas photographier de prisonniers squelettiques parce que, avec cet appareil, il n’était pas possible de faire des premiers ou des gros plans. Il n’y avait pas de mise au point, la profondeur de champ était seulement de trois mètres à l’infini. J’avais cependant repéré ce qui m’intéressait dans le camp : la place d’appel, le poste d’entrée, le crématoire, l’arbre de Goethe avec la cuisine et le magasin d’habillement, l’infirmerie du petit camp, le block des cobayes, les latrines, le cinéma, etc. J’ai dû prendre en tout une douzaine de vues.

Qu’avez-vous fait ensuite de l’appareil et des pellicules ?

Le lendemain, j’ai remis l’appareil photo dans le carton après avoir essuyé les empreintes. Les deux pellicules non développées sont allées rejoindre les photographies que j’avais tirées en double, dans une boite en fer que je cachais sous le plancher. Quelques mois plus tard, en août 1944, il y a eu le bombardement du camp. Dans les décombres de la baraque, j’ai pu sauver ma boite que j’ai cachée un moment sous ma paillasse. Mais j’étais très embarrassé, car il suffisait qu’il leur prenne la fantaisie de changer les paillasses, ou de fouiller. Ma grande hantise c’était aussi de partir dans un kommando car, depuis que le laboratoire était détruit, je n’avais plus de travail. Finalement, j’ai enterré la boite au pied de l’escalier qui menait à l’étage supérieur du block 40. Le lendemain de la libération, j’ai récupéré ma boite et j’ai gardé l’oeil dessus jusqu’au rapatriement, sans dire à personne ce qu’il y avait dedans.

De retour en France, j’ai été accueilli chez les parents de mon camarade Marcel Vittet. J’ai ouvert la boite et tout le monde était très étonné de voir les photos. Mais ce n’était pas tout, il y avait encore les deux pellicules à développer. Marcel Vittet connaissait un photographe chez qui nous sommes allés et qui m’a laissé développer les deux bobines.

Voila comment cela s’est passé. Si j’ai fait ces phos et en ai dérobé d’autres, c’était dans l’espoir d’être libéré et d’apporter un témoignage. La seule chose que je peux dire encore, c’est qu’à mon retour je les ai montrées immédiatement mais que ça n’a pas rencontré beaucoup d’intérêt.

Le Serment N°334

 

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Dévoilement d’une plaque à la mémoire de Georges Angeli

Depuis le samedi 2 avril 2016, une plaque honorant la mémoire du célèbre déporté photographe du camp de Buchenwald, Georges ANGELI, (1920-2010 ) – déporté du Convoi du 25 juin 1943 , matricule 14824 -, a été apposée sur le seuil de la salle communale de Vouneuil-sur-Vienne ( 86 ) dont il était originaire.

image001Cette cérémonie avait été précédée d’un dépôt de gerbe au pied de la stèle mémorielle du village natal de Georges Angeli, cérémonie au cours de laquelle la fille de celui-ci, Madame Catherine Glasz et le Secrétaire général de notre Association se sont recueillis en présence de nombreuses personnalités dont le Consul d’Allemagne à Bordeaux ou le préfet de la Vienne…

image002La délégation officielle ainsi que de nombreux amis de Georges Angeli se sont ensuite rendus à la salle des fêtes de Vouneuil où le nom de notre ami défunt a été donné à la grande salle du bâtiment .
Messieurs le préfet et le maire de Vouneuil, le représentant de notre Association ainsi que le consul d’Allemagne se sont ensuite exprimés pour évoquer les temps nouveaux de l’amitié franco-allemande.

image003Rappelons qu’une évocation documentaire sur Buchenwald ainsi qu’une exposition consacrée aux dessins de cet enfant déporté que fut Thomas GEVE est organisée à la mairie de Vouneuil jusqu’au 17 avril prochain.

Jean-François Fayard


2 commentaires sur “L’album d’Angeli

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