Le Président Obama à Buchenwald

20090605 / Weimar / Gedenkstätte Buchenwald Besuch von US Präsident Barack Obama (Foto: Peter Hansen / digital)
(Photo: Peter Hansen / digital) – Fondation des Mémoriaux de Buchenwald Dora

Premier président des Etats-Unis d’Amérique à se rendre à Buchenwald, Barak Obama y a été accueilli, entre autres, par notre ami Bertrand Herz, Président du Comité international Buchenwald-Dora et Kommandos et Floréal Barrier, Président du Beirat des anciens détenus. C’est en compagnie d’Elie Wiesel et de Bertrand Herz que le Président Obama et Angela Merkel, Chancelière de la République fédérale d’Allemagne ont rapidement visité le camp, et rendu hommage à ses victimes, mais aussi à ceux qui avaient su s’organiser pour résister à la déshumanisation. Au terme de leur parcours, et après s’être recueillis devant la plaque honorant les morts de Buchenwald, la Chancelière et le Président ont prononcé chacun un discours que nous reproduisons intégralement.

Paru dans Le Serment N°326


Le discours du Président OBAMA

La chancelière Merkel et moi même venons de terminer notre visite ici à Buchenwald. Je veux remercier le Dr. Volkhard Knigge, qui nous a expliqué ce que nous avons vu. Je suis particulièrement reconnaissant d’être accompagné de mon ami Élie Wiesel, ainsi que de M. Bertrand Herz, tous deux survivants de ce lieu.
Nous avons vu l’endroit nommé petit Camp où Elie et Bertrand ont été envoyés, jeunes garçons.
Effectivement, au lieu de commémoration de ce camp, se trouve une photo qui montre un Elie de 16 ans dans un des châlits avec les autres. Nous avons vu les fours crématoires, les miradors des gardes, les barrières en fils barbelés, les fondations des baraquements qui ont pu loger des gens dans les plus inimaginables conditions.
Nous avons vu le monument commémoratif – une plaque en acier, comme l’a dit la chancelière Merkel, qui est chauffée à 37 degrés Celsius, la température du corps humain. Souvenons-nous qu’ici, les hommes n’étaient pas considérés comme des hommes parce qu’ils étaient différents.
Aujourd’hui ces paysages n’ont pas perdu de leur horreur avec le temps. Alors que nous marchions, Élie a dit «si ces arbres pouvaient parler». Et il y a une certaine ironie de voir la beauté de ce paysage et de penser aux horreurs qui ont eu lieu ici. Plus d’un demi-siècle après, notre chagrin et notre indignation face à ce qui s’est passé n’ont pas diminué. Je n’oublierai pas ce que j’ai
vu ici aujourd’hui.
J’ai entendu parlé de ce lieu tout petit par mon grand oncle, qui était un jeune homme engagé dans la Seconde Guerre mondiale. Il faisait partie du 89e régiment d’infanterie, les premiers Américains à atteindre un camp de concentration. Ils ont libéré Ohrdruf, l’un des camps annexes de Buchenwald.
Il est rentré de son service en état de choc parlant peu et s’isolant des mois durant de la famille et des amis, seul avec des souvenirs douloureux qui ne quittaient pas sa tête.
Et avec ce que j’ai vu ici, avec les images que nous avons vu, je comprends parfaitement que quelqu’un qui a été témoin de ce qui s’est passé ici soit en état de choc.
Le Commandant de mon grand oncle, le Général Eisenhower, a compris cette réaction de silence. Il avait vu les piles de corps humains, les survivants affamés et les déplorables conditions que les soldats Américains ont trouvé lorsqu’ils sont arrivés, et il savait que ceux qui avaient été témoins de ces choses pourraient être être incapables de trouver les mots pour les décrire ;
qu’ils risquaient d’être rendus muets comme le fut mon oncle. Et il savait que ce qui s’était passé ici était si impensable qu’une fois les corps enlevés, peut-être personne ne pourrait le croire.
Et c’est pour cela qu’il a ordonné aux troupes Américaines et aux Allemands des villes voisines de visiter le camp. Il a invité les élus du Congrès et les journalistes à se porter témoins et a ordonné que des photos et des films soient faits. Et il a insisté pour que chaque coin de ce camp soit vu afin que – et je cite, il puisse «être en position de donner la preuve de première main de ces choses si jamais dans le futur ici se développe une tendance a considérer ces allégations comme pure propagande ».
Nous sommes ici aujourd’hui car nous savons que ce travail n’est pas fini. Jusqu’à ce jour, il y a ceux qui insistent sur le fait que l’Holocauste n’est jamais arrivé – un déni des faits et de la vérité dépourvu de fondement, et odieux. Ce lieu est l’ultime obstacle à de telles pensées ; un rappel de notre devoir de confronter ceux qui pourraient mentir sur notre histoire.
Aussi jusqu’à ce jour, il ya ceux qui perpétuent toute forme d’intolérance – racisme, antisémitisme, homophobie, xénophobie, sexisme et plus – haine qui dégrade ses victimes et nous amoindris tous. Au cours de ce siècle nous avons vu des génocides. Nous avons vu multitudes de tombeaux et les cendres de villages brulés jusqu’au sol ; les enfants utilisés comme soldats
et le rapt utilisé comme arme de guerre. Ces lieux nous enseignent que nous devons toujours être vigilants quant à la progression du mal à notre époque, que nous devons rejeter le faux confort, croire que la souffrance des autres n’est pas notre problème, que nous devons nous engager à résister face à ceux qui assujettiraient les autres dans l’objectif de servir leurs propres
intérêts.
Mais comme nous voyons aujourd’hui la capacité de l’être humain au mal et notre obligation partagée de le défier, la capacité de l’être humain à faire le bien est aussi rappelée. Au milieu des innombrables actes de cruauté qui ont eu lieu ici, nous savons qu’il y a eu aussi de nombreux actes de courage et de gentillesse. Les Juifs qui ont insisté pour jeûner à Yom Kippour. Le cuisinier du camp qui a caché des pommes de terre dans la doublure de son uniforme de détenu et les a distribuées à ses camarades malades risquant sa propre vie pour les sauver. Les prisonniers qui se sont organisés pour protéger les enfants ici, les mettant à l’abri du travail et leur donnant plus à manger. Ils ont mis en place des classes secrètes, certains des détenus ont enseigné l’histoire, les maths et poussé les enfants à penser à leur future profession. Et nous avons entendu parler de la résistance qui s’est organisée ici et dont les membres, quelle ironie, se réunissaient dans les latrines du camp, latrines que les gardiens du camp trouvaient si répugnantes qu’ils n’y allaient jamais, et c’est ainsi que cet endroit est devenu le lieu ou de petites libertés pouvaient prospérer.
Quand les GI américains sont arrivés ils furent étonnés de trouver plus de 900 enfants toujours en vie, et le plus jeune n’avait que 3 ans. Et il m’a été dit que deux prisonniers avaient même écrit une chanson de Buchenwald que beaucoup ici chantaient. Parmi les paroles il y avait : «peu importe notre destin, nous dirons oui à la vie, pour le jour qui viendra où nous serons libres… Car nous gardons dans le sang la volonté de vivre. Et dans le coeur, dans le coeur la foi.” Ces individus n’auraient jamais pu savoir que le monde parlerait un jour de ce lieu. Ils n’auraient pas pu savoir que certains d’entre eux vivraient et auraient des enfants et petits enfants qui auraient grandi en écoutant leurs histoires et retourneraient ici plusieurs années après pour trouver un musée, des stèles de mémoire et l’horloge de la tour figée sur 3h15, le moment de la libération. Ils n’auraient pu savoir comment la nation d’Israël s’est construite sur l’holocauste et les forts engagements durables entre cette grande nation et la mienne. Et ils n’auraient pu savoir qu’un jour un Président Américain visiterait cet endroit et parlerait d’eux et qu’il le ferait se tenant à coté de la chancelière Allemande dans une Allemagne qui est maintenant une démocratie vive et un allié des Américains de valeur.
Ils n’auraient pu savoir ces choses. Mais toujours entourés par la mort ils ont fait l’effort suprême de tenir solidement pour la vie. Dans leurs coeurs ils avaient toujours l’espoir que le mal, au final, ne triompherait pas, que, bien que l’histoire soit imprévisible, elle forme une route vers le progrès, et que le monde se souviendrait d’eux, un jour. Et maintenant il ne tient qu’à nous,
les vivants, dans notre travail, où que nous soyons, de résister face à l’injustice, l’intolérance et l’indifférence quelles que soient les formes qu’elles prennent, et s’assurer que ceux que nous avons perdus ici ne sont pas partis en vain. Il ne tient qu’à nous d’honorer cet espoir.
Il ne tient qu’à nous d’apporter notre témoignage ; de s’assurer que le monde continue à constater ce qui s’est passé ici ; pour se souvenir de tous ceux qui ont survécu et de tous ceux qui ont péri, et pour se souvenir d’eux, non pas comme de simples victimes mais en tant qu’individus qui ont espéré et aimé et rêvé tout comme nous.
Et tout comme nous nous identifions aux victimes, il est aussi important pour nous je pense de se rappeler que les auteurs d’un tel mal étaient des hommes, aussi, et que nous devons nous prémunir de notre propre cruauté. Et je souhaite exprimer des remerciements particuliers à la chancelière Merkel et au peuple allemand, car il n’est pas facile de regarder le passé comme ils le font en en prenant acte et en décidant de s’élever contre toute situation comparable… »
(traduction Dorothée Durand)

Paru dans Le Serment N°326


Le discours de Mme Angela Merkel

AFP_090605obama-merkel-buchenwald_gC’est en 1937 que fut ouvert ce camp. A proximité de Weimar, là où la culture et la civilisation ont donné des oeuvres admirables, où se sont rencontrés de grands esprits. Mais ici la terreur et la tyrannie ont régné.
Le Président américain et moi-même nous sommes recueillis devant la plaque commémorant les victimes, ce qui nous a permis de nous souvenir de ce qui s’est passé ici, en ce lieu
qui n’était pas un lieu de vie, mais un lieu de mort, d’horreur, de terreur, de souffrance. Il n’y a pas de mots pour dire ce que l’on ressent face à ce qui s’est passé ici et dans les autres camps de concentration.
Je voudrais m’incliner devant toutes les victimes du national socialisme. Mais comment tout cela a-t-il pu arriver ? Comment l’Allemagne a-t-elle pu être à l’origine de ce qui s’est alors répandu dans toute l’Europe ? C’est ce qui explique notre volonté inflexible que jamais plus rien de semblable ne se renouvelle.
Les associations de déportés ont fait une déclaration au début de l’année: Les derniers témoins oculaires s’adressent à l’Allemagne et à l’opinion internationale pour que la Mémoire et la Commémoration se perpétuent dans le temps.
“Nous invitons les jeunes générations, écrivent-elles, à poursuivre notre lutte contre l’idéologie nazie et pour un monde juste, un monde de paix et de tolérance, un monde qui devrait être libéré de tout antisémitisme, racisme, xénophobie et extrêmisme fascisant.” Cet appel des survivants exprime la responsabilité particulière qui est celle des Allemands et avec laquelle ils
doivent faire face à l’histoire.
Trois grands messages s’imposent à moi aujourd’hui. D’abord, une partie de la raison d’Etat de l’Allemagne est de se souvenir perpétuellement de la Shoah et de la rupture de civilisation qu’elle représente. C’est la seule façon d’assurer notre responsabilité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me réjouis qu’aujourd’hui un dialogue avec les jeunes, des témoignages, des documents soient disponibles ici, sur place.
Deuxièmement, toujours rappeler les sacrifices faits par tant d’hommes et de femmes pour mettre fin au régime de terreur national-socialiste et libérer tous ceux qui en étaient les victimes. Et c’est la raison pour laquelle je voudrais remercier le Président des Etats-Unis, Barak Obama d’avoir choisi de venir ici, à Buchenwald. C’est pour moi l’occasion de souligner une fois encore que nous, Allemands, n’oublierons pas que nous devons, au lendemain de la guerre, à la détermination, à l’engagement, et il faut bien le dire, au tribut en vies humaines versés par les Etats-Unis et tous ceux qui étaient à leurs côtés en tant qu’Alliés ou résistants, la chance d’avoir pu prendre un nouveau départ et d’avoir acquis la paix et la liberté. C’est grâce à cela que nous avons pu reprendre pied dans la communauté internationale, grâce au partenariat que nous avons conclu et qui a finalement conduit, en 1989 à la réunification de notre pays et à la fin de la division de l’Europe. Nous rendons ici hommage à toutes les victimes qui ont été internées dans ce camp, camp qui est ensuite resté ouvert sous la domination soviétique au delà de l’année 1945.
Troisièmement, ici, à Buchenwald, je voudrais rappeler l’obligation que nous avons, nous, Allemands, au regard de l’histoire. Notre combat, c’est celui des droits de l’Homme, de l’état de droit et de la démocratie. Nous luttons contre l’extrémisme, la xénophobie et l’antisémitisme, nous nous engageons au service de la liberté et de la paix, avec les Etats-Unis d’Amérique ainsi qu’avec nos amis et partenaires, avec nos alliés.”

(traduction Dominique Durand)

Paru dans Le Serment N°326


 (Photo: Peter Hansen / digital)
(Foto: Peter Hansen / digital) Bertrand Herz, Elie Wiesel, Angela Merkel, Volkhardt Knigge, Barack Obama – Fondation des Mémoriaux de Buchenwald Dora

Une visite “privée” , par Bertrand Herz

Je ne sais pas si la visite du Président Obama a revêtu réellement un caractère privé, en raison de ses attaches familiales avec son grand-oncle, un des libérateurs d’Ohrdruf. Ce que je peux affirmer par contre, c’est que l’homme à qui, en compagnie de la Chancelière Angela Merkel, d’Elie Wiesel, puis du Professeur Volkhard Knigge j’ai fait visiter le camp ne m’est apparu à aucun moment comme le Président du plus puissant État du monde, mais comme un simple visiteur, certes averti, qui se rendait dans ce camp pour acquérir sur le terrain une vision concrète des crimes commis en ce lieu par les nazis. Il a regardé les vestiges, examiné les photos, posé des questions, écouté les explications, sans jamais se départir d’une simplicité exceptionnelle et d’une extraordinaire capacité d’attention.
Il a d’ailleurs, juste après sa visite du camp, commencé son discours par ces mots : j’ai vu ceci, j’ai vu cela, avant de passer à des considérations plus générales sur la mémoire de la déportation et le négationnisme. La chancelière a manifesté également, bien qu’elle ait visité le camp dans le passé, un intérêt soutenu, et posé beaucoup de questions pertinentes.
Que ce sentiment se soit ouvertement ou non exprimé, j’ai, pendant la visite, personnellement ressenti également, de la part de ces illustres visiteurs, de la déférence à l’égard des deux rescapés qui les accompagnaient.
Entrant sur la place d’appel, première étape de la visite, avant que nous déposions des roses blanches sur la plaque en mémoire des diverses nationalités présentes dans le camp, je rappelai au Président que, le lendemain de la libération, le 12 avril 1945, je me trouvais sur cette place, où nous apprîmes avec tristesse le décès du Président Roosevelt.
Nous descendons ensuite vers le petit camp, où le Président regarde la photo très connue de l’intérieur du bloc où l’on aperçoit le jeune Élie Wiesel. Au monument du petit camp, avant de nous convier au dépôt de roses blanches, le Président examine longuement, gravés sur des plaques d’ardoise, les noms des villes et des camps d’où sont partis tant de convois de déportés vers Buchenwald.
Nous surplombons le petit camp avant de longer quelques emplacements de ces baraques de détenus dont le Président a parlé au début de son discours. Mais auparavant, le Professeur Knigge montre l’emplacement des latrines, bien connues des occupants du petit camp, et indique que c’était le lieu où se réunissaient les responsables de la résistance clandestine, protégés de l’intrusion des SS par la puanteur. Le Président rendra un hommage appuyé à la résistance et à la solidarité dans le camp qui a notamment sauvé la vie de 900 enfants juifs, dont Élie Wiesel. Il reprendra aussi l’image proposée par le Professeur Knigge opposant la beauté de la campagne environnante à la condition sordide des détenus.
Entre temps, en aparté, la Chancelière me pose des questions sur mon parcours. Je lui dis que je suis arrivé à Buchenwald quelques heures avant les Américains, à l’issue d’une marche de la mort depuis le kommando de Niederorschel. Mais, en raison de ma pratique assez moyenne de la langue allemande, je n’ai pas le temps de lui expliquer comment le kapo politique allemand de ce kommando avait contribué à sauver ses camarades, comme d’autres résistants allemands du camp principal, notamment Robert Siewert. A mon retour de Buchenwald, j’ai fait parvenir cette information à la Chancelière, accompagnée de l’article du Serment de novembre 2004 sur la remise à titre posthume de la médaille des «Justes parmi les Nations» à ce kapo, Otto Herrmann.
Nous remontons vers l’entrée du camp, et passons devant les différentes stèles dédiées aux morts du camp ; je fais une halte de quelques instants avec la Chancelière devant la stèle des 27 000 femmes martyrisées dans les kommandos de Buchenwald. Dans le bâtiment du crématoire, nous voyons la reconstitution de l’exécution des 8 000 militaires soviétiques tués d’une balle dans la nuque, puis nous regardons le poster représentant un amoncellement de cadavres dans la cour du crématoire. Le Président pense-t-il à son grand-oncle, dont on a dit qu’il est resté longtemps sous le choc de la vue de ces horreurs. Moi je pense aux consignes d’Eisenhower enjoignant à ses troupes de tout filmer et photographier, car «un jour il se trouvera quelqu’un pour dire que cela n’est jamais arrivé». Ce que le Président reprendra dans son discours pour stigmatiser les négationnistes.
A la sortie de l’impressionnante salle du crématoire, où nous déposons des fleurs, la Chancelière me demande si je me sens bien. Je la remercie de son attention et je lui réponds que j’ai malheureusement, dans le souvenir des jours qui suivirent la libération, la vue bien plus terrible de corps à demi-calcinés dans les fours ; j’étais alors entré au crématoire en faisant le tour du camp pour voir d’éventuels rescapés de mon séjour au petit camp. Après l’hommage rendu par sa visite à toutes les victimes du camp, le Président affirma avec force que les hommes d’aujourd’hui devraient tirer une leçon des crimes nazis et ne jamais admettre leur négation, Il salua la résistance des internés et leur volonté de survie, qui sont un exemple d’optimisme pour le monde actuel. Ces paroles vont droit au coeur de tous les survivants. Pour sa part, la Chancelière allemande rendit aussi un hommage fort et émouvant à toutes les victimes des nazis, puis renouvela solennellement l’engagement de son pays de ne jamais renoncer à la mémoire de son passé.
A l’issue de cette émouvante journée, j’éprouvais aussi une certaine fierté pour mes camarades déportés de France à Buchenwald ; c’était à un des leurs, un Français, qu’était revenu l’honneur d’accueillir dans le camp le Président des États-Unis et la Chancelière d’Allemagne.

Paru dans Le Serment N°326


A Buchenwald, j’ai serré la main du Président Obama, par Floréal Barrier

Bien sûr, ce n’est pas un geste extraordinaire, mais là, près du portail et son inscription “Jedem das seine”, pour moi, pour l’ensemble des anciens détenus dont je me trouvais alors le représentant, en tant que président de leur Conseil (Beirat) près la Fondation du Mémorial, cela fut, je pense, la reconnaissance de l’Histoire de Buchenwald.
Il est vrai que ce court passage du Président des Etats-Unis, le 5 juin, ne nous a pas donné, au président du Comité international, notre ami Bertrand Herz, au directeur du Mémorial et ses collaborateurs, aux anciens internés allemands, à moi, même accompagné d’étudiants de l’Université de Iena, tout ce qu’il aurait pu représenter face à nos souvenirs de témoins de la barbarie du nazisme, de la Résistance menée sous toutes formes contre elle.
Lors de la visite du camp, le Président Obama était accompagné par son ami Elie Wiesel, ancien “Enfant de Buchenwald”, déporté avec ses parents et sa soeur à Auschwitz. La Chancelière de la République fédérale d’Allemagne le fut par Bertrand Herz. Il me semble regrettable que les trois discours prononcés ne s’adressent pas à toute les victimes de l’hitlérisme. Loin de moi de sous-estimer l’holocauste des nombreuses populations de religion juive, mais le crime engagé avant même l’avènement de Hitler contre les Allemands antinazis, premiers occupants des camps de concentration ; contre les populations tombant sous le coup des lois nazies, tziganes, handicapés, autres ; puis dans tous les pays subissant la répression de l’occupant et leurs collaborateurs ; les Résistances qui s’en suivirent, ne méritaient-ils pas apparaître dans de si hautes paroles ?
Elie Wiesel a rappelé justement la disparition de sa maman et de sa petite-soeur à Auschwitz et celle de son père à Buchenwald. N’aurait-il pas pu souligner l’action clandestine de nos camarades antinazis allemands le sauvegardant avec ces centaines d’enfants arrivés au camp, comme lui, après leur évacuation d’Auschwitz ?
La visite du Président des Etats-unis était un peu familiale. Il venait sur les pas de son grand-oncle, Charles Payne, combattant de l’armée américaine, ayant libéré le kommando d’Ohrdruf, passant à Buchenwald peu après sa sécurisation par la résistance des détenus, le 11 avril 1945.
Ce voyage revêt une très grande importance pour l’histoire de Buchenwald. Des dizaines de journalistes, caméramans ont propagé ces moments dans le monde entier, peut-être trop maigrement en France. Et dans cette proche période marquant le soixante-cinquième anniversaire de la libération ce doit-être une fenêtre grande ouverte sur le Mémorial du camp, Ce doit-être un appui sensible, important vers le déroulement que nous

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Hommage, espoir et vigilance, par Agnès Triebel

President+Obama+Visits+Buchenwald+Concentration+1Hsj1dX1ZFnl«Jedem das Seine»… En ce 5 juin 2009, le portail de l’infamie ouvrait ses grilles, à la plus historique des visites, celle du Président des Etats-Unis, le premier depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à se rendre à Buchenwald. 800 journalistes ont retransmis ce moment de mémoire vivante dans plus de 27 pays, dont l’Egypte, la Chine et le Mexique. Un hommage à toutes victimes du camp, au travail du Mémorial et aux inlassables efforts de son directeur, le Professeur Knigge, pour qu’on n’oublie jamais. Il est, en politique, des gestes et des images qui s’inscrivent d’eux-mêmes dans la Mémoire et font bouger les consciences : le Chancelier Willy Brandt s’agenouillant à Varsovie, pour demander pardon au nom du peuple allemand pour les crimes commis par les nazis ; Helmut Kohl et François Mitterrand se tenant par la main, à Verdun. On se souviendra désormais de la longue silhouette de Barack Obama penchée vers ses interlocuteurs, sur la place d’appel du camp de Buchenwald et écoutant. Le président le plus médiatisé du monde ne parlait pas : il écoutait, découvrait, retenant chaque propos tenu par le directeur, sur la vie à Buchenwald, l’horreur du petit camp, des baraques en bois sans fenêtres, où s’entassèrent jusqu’à deux mille hommes, la résistance réunie dans le grand cloaque des latrines, image ô combien symbolique de la liberté, que rien ne parvient à repousser…
Bertrand Herz, déporté de persécution à l’âge de 14 ans en 1944, président du Comité international Buchenwald Dora, et Floréal Barrier, déporté résistant en 1943, président du Conseil des anciens détenus de Buchenwald, rappellent au cours de nombreuses interviews pour la presse et la télévision, la vie au camp, le travail, les atrocités, ainsi que l’importance dans l’histoire de Buchenwald, de la résistance clandestine. Floréal Barrier évoque l’histoire du comité des intérêts français, l’organisation de la résistance au quotidien, les actions de sabotage, l’intervention des Lagerschutz au moment des dramatiques évacuations, enfin la libération.
Le ministre de la Culture et des Cultes de Thuringe, Bernward Müller, avait réuni en un déjeuner à Weimar, une dizaine d’étudiants de l’université de Iéna autour de Bertrand Herz et de Floréal Barrier. Parmi les échanges, tous intéressants, une observation retient plus particulièrement l’attention, lorsque Floréal enjoint cette assemblée de jeunes gens instruits et engagés, à veiller à rendre, par leur action, sa valeur au mot « démocratie », en rappelant que la faiblesse des vieilles démocraties française et anglaise a conduit jadis celles-ci à abandonner la Tchécoslovaquie à Hitler.
L’organisation d’une telle visite fut certainement un exercice de haute-voltige diplomatique, pour concilier les impératifs d’une visite « privée » du Président des Etats-Unis avec ceux d’une chancelière d’Allemagne en pleine période électorale, mais son objectif fut atteint. Rappeler la mémoire de Buchenwald et celle des victimes du nazisme, même si Madame Merkel, dans un discours pourtant sobre et sans ambiguité sur la responsabilité allemande, a cependant jugé opportun d’évoquer les victimes que Buchenwald a continué de faire après la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

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(Photo: Peter Hansen / digital) – Fondation des Mémoriaux de Buchenwald Dora

La présence de deux éminents représentants des déportés aux cotés de ces deux prestigieux visiteurs –Elie Wiesel était l’invité personnel du Président Obama- n’était pas acquise quarante huit-heures avant la visite. Il a fallu toute la force de persuasion du directeur du mémorial auprès des autorités allemandes et du staff de M. Obama pourqu’elle soit acceptée. Notre association a su appuyer V. Knigge dans cette négociation qu’il a menée à bien. Pour la grande majorité des déportés de Buchenwald et de leurs familles, cette visite restera comme un geste de reconnaissance, un geste pour la mémoire et pour l’histoire.
Certes, le recours répété aux termes de Shoah et d’Holocauste n’a pas été compris dans le contexte de Buchenwald par beaucoup, car Buchenwald est un camp de concentration où ont été internés essentiellement des déportés résistants et politiques. Pour accepter l’utilisation de mots liés au génocide juif, il faut inscrire la venue du Président Obama à Buchenwald non seulement comme un pèlerinage familial –son grand-oncle fut l’un des premiers soldats américains confrontés à la découverte de l’univers concentrationnaire – mais comme un élément de la nouvelle stratégie des Etats-unis vis à vis du Moyen et Proche orient. Le discours de Buchenwald vient après le discours du Caire, après la rencontre avec le Premier Ministre israélien et avant les élections en Iran.
Pour les Américains, comme le rappelait le Professeur Knigge dans un long entretien accordé au journal TLZ le 16 mai, Buchenwald est aussi important qu’Auschwitz. C’est là qu’ils ont pris conscience de l’horreur national socialiste et les images de Buchenwald ont imprégné la mémoire des crimes nazis aux USA. La venue au camp du Président Obama ne peut que raviver ces images et ce souvenir. Mais cette fois-ci dans le monde entier.

Dominique DURAND

Paru dans Le Serment N°326