La Croix-Rouge et Buchenwald

Une visite de la “Croix-Rouge” le 14 août 1940

En août 1940 une délégation du Comité international de la “Croix rouge” visite le camp de Buchenwald à la demande de la “Croix rouge” hollandaise. Buchenwald a été ouvert pendant l’été 1937 et les premiers étrangers qui y sont déportés sont des Autrichiens, des Tchèques, bientôt suivis de Polonais. Les archives du camp mentionnent l’arrivée de 216 (et non 212) Hollandais le 2 juillet 1940, auxquels s’ajouteront 111 autres les 8 et 9 octobre et une poignée le 23 août 1941. Il s’agit de Geiseln, c’est à dire d’otages, qui, mis à l’isolement dans une baraque qui leur est réservée, peuvent recevoir des colis et ne travaillent pas. La description qu’on va lire doit bien tenir compte de ce contexte temporel, du statut des Hollandais détenus et du statut de l’enquêteur qui, avec une grande prudence et en termes diplomatiques dénonce cependant les principaux buts de la mécanique concentrationnaire nazie.
En miroir, nous avons sollicité l’un des premiers Français arrivé en convoi au camp, notre ami Floréal Barrier pour qu’il commente ce rapport, dont voici le texte :

“Grâce à l’amabilité du Dr. Sethe, de l’A.W.A., il nous a été possible de visiter le camp de Buchenwald dans lequel se trouvent les 212 Hollandais, arrêtés récemment en représailles de l’arrestation d’Allemands aux Indes Néerlandaises. Les Hollandais se trouvent isolés au milieu de 7.000 détenus de diverses natures : détenus politiques, juifs, insociables, jeunes gens à rééduquer, etc. et régis par les troupes de SS n’ayant donc rien à voir avec les camps de prisonniers de guerre, sous la direction de l’O.K.W. Il s’agit d’un vrai « camp de concentration » du type Dachau, Oranienburg, etc.
Le Commandant du camp, qui nous a très aimablement reçus et nous a fait visiter le camp de façon détaillée est le « Obersturmanfuhrer » Rödl. Le camp est situé au centre d’une immense forêt de hêtres qui recouvre une vaste colline aux environ de Weimar. On y accède par une route bétonnée et l’on traverses successivement plusieurs postes de garde avec sentinelles, barbelés, etc.
Le camp comporte une immense organisation, avec, d’un côté toutes les villas des officiers, et entièrementconstruites, jusque dans leurs moindres détails, par les détenus ; d’un autre côté, de vastes casernes pour les troupes allemandes, et enfin, la plus grande partie : le camp lui-même avec ses innombrables baraques, les unes en bois et provisoires, les autres en briques du type définitif. Beaucoup d’entre elles sont en construction, d’autres prévues, car le camp est en pleine voie d’extension.
Nous visitons l’une des baraques en bois et l’autre en maçonnerie : elles sont tout à fait du même type et d’une propreté impeccable. On trouve à leurs deux extrémités des dortoirs avec lits superposés sur deux ou trois hauteurs, avec paillasse et deux à trois couvertures par homme. Petites armoires où chaque homme entrepose sa gamelle, sa cuillère, son linge, etc. Puis annexé à chaque dortoir : un réfectoire où mangent les hommes ; enfin au centre de la baraque : salle de toilette très moderne avec eau froide en suffisance et w.c… Les dortoirs comptent environ 40 hommes chacun.
Nous avons visité ensuite le lazaret de l’établissement, présenté par son chef, un médecin allemand. Installation complète, ultra-moderne, avec salles de chirurgie septique et aseptique, tout l’appareillage nécessaire à la marche d’un petit hôpital totalement indépendant : Röentgen, diathermis, etc. Tout y est rutilant de propreté et les résultats opératoires sont excellents à ce que nous dit le médecin-chef : il nous montre par la suite, dans les pavillons de malades, une perforation d’estomac opérée il y a 10 jours et qui va très normalement, des empyèmes avec résection costale, une amputation de jambe, etc. Le lazaret compte 600 lits et actuellement s’y trouvent 340 malades, dont passablement de cas graves : méningites, néphrites, etc. Nous avons visité des salles de malades, très nombreux par chambrée, sans isolement même pour les cas les plus graves (du moins n’avons-nous pas vu d’isolement). Mais par contre tout y est d’une propreté méticuleuse, le personnel stylé, les conditions d’hygiène excellente : salle de bains avec baignoire, salles de pansements, pharmacie, laboratoires (avec microscope). Enfin, département dentaire avec deux fauteuils et installations parfaites où le dentiste allemand et ses aides procèdent à toutes les opérations dentaires, y compris les prothèses, radiographies, etc.
Puis nous avons visité les cuisines, ultra-modernes également, avec leurs 12 grandes cuves à cuire, et le vaste frigidaire annexe, avec 25 demi-vaches suspendues, puis la buanderie avec un appareillage étonnant : appareils à laver, appareils à essorer, à repasser, etc. Tout ceci ne pourrait être mieux et plus moderne. Tout le personnel est habillé de blanc, la tête rasée et que ce soit la cuisine, la buanderie, ou n’importe quel autre local, tout est minutieusement propre.
Nous poursuivons notre visite par l’inspection des vastes locaux où sont conservés les vêtements civils des détenus : un grand sac par individu, avec tout ce qu’il avait à son arrivée dans le camp, le tout rapporté sur une fiche d’un grand classeur, avec signature du détenu et de l’autorité allemande, le tout étant rendu à son propriétaire à sa sortie du camp. Puis, nous visitons l’une des baraques où travaillent des spécialistes : le tourneur, le sculpteur, le fabricant de figurines en porcelaine, le fabricant de bateaux miniature, etc., chacun de ces hommes travaillant avec un matériel particulièrement moderne et adapté au mieux à sa spécialité.
La bibliothèque avec ses 3500 volumes occupe une autre baraque où se trouve également une petite infirmerie. Les prisonniers ont la possibilité de lire le soir, pendant leurs heures de loisirs. Toutes les baraques sont entourées de platebandes de fleurs et de gazon vert. En contrebas se trouvent un très grand jardin potager et toute une installation d’horticulture avec la note gaie des parterres de fleurs de toutes couleurs.
Près de là, la grande place de sport ou de football où les prisonniers font l’exercice. Au-delà des barbelés et des tours de guet, la forêt de hêtres avec des trouées laissant voir au loin la plaine de Thuringe. Les Autorités du camp nous font visiter ensuite les bâtiments annexés au camp : maison de réception, splendide comme construction et comme aménagement intérieur avec ses boiseries, ses meubles de bois massif, ses décorations en fer forgé, ses lustres et tant d’autres objets. La maison et tout ce qui s’y trouve ont été entièrement construits par les prisonniers, sans aucune aide extérieure. Il en est de mêmes des 10 villas où logent les officiers, entièrement construites par les détenus avec le bois et les pierres de la région, leurs jardins fleuris, etc. A quelques minutes du camp, nous nous trouvons transportés dans un monde agréable et de plaisance, avec toutes ces coquettes villas perdues dans les taillis de hêtres.
Enfin, nous visitons pour terminer le camp des prisonniers de la gent animale : 4 ours, des singes et des oiseaux de proie. J’en viens à parler des détenus eux-mêmes : comme nous l’avons dit, ils sont au nombre d’environ 7.000 et classés en diverses catégories : Juifs, détenus politiques, êtres dits insociables, à rééduquer au travail, etc.
Ils ont tous la même tenu et frappent dès l’entrée dans le camp : pantalon et veste de toile rayée bleu et blanc et casquette bleue. Ils ont l’allure classique des forçats et nous les voyons travailler surtout aux routes, au transport de pierres, au nettoyage des allées, dans les divers bâtiments, etc. Tous ont la tête rasée de près et sont d’une impersonnalité frappante.
Nous voyons, lors de notre visite dans le camp, la plupart d’entre eux transportant une énorme pierre qu’ils vont déposer sur une route en construction. Nous les regardons passer, l’un derrière l’autre en rangs de quatre, enlevant d’un geste automatique et subi leur béret à l’approche du Commandant, lignée sans fin d’êtres hébétés, l’air indifférent à tout, résignés, obéissants comme des ressorts aux commandements brusque qui leur sont transmis par le haut-parleur du camp.
Un peu plus tard, nous les voyons tous rassemblés sur la grande place du camp, par groupes distinctes selon leur espèce et nous nous faisons expliquer par les autorités allemandes leurs différentes classes, reconnaissables à un signe distinctif de leur vêtement : Polonais, Tchèques, Juifs (avec l’étoile à 5 branches) etc…
Du haut de leur estrade, devant tous les détenus alignés et immobiles, les autorités allemandes donnent par haut-parleur des ordres brefs, et bientôt on fera exécuter pour nous un morceau de musique par l’orchestre des détenus. Spectacle poignant et inoubliable, qui semble tout naturel à nos hôtes, mais qui nous parait à nous empreint d’une profonde tristesse.”
Observations : Nous avons donc eu la chance, grâce à l’amabilité de Dr. Sethe de visiter un camp de concentration. Du point de vue strictement matériel et hygiénique, nous devons reconnaître que c’est très bien. A vrai dire, notre visite avait été annoncée depuis plusieurs jours et nous nous sommes rendus compte que tout avait été préparé dans les moindres détails. Mais il est évident que les moyens les plus modernes sont utilisés pour le traitement rationnel de ce bétail humain.
La discipline y est de fer et nous avons été frappés par l’automatisme, la rigidité et la quasi-terreur avec lesquels le moindre ordre est exécuté. Nous retenons l’air d’hébétude et d’impersonnalité de tous ces détenus. Il est vrai que toutes ces têtes également rasées et l’uniforme rayé y ajoutent leur note, mais néanmoins, en quittant ce camp et le confort du mess des officiers et de leurs habitations construites entièrement par cette main-d’oeuvre gratuite, nous faisions en nous-mêmes de bien curieuses réflexions.

Paru dans Le Serment N° 333


La Croix-Rouge et Buchenwald  (suite)

Nous avions publié dans le numéro 333 (septembre-octobre 2010) un premier rapport de la Croix rouge sur Buchenwald, daté d’août 1940. Après la libération du territoire le CICR (Comité international de la Croix Rouge) communique aux familles de déportés qui en formulaient la demande un nouveau rapport sur la situation des détenus de Buchenwald, telle qu’elle avait été présentée aux délégués de l’organisation internationale. Les lecteurs du Serment sauront faire la part des choses.

“Le camp est situé à 9 km de Weimar et y est relié par une voie ferrée ; il est à 800 mètres d’altitude. Il comporte trois enceintes de barbelés concentriques. Dans la première ceinture, les baraques de prisonniers ; entre la première et la deuxième enceinte sont édifiées les usines ou les ateliers où l’on fabrique des accessoires de T.S.F., des pièces de mécanique, etc… Entre la deuxième et la troisième enceinte s’étend un terrain non bâti que l’on finit de déboiser et où l’on exploite des carrières de gravier pour l’entretien des routes du camp et du petit chemin de fer.
La première enceinte de barbelés est électrifiée et jalonnée de myriades de miradors en haut desquels se trouvent trois hommes armés. Pas de sentinelles à la deuxième et troisième enceintes ; mais dans l’enclos des usines, il y a une caserne de SS ; ils font pendant la nuit des patrouilles avec chiens, ainsi que dans la troisième enceinte.
Le camp se développe sur 8 km et contient 30.000 internés environ. Au début du régime nazi des opposants allemands y étaient internés. Sur la population actuelle il y a moitié Français, moitié étrangers, allemands anti-nazis mais qui restent allemands et qui fournissent la plupart des chefs des blocs. Des Russes, parmi lesquels des officiers de l’Armée rouge, de vrais gentlemen, le gratin du camp, chics et très intéressants, des Hongrois, des Polonais, des Belges, des Hollandais, etc…
Le règlement du camp est le suivant :
4h.30 – lever. Toilette surveillée, torse nu, savonnage du corps obligatoire
5h.30 – 500 cm3 de potage ou café avec 450 gr. de pain, 30 gr. de margarine, une rondelle de saucisson
ou un morceau de fromage.
12h. – un jus
18h.30 – un litre de bonne soupe bien épaisse.
Le matin à 6 h., départ pour le travail. Le rassemblement se fait par emploi : usine, carrières, bucheronnages, etc… Dans chaque détachement, les hommes se placent par rangs de 5, et se tiennent par le bras pour que les rangs soient bien alignés et séparés. Puis l’on part en musique en tête (constituée de 70 à 80exécutants, des internés en uniforme : pantalon rouge, veste bleue à parements noirs). L’état sanitaire du camp est très bon. Visite médicale chaque jour. Il y a de nombreux médecins, une infirmerie et un hôpital. Il n’y a pas de chapelle au camp. Il y a pourtant de nombreux prêtres parmi les internés, mais qui en général ont dissimulé leur qualité ; ces prêtres réunissent les fidèles pour des causeries, récitation de chapelets, etc…
Loisirs : liberté complète dans le camp le dimanche après-midi. Cette soirée est agrémentée de représentations données par une troupe théâtrale organisée par les internés. Cinéma une ou deux fois par semaine (films allemands). T.S.F. dans chaque baraque (communiqués allemands). Beaux concerts donnés par l’orchestre des prisonniers qui parviendraient, paraît-il, à la hauteur des concerts Colonne ou Lamoureux.”

De quoi rêver…
Lorsque l’on parcourt un tel texte après avoir vécu un assez long temps en ce lieu ! Ce  »vrai camp de concentration du type Dachau, Oranienburg, etc. », cette phrase de hauts-personnages, sans doute, représentants un organisme fondé afin d’aider à sauver l’être humain, soulignant  »l’amabilité » de la réception par cet autre personnage du régime nazi ! Cette  »visite » se passe en août 1940 (1). La guerre décidée par Hitler fait rage depuis une année. La Pologne, la France, d’autres nations sont occupées par l’armée, les polices nazies. Sur cette colline de l’Ettersberg, depuis le 16 juillet 1937, astreints à construire  »ce vrai de camp de concentration », les villas pour les officiers SS, souffrent des Allemands antinazis. Depuis juin 1938, ils ont été rejoints par plusieurs centaines de  »Sinti und Roma », puis, en novembre, par ceux de religion juive, près de dix mille râflés. Et arrivent des résistants d’Autriche, de Tchécoslovaquie, de Pologne.
Ces hommes n’en sauraient rien ? Ils ne se soucient que de ce groupe de 212 otages hollandais… qui méritent que l’on essaye de les sauver, mais enfin… tous les autres alors ? En fait, ces  »visiteurs » n’ont fait que participer à l’ignoble pièce théâtrale que leur présentent leurs  »guides SS ». Le rapport indique environ 7.000 détenus. De juillet 1937 à fin 1940, il y eut 33.112 internements, parmi lesquels les Allemands de religion juive, il n’en restait que 1.605 début 1939. Il y eut des libérations pour différentes raisons, surtout en exigeant la remise de leurs avoirs à la SS et s’engageant à s’exiler. Certains se retrouveront dans la Résistance en France. Dans ce même temps, il y eut 3.625 morts au camp. Il est vrai que les blocs étaient tenus en grande propreté, qu’il y avait quelques fleurs, plantes grasses. Tout cela pour souligner notre refus de la déshumanisation voulue par les SS.
Ce luxueux  »Lazaret » ? Qu’en pensent nos camarades faisant des miracles pour soigner ? Cette  »rutilante cuisine », avec ses demi-vaches suspendues dans les frigidaires ? Ce nombre de couvertures par détenu, un dortoir pour 40 hommes ? Au  »bloc 31 » bien connu des Français, lors du dernier appel, le soir du 5 avril 1945, se trouvaient 503 présents en deux dortoirs ! Bien sûr la situation était bien différente à cette dernière date, mais les yeux des  »visiteurs » devaient être bien embrouillés.
Les  »observations » de fin de rapport concluent en ce qui semble une plus juste vision de ce que fut ce  »véritable camp de concentration nazi », un lieu de travail forcé, de barbarie, mais que la volonté de l’homme transforma en combat de lutte pour la vie.

Floréal Barrier

(1) Une telle “visite”, je crois me rappeler, s’est reproduite en 1944, et elle fournit les mêmes “conclusions” adressées aux familles souhaitant savoir pour leurs absents.

Paru dans Le Serment N°339