Le kommando de ELLRICH

LE KOMMANDO ELLRICH

Jacques Bernardeau
(Extrait du Mémorial)

ELLRICH-GARE

La petite gare d'Ellrich, juste devant le camp.
La petite gare d’Ellrich, juste devant le camp.

Autres appellations : ELLRICH GRAND CAMP
Localisation : 15 km au nord/ouest de Dora, 20 km au nord/ouest de Nordhausen
Ouverture : Mars 1944
Évacuation : 04/04/1945
Effectifs : De 700 à 8200
Activités : Chantiers de la MITTELWERKE.

Ce kommando, tout proche de la gare, est créé en mars 44. Pour les détenus des kommandos voisins, sa seule évocation  » frappe l’âme d’épouvante « , tant sa réputation est sinistre.

Il reçoit des Déportés de toutes nationalités, notamment des Polonais, Russes, Français, Belges, Tchèques, Juifs hongrois et Tsiganes allemands.

Hormis les officiers logés dans des villas proches, les SS ont leur camp à Juliushütte.

Les détenus d’Ellrich sont envoyés sur les chantiers voisins : B3, B11, B12, B13 et B17.

Le 9 mai, après le rapatriement du kommando de Bischofferode, Ellrich rassemble 724 détenus.
Ensuite les effectifs montent à 1696 fin mai, puis 2880 fin juin, 4104 fin juillet, 6187 fin août, et 8189 fin septembre.

Dessin N°87 de Boris Taslitzky : "Nos outils"
Dessin N°87 de Boris Taslitzky : « Nos outils »

Malgré un transfert important de détenus d’Harzungen en mars 45, les effectifs diminuent du fait de l’accroissement de la mortalité, mais aussi de l’évacuation sur la Boelcke Kaserne de Nordhausen le 3 mars, de 1602 détenus « inutilisables ».

La partie occidentale du camp, le Kleiner Pontel, est un marais que les SS décident de remblayer. Un témoin raconte comment, avec 60 camarades, il a arraché les rhizomes des roseaux sous les coups des kapos.  » Il fallait casser la glace et se plonger jusqu’au ventre dans la boue glacée « .
Le cinquième jour, alors qu’il ne reste que 40 survivants, le commandant leur annonce, avec un grand sourire, qu’ils ont de la chance car ils sont remplacés par un groupe de Juifs à exterminer.  » Cela leur évitera de goûter les senteurs d’Auschwitz  » dit-il.
 » Et nous avons vu arriver les Juifs, nos remplaçants, ils étaient 200 à 250; nous ne nous attendions pas du tout à cette vision : le plus âgé devait avoir tout juste 15 ans et le plus jeune 5 ou 6 ans au plus ! Je les ai vus, frappés à coups de manche de pioche par les SS qui les gardaient et qui, pour ne pas salir leurs bottes, avaient disposé des madriers dans le marais afin de les atteindre plus facilement. Le soir, les yeux immenses remplis de toute la détresse du monde, les survivants furent rassemblés dehors pour la nuit, à l’entrée du camp; car le commandant avait décidé qu’il était inutile de les héberger dans un block. En deux jours il n’en restait plus un seul « .

Au début d’Ellrich, les détenus sont logés dans de vieux bâtiments d’une fabrique de plâtre abandonnée.
Le premier bâtiment est partagé en 3 blocks ayant chacun leur entrée. Le Revier est dans le block 1. Il n’y a pas de salle d’eau, et une fosse sert de latrines.
Le block 4 est dans un autre bâtiment de 70 m de long et 18 m de large. Puis on construit d’autres baraques, une cuisine, un Revier et des blocks équipés de sanitaires.  En mars 45 un crématoire est installé sur la colline.

Plan du camp d'Ellrich montrant les divers bâtiments entourés de barbelés et surveillés par les miradors
Plan du camp d’Ellrich montrant les divers bâtiments entourés de barbelés et surveillés par les miradors

Le lever est à 3h30, sous la schlague.
Un quart d’ersatz de « café » sans sucre et froid est distribué.
Après l’appel et la longue attente du train sur un quai spécialement aménagé pour les détenus, ceux du B12 arrivent au chantier à 7h, après plusieurs arrêts.
A midi, la soupe est distribuée au B12 sans gamelles ni cuillères. Il faut récupérer de vieilles boîtes de conserves rouillées, jetées sur un tas d’ordures par les civils, sans pouvoir les nettoyer.
A 19h, après 12 heures de travail, la longue attente du train recommence, par tous les temps, parfois jusqu’à 23h.
Arrivé au camp, l’appel est suivi de la distribution d’un quart de pain fait de farine de betteraves et de sciure de bois, et d’un morceau de margarine.
Sur les 8 mois qu’il est resté à Ellrich, un témoin n’a pas pu prendre une seule douche, ni changer de vêtements, ni même se déshabiller.
Les Déportés sont vêtus de haillons. Ils ont une veste avec un seul bras, un pantalon laissant apparaître les fesses. On leur donne 40 chemises et 60 paires de chaussures pour 100 détenus.
D’ailleurs les chaussures, en bois, sont usées en un mois, il faut ensuite emballer ses pieds dans des chiffons ou marcher pieds nus.

Vestiges d'un bâtiment du camp s'étirant le long de la voie de chemin de fer. Il est entouré d'un cordon de pierres blanches.
Vestiges d’un bâtiment du camp s’étirant le long de la voie de chemin de fer. Il est entouré d’un cordon de pierres blanches.

En novembre 44, les SS décident que les non-travailleurs doivent donner tous leurs vêtements aux travailleurs.
Tous les malades et inaptes, totalement nus, assistent aux appels dehors par un froid très rude. Ils n’ont que des demi-rations de nourriture.

Après quelques mois, la mortalité est très forte et beaucoup d’inaptes restent au camp.
La situation s’améliore en janvier 45 pour ceux qui travaillent au B12 et qui partent s’installer à Woffleben.

Vers la mi-février 45, la fabrique de pain est détruite. C’est la famine. Pendant un mois les détenus se nourrissent d’un litre de soupe claire de navets et rutabagas, servi à 4h et à 23h.
Quatre jours après, la cuisine renfermant les rutabagas est attaquée dans la nuit mais la sentinelle tire à la mitraillette en direction de la bousculade, et le matin on découvre 2 cadavres et plusieurs blessés gelés.

Six jours après, des détenus sont pris en flagrant délit de cannibalisme et sont exécutés.

Au chantier le midi, des hordes de fauves attirés par les odeurs rôdent autour de la cantine des civils. On s’arrache les déchets jetés aux ordures.

"Uniforme" de Déporté. Musée de Dora
« Uniforme » de Déporté.
Musée de Dora

Le camp est dirigé par des détenus verts et noirs évincés de Buchenwald puis de Dora. Ils sont particulièrement brutaux.
Le lagerältester est un assassin connu. Sept kilos d’or provenant de bijoux ou de dents volés aux détenus sont trouvés dans sa chambre.
Le block 3 est dirigé par Otto, une brute épaisse qui assomme chaque jour 3 à 4 détenus lors de la distribution de soupe.
Mais le kapo vert Theo, chef du block 4, maçon de métier, améliore l’aménagement et les conditions de vie de son block.
Cependant chaque soir au retour du travail la punition générale, sans raisons particulières, consiste à rester accroupis pendant des heures.
Le Revier est dirigé par un bon médecin polonais qui, avec les infirmiers, fait ce qu’il peut pour soulager les malades.
Jusqu’en octobre 43 le « chirurgien » Jupp, un Belge de Saint Vith, porteur à la gare de Cologne, se réserve les opérations.
On est admis au Revier si l’on est mourant et dans la limite des places disponibles correspondant au nombre de morts de la veille.
La salle est petite et indescriptible de puanteur et de saleté.
Ceux qui souffrent de coliques sont si faibles qu’ils ne peuvent plus se lever pour se soulager.
Les cadavres sont jetés du premier étage et on marche dessus dans l’obscurité.

En décembre 44 on compte 381 décès ; en janvier 498 ; en février 541 ; et en mars 1021 malgré les transferts de mourants vers Dora.
On fait des bûchers par 300 cadavres.
Le 29 janvier, le quart des 6571 détenus d’Ellrich, est incapable du moindre travail.
Le 3 mars, 1602 détenus trop faibles sont évacués en train vers la Boelcke Kaserne à Nordhausen. Une grande partie d’entre eux repart le 6 mars, pour la destination probable de Bergen Belsen.
L’évacuation des kommandos a lieu le 4 avril. Le Revier est évacué le 5.

 

Dessin de Léon Delarbre : "Un camarade mort de misère. Dora. Février 1945"
Dessin de Léon Delarbre : « Un camarade mort de misère. Dora. Février 1945 »

 

Dessin de Léon Delarbre : "Le transport de Dora à Bergen : cinq jours et quatre nuits dans la pluie et le froid. Nous étions cent par wagon, sans toit, sans eau et presque sans vêtements".
Dessin de Léon Delarbre : « Le transport de Dora à Bergen : cinq jours et quatre nuits dans la pluie et le froid. Nous étions cent par wagon, sans toit, sans eau et presque sans vêtements ».

 

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