La résistance clandestine au camp de Buchenwald

Dessin N°68 de Boris Taslitzky : "Le travail pendant que le SS regarde ailleurs"
Dessin N°68 de
Boris Taslitzky : « Le travail pendant que le SS regarde ailleurs »

La volonté de continuer de dire « non » aux nazis, même dans les camps et malgré une mort promise, se manifeste d’abord chez les déportés allemands (souvent des résistants déportés dès 1933 à Sachsenhausen, Lichtenburg, ou Dachau, puis transférés à Buchenwald dès sa création en 1937), antifascistes communistes ou socialistes.

Ils seront rejoints par d’autres nationalités et d’autres obédiences politiques et spirituelles par la suite et constitueront une organisation de résistance totalement clandestine.

Ainsi le « Comité international clandestin » de Buchenwald, fruit d’une initiative des Résistants allemands, voit le jour en été 1943 suite à une réunion ultra-secrète.

Walter Bartel, arrivé à Buchenwald en 1939, en sera le chef jusqu’à la libération du camp en avril 1945.

Marcel Paul, grand résistant communiste français, déporté à Auschwitz, puis à Buchenwald en 1944, en sera membre, de même que le Colonel Manhès, autre grand résistant français, adjoint de Jean Moulin et déporté à Buchenwald.

Sur la résistance clandestine dans le camp, Marcel Paul écrira dans sa préface du livre de Pierre Durand « Les Français à Buchenwald et à Dora » (op. cit): (…) « Rejetant la débrouillardise individuelle, immorale et au demeurant inefficace, nous ne pouvions nous appuyer que sur la solidarité, le soutien mutuel, l’aide apportée au plus jeunes, aux vieillards, aux malades, aux désespérés. C’est à partir de cette volonté, née des profondeurs de la détresse, que s’est créée dans les camps de la mort, dès leur naissance, (…) la première forme de l’organisation clandestine.
Ce fut vrai pour toutes les nationalités présentes dans les camps. Ce le fut singulièrement pour les Français de Buchenwald.
Il y a eu dans ce domaine des gestes bouleversants (le mot est insuffisant) : de la soupe collectée par cuillère dans les gamelles de ceux qui eux-mêmes mourraient de faim et cependant consentaient ce lourd sacrifice pour sauver plus faibles qu’eux; le vol au péril de la mort, jusque dans les magasins SS, de pommes de terre, de légumes, de sucre, de linge… L’ombre de la potence planait… et préalablement celle de la torture »(p.11)
« Après mai 1944, des discussions s’engagèrent entre responsables (déportés à Buchenwald) gaullistes et communistes en vue d’aboutir à la constitution d’un comité fait à l’image du Conseil National de la Résistance (CNR) et qui serait susceptible de mettre en action l’ensemble des forces françaises, compte tenu bien entendu, (il faut le rappeler sans cesse) des impérieuses exigences de sécurité que supposait toute activité clandestine dans un camp nazi (p. 15).
Marcel Paul poursuit: (…) « C’est grâce au Colonel Manhès, à l’expérience qu’il avait acquise auprès de Jean Moulin, à son immense courage politique, que les difficultés initiales furent surmontées. (…)
« Les résistants gaullistes furent regroupés sur la base de leurs organisations d’origine. (…)
On aboutit à la formation d’une trentaine de groupements auxquels s’ajoutait l’organisation communiste. Il était décidé que les groupes restaient cloisonnés et sans contact organique entre eux » (p.16).
Les déportés, les responsables de la Résistance dans le camp savaient être à la merci de n’importe quoi, de n’importe quel prétexte qui aurait conduit à des massacres de masse. (…)
Nous le savions et la décision d’Himmler, dans les dernier temps, de faire disparaître les détenus (et les camps) ne fit que confirmer la réalités des craintes (p. 20).

Dessin de Léon Delarbre :"Scène de pendaison. Premier croquis pris immédiatement. Dora - 21 mars 1945"
Dessin de Léon Delarbre : »Scène de pendaison.
Premier croquis pris immédiatement. Dora – 21 mars 1945″

Le Général Vanbremeersch, major de l’école militaire de Saint-Cyr, déporté seize mois durant à Buchenwald (il était à l’époque lieutenant) écrira ces mots qui éclairent d’autant mieux l’esprit qui animait les déportés résistants de Buchenwald: « On insistera jamais assez sur les atrocités commises dans les camps de concentration allemands, sur l’horreur de la simple vie quotidienne d’un Buchenwald, d’un Dora, d’un Auschwitz. C’est ici que l’on comprend vraiment pourquoi nous nous battions, pourquoi il fallait écraser définitivement l’Allemagne. Dans ces camps, nous avons profondément ressenti cet effoyable mépris de la personne humaine, ce culte de la brutalité qui régnaient en Allemagne, qui auraient pu régner dans le monde entier. »

Le « Comité de Résistance Française » né en mars 1943 deviendra en 1944 le « Comité des Intérêts Français » (CIF), dont la tâche sera triple :
– détecter parmi les nouveaux convois de déportés qui sont les Résistants français;
– sauver, dans le cadre des règles de la sodidarité internationale antinazie la communauté française;
– organiser le sabotage dans les usines nazies, préparer et participer, le moment venu, à la libération du camp.

Pour résister humainement, il fallait s’entraider. Pour résister politiquement, il fallait saboter le travail.
Petit sabotage par-ci, petit sabotage par-là, et voilà une vis qui prend du jeu, des pièces d’artillerie, des moteurs, des installations électriques qui subissent une « défectuosité » et la production industrielle de guerre allemande dans certaines usines qui s’en trouve ralentie.

En cas de découverte, c’est la mort assurée par pendaison, précédée de la torture.

La résistance clandestine de Buchenwald se dote d’un Comité Militaire International dès septembre 1944 et rassemble des armes (fusils, pistolet-mitrailleur, pistolets, grenades, explosifs, armes blanches), détournées des usines allemandes d’armement par des déportés au plus grand péril de leur vie et enterrées sous les planches d’un bloc de détenus.

Le comité militaire clandestin possède même un poste de radio clandestin monté par un déporté polonais et manipulé par un déporté télégraphiste russe.

La grande usine d’armement, située à côté des barbelés du camp de Buchenwald, était la Gustloff-Werke, qui employait environ 3.600 prisonniers.

A titre d’exemple, le sabotage organisé par la résistance atteint les performances suivantes : concernant les carabines K-43, les plans de guerre nazis prévoyaient que 55.000 sortent tous les mois de l’usine Gustloff. 3.000 seulement furent produites en mars 1944, 6.000 en avril, 9.000 en mai et 600 seulement en juin.

Les sabotages étaient si fins, infimes mais efficaces que les services compétents de l’Etat major de la Wehrmacht ne purent rien trouver et renvoyèrent l’ensemble du stock de fusils à l’usine.

Dessin N°75 de Boris Taslitzky : "Le SS fume quelque part une cigarette"
Dessin N°75 de
Boris Taslitzky : « Le SS fume quelque part une cigarette »

Selon le « Rapport de Buchenwald » (op. cité pp. 311 et 312), le sabotage fut possible non seulement grâce au courage et à l’ingéniosité de certains, mais aussi à cause de l’incompétence réelle du directeur de l’usine, un certain ingénieur Franz Tänzer et de son bras droit, l’ingénieur Sidek, dont les remarques techniques étaient si bêtes qu’elles étaient à peine croyables.

Après le bombardement de l’usine, le 24 août 1944, le nouveau directeur, Herr Grosse, ancien représentant de machines à coudre, décida pour reprendre les choses en main et faire repartir la production, de prendre pour conseillers des ouvriers spécialisés déportés…, ce qui permit, malgré les contrôles très sévères des SS et les risques encourus par les déportés, de subtiliser et détourner vers l’intérieur du camp, des armes dont la résistance clandestine du camp allait se servir à la libération, le 11 avril 1945.

Le 9 février 1945, un autre bombardement allié fit encore trois cents morts parmi les déportés travaillant à l’usine d’armement Gustloff de Weimar.
La Croix Rouge allemande refusa de recevoir des prisonniers de Buchenwald et de les soigner, notamment dans l’hôpital Ste Sophie de Weimar (« The Buchenwald Report », op. cit. pp. 95 et 96).

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