Témoignage de Claude ASSER (1/2)

Réflexions sur des souvenirs vécus

Lorsque je jette un coup d’œil rétrospectif aux années passées en déportation, je réalise petit à petit à quel facteur attribuer ma survie. Eh bien, je crois ne pas me tromper en affirmant que c’est, en partie de la chance, en partie la connaissance de l’allemand, et surtout mon comportement vis-à-vis de mes ennemis, en l’occurrence la Gestapo et les SS.

SS à Buchenwald
SS à Buchenwald

En effet, j’ai pu observer que les détenus qui se montraient timides et anxieux furent plus battus que les autres. Il fallait considérer les SS comme des bêtes auxquelles il ne faut jamais faire sentir qu’on a peur !

Pour ma part, je parle en connaissance de cause, étant donné que j’étais marqué du point d’évasion et surtout de l’étoile jaune, ce qui excita bien des fois les SS. Or, je gardais toujours mon sang-froid et mon assurance, ce qui dérouta bien des adversaires. En outre, il fallait là-bas un ami qui s’appelle «culot». Audaces Fortuna juvat

Pour illustrer ce que j’affirme plus haut, je vais vous relater deux souvenirs.

Travaillant à la carrière de Buchenwald avec des français dans une excavation, nous échangions quelques propos. À ce moment-là, une sentinelle de la « Postenkette » (ligne de sentinelles) s’approcha avec sa mitraillette sous le bras m’interpella : « Monte ».
J’ai pris un petit sentier et me présente devant l’Allemand.
« Pourquoi ne travailles-tu pas ? »
« Je travaille, mais il fallait que j’explique à ces nouveaux comment faire. »
« Je veux que tu travailles aussi, c’est compris ? »
En disant cela, il recula un peu et je pressentis la menace, à savoir, il allait me donner un coup de pied dans le c… pour me balancer dans le vide d’une hauteur de 4 à 5 mètres. Or, je le devançai en sautant en bas.

Voyant l’hilarité de mes copains, témoins de la scène, il me rappela : «Remonte ! » Je fis la sourde oreille.
« Je t’ai dit de remonter ! » Je ne réagis toujours pas.
À cet instant, je voyais arriver à 20 ou 30 mètres le Kommando-Führer. J’allais à sa rencontre en me mettant au garde-à-vous et en claquant les talons puisqu’ « ils » aiment ça.
« Puis-je vous demander un renseignement ? »
« Oui, vous pouvez ! »
« Est-ce que les sentinelles ont le droit de nous donner des ordres ? »
« Pas du tout. »
« Merci c’est tout ce que je voulais savoir. »

Il ne posa pas de question car il avait deviné ce qui avait pu se passer. Quant à la sentinelle qui m’avait vu accoster l’officier, elle avait dû comprendre également, car elle ne m’a plus embêté par la suite.

Un après-midi, au printemps 1943, je vois arriver dans ma direction un officier que je ne connaissais pas.
« C’est vous qui parlez couramment le français et l’allemand ? »
« C’est ça »
«Venez avec moi !»
Nous nous dirigeâmes vers les casernes. En cours de route il me dit, presque sur un ton d’égal à égal : « Les Français ont reçu des colis. Dans l’un d’eux, j’ai trouvé une lettre. Je voudrais savoir ce qu’elle contient. »
Arrivé dans son bureau, meublé d’une longue table, je m’installe et lui demande la missive en question ainsi qu’un stylo et une feuille de papier. Il me les donne et je commence à traduire.

J’entendis la radio du bureau voisin dont la porte était ouverte. À un moment donné, j’entendis : « Wehrmachtbericht » (communiqué de l’armée). « Nos troupes viennent d’être stoppées devant Stalingrad par une résistance acharnée des Russes. »
Alors l’officier bondit vers son collègue, à côté et crie : « Ferme donc ce poste, toi, tu ne vois pas qu’ «il» écoute ! » Il avait vu que je m’arrêtais d’écrire. Ayant fini, je lui tends la feuille. « Ça va, retournez à votre
travail !»

Trois cendriers pleins de mégots se trouvaient sur la table. Cela me faisait mal au coeur de les laisser là … Je me suis dit, il ne m’a pas engueulé pour avoir écouté le poste. Bon signe. Je vais risquer le coup. Je me lève et en le regardant en face, je lui demande : « Puis-je prendre les mégots dans les cendriers ? »

Interloqué par tant d’audace, il se plante devant moi, les jambes écartées, les mains dans les poches et s’exclame : « Ça alors, il n’a pas froid aux yeux ce petit-là ! » Avant qu’il puisse ajouter quoi que ce soit, je l’interromps :
« Ce n’est pas pour moi, je ne fume pas, c’est pour faire plaisir à mes camarades ! » Je le dis exprès, connaissant leur esprit de camaraderie.

J’avais l’impression que ce SS était, momentanément, comme subjugué par l’audace du détenu que j’étais… Il me dévisagea avec un air moqueur et dit finalement : « Prenez-les et fichez-moi le camp ! » J’ai pu remplir mes poches avec ce véritable « capital ».

Qu’est-ce qu’on ne pouvait pas obtenir au camp avec du tabac ! S’il y avait eu d’autres SS dans ce bureau, je n’aurais pas osé le demander, car la réaction aurait été sûrement violente et agressive. Il va de soi que je fis profiter mes copains français des mégots.

Mais cette aubaine de tabac m’a rendu un autre grand service. Dans les jours qui suivirent, je fus surpris par le Kommando-Führer, lorsque j’avertis de son approche mes camarades en criant aux Français : «22», aux Polonais : «Ouvaga» et aux Russes : «Ostaroina» car ils se reposaient en causant. Il me dit : « Ah c’est toi qui les préviens lorsque j’arrive ! »

Je m’attendais à recevoir des gifles ou des coups de poing, comme il m’avait donné au début. Mais non, rien. Il prit mon numéro, ce que je craignais le plus, vu mon étoile jaune. Dès qu’il se fut éloigné, je racontai ma mésaventure au Kapo avec qui j’étais en bons termes : « Willy, voilà ce qui vient de m’arriver. Si tu réussis à me faire rayer dans son carnet, je te donnerai une bonne poignée de tabac ! »
« Je vais essayer » fut sa réponse.

Le soir après l’appel, il vint me voir : « Ça y est, il t’a rayé ! ».
« Un grand merci », et je m’acquittai de ma dette.

Eh oui, le proverbe : « Aide-toi, le ciel t’aidera ! » était vraiment une devise indispensable dans le camp.

Claude ASSER – Matricule 12541

Texte publié en décembre 1986 dans Le Serment N°185

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L’appel

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