Hervé Marc

 
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Le Sérignanais Hervé Marc, 92 ans, évoque son année en camp de concentration. 

Derrière le sourire permanent et la joie de vivre d’Hervé Marc, 92 ans, se cache un an d’enfer. Celui passé dans le camp de concentration de Buchenwald durant la dernière année de cette période de guerre très noire, avant que le camp ne soit libéré, en avril 1945, par les Américains.
Hervé, qui coule une retraite paisible entre Sérignan et l’île de Saint-Martin depuis 1990, n’aime pas parler de ce qu’il a vécu. « En parler, c’est comme si on y entrait à nouveau ». En 1995, il a publié un livre, avec l’aide d’un neveu, Le devoir de témoigner encore, pour le cinquantenaire de la libération des camps. Tout est dit dans l’ouvrage, son venin y est posé, détaillé, craché. Comme si les mots écrits lui avaient permis de se débarrasser à jamais de ses souvenirs, de blanchir la page de son histoire tragique de mai 1944 à avril 1945.

Un avant, un après, une page blanche

Lui préfère raconter l’avant, et surtout l’après. Avant, c’est son enfance et sa jeunesse à Lacaune. Plus exactement à la sortie du petit village tarnais, aux confins de l’Hérault, dans la petite ferme Fournier où il vivait avec ses parents. « J’ai arrêté l’école après le certificat d’étude, et j’ai travaillé à la ferme. Un travail qui ne me plaisait pas ». Alors, très vite, il intègre l’équipe des ardoisières de Lacaune, plus loin, exploitées pour le placage des murs et les toitures. « Pour y aller et revenir à la ferme, il fallait traverser un bois. Un jour, avec mes deux collègues, alors qu’on rentrait à la maison, on s’est retrouvés au milieu d’un combat entre Allemands et maquisards qui avaient été dénoncés. J’avais 19 ans, et quelques cartouches de fusil de chasse dans la poche. Nous avons été faits prisonniers car ils nous ont pris pour ce qu’ils appelaient des terroristes ».

Quand le “je” devient “on”

Après une quinzaine de jours à la prison Saint-Michel, à Toulouse, Hervé et ses deux compagnons sont mis dans un train, « sans nous dire où nous allions ». Huit jours de voyage «  affreux, terrible, à 140 prisonniers par wagon, sans boire ni manger, faisant nos besoins à même le sol ». À partir de ce départ vers l’inconnu, ses mots seront rares, pudiques. Il n’utilisera plus que les pronoms personnels “on” ou “nous”, jamais le “je”. Comme si cette page qu’il veut blanche n’était plus la sienne, ne l’a jamais été.

D’ailleurs, il répétera régulièrement durant la rencontre qu’il ne veut pas parler. Toujours le sourire aux lèvres et les yeux alertes et pétillants de vie, entrecoupant son récit de souvenirs de ses 45 ans de négociant en matériaux de construction et produits pétrolier qui lui ont permis de construire une « belle vie où je n’ai manqué de rien ». Sa très grande villa sérignanaise et ses biens le démontrent.

Le chemin de Buchenwald

Pour le “faire parler”, Il faut donc sans arrêt remettre Hervé sur ce terrible chemin de Buchenwald. Où il arrive donc après huit jours de voyage. « On a été entièrement dépouillé, dénudé, tondus, rentrés dans un hangar transformé en une immense douche. Puis amené dans des baraques numérotées avec des couches superposées en bois, avec un petit matelas et une couverture. Nous étions 50 hommes par baraque. » Après quinze jours au camp « avec seulement un café le matin et une soupe par jour, parfois avec un petit morceau de pain, et ce, pendant un an », les Allemands ont affecté les centaines de nouveaux arrivants à des “commandos”. « Moi, j’ai été pris dans celui de la mine de sel, pas très loin de Buchenwald, qu’on devait transformer en un abri pour le matériel de guerre. »

Bien qu’emprisonné à Buchenwald, il n’y retournera jamais, «  n’y retournaient que les gens malades, qui souvent ne revenaient pas. Je ne l’ai été qu’une fois, mais je n’ai rien dit », dormant avec ses compagnons d’infortune sur le site, dans un camp de toile monté près de la mine.

L’odeur insupportable de la viande brûlée

De Buchenwald, il racontera juste quelques scènes indélébiles : « La charrette qui passait tous les jours devant la baraque, emplie de cadavres entassés qui se rendait au four crématoire ; l’insupportable odeur de viande brûlée ». Du camp de la mine : la faim, le froid, « des choses tellement horribles, les “kapos” (des prisonniers comme lui mais chargés de surveiller et de gérer les commandos), des hommes mauvais, qui ont été pendus par les Américains le jour même de la libération », leur fouet, leur “raus” (dégage !) incessants. Il mettra en exergue sa foi en la vierge Marie : «  Mon idole. Je me suis accroché à elle. C’est grâce à elle que j’ai tenu. Depuis, je vais chaque année à Lourdes, en voiture ». Mais Hervé d’insister : « Je n’aime pas parler de cette année-là. Quand on commence, ça soulève les tripes ».

Quand il rentre, à la libération, il n’a qu’une phrase en tête : «  Vouloir, c’est pouvoir », qui lui servira à “oublier” Buchenwald pour continuer à construire, non plus un abri pour matériel de guerre, mais cette fois, sa vie, sa belle vie avec Éliette, celle qui l’accompagnera jusqu’à son décès, il y a quatre ans. À 92 ans, Hervé continue de défier la vie. En pleine forme, toujours souriant, jamais malade, végétarien, adepte de la gelée royale, du pollen, de la propolis et des fruits et légumes, l’ancien déporté garde cette flamme d’amour à la vie qui ne le quitte plus. Il continue d’ailleurs à espérer trouver une nouvelle compagne pour partager ses voyages.

ANTONIA JIMENEZ