Léon Zyguel (1925-2015)

Il était né en 1927 à Ménilmontant, celui que chantait Charles Trenet en 1938, dans une famille ouvrière de six enfants, d’origine polonaise, juive non pratiquante. Il avait participé aux manifestations de 1934 contre les menaces fascistes, à celles du Front populaire en 1936 et bien évidemment soutenu les Républicains espagnols en 1938-1939. Et l’occupation était arrivée.

Après l’arrestation du père, le 20 août 1941 et la Rafle du Vel’d’Hiv du 16 juillet 1942, la famille a tenté de se réfugier en zone non occupée. Hélène, Marcel, Maurice et Léon – les quatre plus grands – sont partis les premiers, leur mère devait les rejoindre avec les deux plus petits.

Fin juillet, Léon, sa soeur et ses deux frères sont arrêtés près de Mont-de-Marsan et internés au camp de Mérignac. Le 26 août, ils sont transférés à Drancy dans un convoi où le futur préfet Papon fait ajouter, in extremis, 80 enfants juifs, le plus jeune ayant douze mois et le plus âgé 15 ans. A Drancy, Léon et son frère retrouvent leur père, avec lequel ils sont transférés à Pithiviers, avant d’être déportés ensemble à Auschwitz, le 21 septembre, par le convoi n°35 (1000 déportés, 29 survivants). Son père et sa soeur ne reviendront pas. En janvier 1945, il est évacué vers l’Ouest.

Parvenu à Buchenwald (Mle 124969) il est placé en quarantaine au petit camp dans une baraque dont le Stubendienst est un bellevillois comme lui. Il lui donne, ainsi qu’à son frère, la possibilité d’entrer dans la Résistance. Affecté au déblaiement des usines bombardées par les Alliés, il est chargé d’observer tous les mouvements de la garnison SS. Il participe à l’insurrection du 11 avril 1945 sous les ordres de Guy Ducoloné. Arrêté à quinze ans, c’est le jour de ses dix-huit ans qu’il retrouve Paris, le 1er Mai 1945, son quartier, ses amis survivants avec lesquels il s’engagera, fidèle au Serment qu’il avait prononcé avec ses camarades de Buchenwald, dans la lutte pour la paix, la liberté, la dignité et le bonheur des hommes.

Léon a beaucoup témoigné dans les écoles, il a été l’un des initiateurs du Comité Tlemcen, du nom de l’école qu’il avait fréquentée dans la rue éponyme et dont 163 élèves ont disparu dans les camps. Il avait été témoin ̀ charge au Procès Papon en janvier 1998. Il y avait affirmé qu’il avait survécu à la déportation en gardant sa «dignité d’homme», se lavant tous les jours, se mouchant dans un morceau de papier, laçant ses chaussures et ficelant sa défroque. Mais que sans arrêt, depuis 52 ans, il lui revenait des «choses en tête» comme ces rats qui sortaient des cadavres ou les fleurs que les nazis avaient plantées autour des fours crématoires. Qu’il lui venait aussi des larmes aux yeux lorsqu’il voyait le vêtement rayé d’une femme, sentait une odeur ou apercevait une cheminée « qui crache un peu noir ».

« Ces gens ont pris le coeur d’un enfant de 15 ans, j’ai une haine impitoyable, il n’est pas possible de pardonner » avait-il conclu d’une voix calme, un dernier regard sur la photo de sa famille, projetée sur les écrans de la salle d’audience.

Son témoignage dans le film Les Héritiers sera le dernier message qu’il n’a cessé de transmettre.

D.D.

l fallait obsolument que je rentre…La vérité de Léon Zyguel (collection la vérité n° 10) FRMK/sud. Ouvrage réalisé avec le soutien de la ville de Montreuil.

DVD Thomas Geve Il n’y a pas d’enfants ici-Dessins d’un enfant survivant des camps de concerntrationTémoignage de Léon Zyguel

Témoignages sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=M_Lxh4yDfFw

 http://www.youtube.com/watch?v=mpUmeI8ZlaE

Léon Zyguel, raconte son histoire, à l’occasion de la sortie du film « Les Héritiers »

Paru dans le Serment 356


Léon Zyguel s’en est allé. Un Grand Témoin nous a quittés, grand parmi les grands qui aura témoigné, raconté, écouté, partagé, participé au rétablissement de la vérité et engagé à réfléchir.

Livrer la vérité, telle était sa mission, depuis son retour de déportation et jusqu’à son dernier souffle. Telle était aussi sa fierté : celle d’avoir livré les bourreaux de Buchenwald à la vérité de la justice, et non à la pulsion de la vengeance, lorsque les soldats américains pénétrèrent sur les lieux du camp ; celle également de renaître à la vie par le combat, celui de la résistance du camp contre les nazis, et d’avoir participé à l’action libératrice, le 11 avril 1945. Ne disait-il pas : « D’un seul coup, je ne suis plus le matricule 179 084 d’Auschwitz, ni le124 969 de Buchenwald. Non, je suis un combattant, un homme ».

Etre fidèle, tel était son moyen de rester toujours vrai.

Pour savoir au plus profond de sa chair le poids des mots lorsque ceux-ci sont habités par la haine, Léon était un passeur de mémoire, un homme qui permettait à tous ceux qui l’approchaient d’aller bien au-delà de l’écoute, mais d’entendre, de comprendre.

Dire « nous ne t’oublierons jamais », n’est pas une formule toute prête, Léon. Le souvenir de ton message, de ton histoire, de ta voix, de ton regard, de ta présence, ne s’affadira pas de sitôt et le magnifique film Les Héritiers où mémoire, intelligence et espoir sont tellement au rendez-vous, y contribuera. Quelle part tu y fais au Serment de Buchenwald, à la mémoire des victimes et à votre idéal ! Combien nous t’en sommes reconnaissants, nous, tes camarades, tes amis, tous ceux qui ont eu, de diverses manières, le privilège de te connaître. Tu aimais les jeunes et ils te l’ont bien rendu, les jeunes Héritiers, qui nous ont tous bouleversé, le 5 février dernier, lorsqu’à la fin de la cérémonie d’hommage de la Ville de Montreuil en présence d’une très nom-breuse assemblée d’élus, d’anciens déportés, de camarades, de responsables et d’admirateurs de tous bords, ils ont lu tous ensemble, et d’une même voix le Serment de Buchenwald. Un moment où le temps fut suspendu, les valeurs du Serment universelles et intemporelles. Merci Léon !

Une vigilance de toujours «(…) La lutte prendra fin quand le dernier des responsables sera condamné devant le tribunal de toutes les nations ». Comme tu l’as faite tienne, Léon, cette phrase du Serment, en venant témoigner contre Maurice Papon, qui signa et contresigna, dans l’impunité de ses fonctions, le massacre de plus de 1.600 Juifs de Gironde, puis beaucoup plus tard celui des victimes du métro de la rue de Charonne ordonnant une répression policière d’une grande violence.

Ta lutte contre le mensonge, l’oubli ou la banalisation était de tout instant, ta vigilance allant au-delà de nos frontières. En 2011, tu as publiquement soutenu l’écririvain Pierre Mertens en Belgique dans son courageux combat au cours d’un retentissant procès contre la minimisation par Bart De Wever, leader national populiste, des victimes belges de la Shoah. Plus récemment tu t’es rendu, malgré ta fatigue, au procès d’assises à Paris, contre Pascal Simbikwanga, responsable rwandais reconnu coupable du meurtre de milliers de victimes du génocide des Tutsis au Rwanda et condamné à 25 ans de prison.

Avant de nous incliner profondément devant la douleur d’Arlette, ta chère épouse, ton fils Philippe, tes petitsenfants et arrière-petits-enfants, je voudrais te dire, Léon, que te perdre, c’est perdre encore un peu plus, celui qui fut un des grands compagnons de ta vie : Guy Ducoloné, celui que tu appelais ton grand frère.

Merci Léon, infiniment merci ! Nous sommes tous tes Héritiers.

Source : Le Serment 356