Lucien Levillain (1923)

lucien-levillain-de-trouville-buchenwaldLucien LEVILLAIN, né le 2 juillet 1923 à Trouville ( Calvados), matricule 44861 à Buchenwald. Il est l’auteur de De Trouville-sur-mer à Buchenwald, itinéraire d’un déporté résistant, Condé sur Noireau, Corlet éditions, 2014

Se préparant à rentrer à l’Ecole d’aviation de Rochefort comme élève pilote mécanicien, Lucien Levillain « né d’une famille modeste, travailleuse et stricte sur la moralité », rentre en septembre 1939 en apprentissage dans un garage de Trouville. En avril ou mai 1942 il rejoint le Front patriotique de la Jeunesse, branche jeunesse du Front National pour la libération et d’indépendance de la France, mouvement de la résistance intérieure créé à l’initiative des communistes en mai 1941 car « il n’a plus envie de subir, de descendre du trottoir, de monter la garde, de faire des exercices de défense passive, (sa) jeunesse s’étiole… ». Après des distributions de tracts, et quelques actions d’intimidation de collaborateurs, il commence par saboter des véhicules allemands confiés à son garage. Après l’arrestation, le 5 juin 1943, de « Monique » (Micheline Jalabert) l’agent de résistance qui fait la liaison avec Caen, il rejoint un réseau de renseignement allié, le réseau Jean-Marie (Donkeyman)[1], dépendant du S.O.E. britannique. Il y sert d’agent de liaison du responsable local en Pays d’Auge, Henri Dobert, et reçoit une instruction militaire sommaire. En septembre 1943, le réseau, infiltré par des agents de l’Abwehr, tombe [2]. Lucien Levillain est arrêté le 10 par la police française, incarcéré au commissariat de Trouville, puis remis aux agents de la Gestapo et transféré le 13 à la prison de Caen où il reste jusqu’au 24 janvier 1944. Conduit avec quelques camarades à la gare de Caen il monte dans un train pour Paris Saint-Lazare, puis, de la gare du Nord, dans un train pour Compiègne. « Sortie de la gare. Deux charrettes attelées, chacune à deux chevaux, attendent. Accrochées au timon, de petites lanternes éclairent faiblement les sabots des chevaux. Une pluie fine tombe. C’est une vision extraordinaire qui restera gravée à jamais : (…) les charrettes de la révolution ! », écrit-il.

Après deux jours et trois nuits passés à Royallieu, c’est, le 27 janvier, le départ pour Buchenwald où le convoi arrive le 29. Après sa quarantaine au petit camp, block 62, Lucien Levillain est affecté, avec d’autres mécanos, au Kommando Julius de Schönebeck sur Elbe, le 18 février 1944. Occupant du block 4, table 9, il travaille à l’une des halles de l’usine Junkers. « Pour tous, en alternance, semaine de jour, semaine de nuit. De jour 78 heures sont réparties ainsi : 6 jours à 12 heures, plus le dimanche matin 6 heures ; de nuit, 6 jours à 12 heures. S’ajoutent à cette présence debout, pour une semaine, les corvées régulières (…) les appels d’une, deux ou trois heures puis les corvées imprévues, les punitions individuelles ou collectives, les alertes : c’est dément ! ».

Engagé le 11 avril 1945 dans l’évacuation des 1563 détenus du Kommando, Lucien Levillain s’échappe dès le premier jour mais est repris après quatre ou cinq heures de liberté. De Walternienburg, la colonne, déjà fortement réduite prend la direction du Nord-Est gagne Loburg puis, le 13 avril, Reetz. Les étapes font, pour la plupart, une trentaine de kilomètres. Le 14 elle est à proximité de Belzig, le 15 près de Beelitz, le 17, après une journée de repos, à Glindow. Le 18, étape plus courte, la colonne gagne Paaren et le 19 avril Bredow où elle se repose le 20, jour de l’anniversaire d’Hitler. Le 21 elle est à Vehlefanz, le 22 à Hakenberg, kommando de Ravensbrück. Le 23 elle reprend sa route jusqu’aux environs de Dagerbotz. Le 24 elle est, le soir à Gottberg et le 25, , à Netzeband, où elle passe les journées du 26 et 27 avril. Le 28, ayant rejoint une colonne d’évacués d’Oranienburg elle s’arrête au bois de Bellow d’où, comme beaucoup d’autres détenus, Lucien Levillain tente une nouvelle évasion. Immédiatement repris, il intègre une colonne qui reprend, le 28 au soir la route jusqu’à Massow où elle reste le 29. Le 30 avril, elle va jusqu’à Frehne, puis le 1 mai jusqu’à Gross Pankow « où un colis de trois kilos est donné à chaque détenu. Nous n’avons pas fait pareil festin depuis 20 jours » écrit-il. Le 2 mai il est de nouveau sur la route jusqu’à Parchim, au milieu de la déroute allemande. Le 3 mai, à la sortie du village de Friedrichsmoor, il s’évade avec quelques camarades. Après un premier contact avec l’armée américaine, il est abrité pendant quelques jours dans un camp de prisonniers allemands, puis, le 10 mai, transporté jusqu’à une caserne de Schwerin. Le 17 mai Lucien Levillain quitte Schwerin en train pour la France. Après différentes péripéties, il parvient Gare du Nord à Paris le 23 mai, passe la nuit à l’hôtel Lutétia et retrouve sa famille à Trouville, le 25 mai.

[1] Ce réseau a été créé début 1943 en Zone Nord par Henri Frager. Frager sera arrêté en août 1944 et déporté le 8 août à Buchenwald (matricule 8144). Il y est fusillé le 5 octobre 1944. L’écrivain Jorge Semprun était membre de ce réseau.

[2]Marie Josèphe Bonnet, Un réseau normand sacrifié : le réseau Jean-Marie Buckmaster du SOE britannique, Editions Ouest France, Rennes, 2016

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