Témoignage de Roger ARNOULT (2)

Le convoi des «14 000» de Buchenwald

Source : http://boris-taslitzky.fr/
Roger Arnoult, par Boris TaslitskySource : http://boris-taslitzky.fr/

Nous présentons ci-après une étude qu’il faut considérer comme une approche et non comme l’histoire exhaustive du convoi dit des «14 000» de Buchenwald. Nous tentons d’abord de le situer dans le temps et dans les lieux. Nous nous efforçons ensuite de dégager les données essentielles qui découlent de l’analyse et de la confrontation des documents et des témoignages qui ont pu être recueillis.

Ils sont nombreux, variés et pourtant insuffisants. Des lacunes apparaissent et, comme on le verra, nous sommes parfois amenés à des interrogations auxquelles nous ne répondons que trop imparfaitement.

Il est possible également que certaines appréciations puissent être remises en question. De même peuvent être retrouvés des aspects ou précisions qui nous ont échappé ; tant il est vrai que ce genre de recherche sur la déportation restera toujours hérissé d’écueils assez peu prévisibles.

D’ailleurs, même prévisibles, on ne les franchit pas aisément. Ainsi, c’est volontairement que dans cette étude nous ne citons aucun nom de déportés du convoi. Nous en connaissons pourtant beaucoup, tant parmi les rescapés que parmi les morts, dont les mérites sont grands. Mais pour d’autres, également connus, il faudrait se montrer sévères. Enfin, nous ne les connaissons pas tous et nous rencontrons des difficultés pour rétablir la liste complète tant des morts que des rescapés.

Pour toutes ces raisons nous estimons qu’une étude, qui n’a pas de précédent, ne peut être qu’une étape et non une fin. On constatera également que l’étude dépasse souvent le cadre du seul convoi en question.

Un convoi quelqu’il soit, de même qu’un camp, ne peut être valablement étudié que placé dans le milieu et le contexte historique. C’est peut-être plus vrai encore pour ce convoi-ci dont l’arrivée à Buchenwald constitue une étape importante de l’histoire de ce camp, comme de Dora, avec des répercutions lointaines jusqu’à Auschwitz et Maïdanek, par exemple.

Il en découle que certains aspects trop peu ou trop mal connus se trouvent mis en évidence ce qui devrait, pensons-nous, désencombrer un peu le terrain et ouvrir davantage la voie à une meilleure connaissance de la déportation des français comme de l’histoire du célèbre « KZ » sis au sommet de l’Ettersberg, aux portes de la ville de Goethe et de Schiller.

1ère PARTIE

Le premier grand convoi de Français au K.L.B.

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Le camp de Compiègne

Parti de Compiègne le 26 juin 1943, débarqué à Weimar le 27, ce convoi comportait 962 déportés enregistrés vivants à l’arrivée au camp de Buchenwald. Ce nombre figure dans les statistiques publiées par le Comité International.

Mais quel était le nombre exact embarqué à Compiègne ? Y eut-il des morts et des évadés durant le trajet et combien ? Très probablement une trentaine. En ce cas ils étaient un millier, à quelques unités près, à l’embarquement. Nous ne pouvons pas contredire, faute de documents, ceux qui avancent le chiffre de 1 100. Nous disons seulement que les indices et recoupements font plutôt retenir le millier.

Dépouillés de leurs vêtements et de tout ce qu’ils possédaient sur eux, ces arrivants reçurent, avec la tenue rayée mémorable, des numéros matricules dans la série des «14 000». D’où l’utilisation de ce nombre rond pour désigner, tel un millésime, ce contingent de français voués à la géhenne concentrationnaire.

Ce premier convoi important venu de France, introduit d’un coup dans la cohue internationale de Buchenwald, apparaît comme un évènement remarquable. Plus qu’on ne l’a vu généralement et pas seulement dans le moment mais à longue portée.

Toutefois, contrairement à ce qui a été dit ou écrit trop hâtivement, ce n’était pas les premiers français jetés dans ce bagne nazi. Plusieurs centaines d’autres avant eux en avaient pris le chemin, mais jamais par grands convois, toujours des petits groupes, voir des isolés, objet de transferts en provenance d’autres camps ou prisons nazis.

Ainsi, en mars 1943, une cinquantaine y étaient entrés venant de Mauthausen. En janvier de la même année on en trouve encore une quarantaine noyés dans un convoi d’un millier de détenus polonais, russes, yougoslaves et divers. Plus avant, en remontant jusqu’à l’été 1940, on en découvre de ci, de là, éparpillés, perdus dans la masse concentrationnaire. Ils passèrent à peu près inaperçus.

Qu’étaient-ils devenus ? Certains sont morts à Buchenwald et leurs noms figurent sur le registre des décès, le «Totenbucher» de Buchenwald. D’autres, après un stage plus ou moins long, avaient été transférés ailleurs. De sorte que, jusqu’à l’arrivée de la formation compacte des «14 000», les Francais apparaissaient aux détenus des autres nationalités comme une espèce rarissime.

Désormais, à partir de cette fin juin 1943, on allait les connaître et parler d’eux dans le «KZ» de la forêt des Hêtres. Hélas, pas tellement en bien.

La composition sociale du convoi

Cette composition sociale se révéla être des plus hétérogène. En ce millier de français, on trouvait vraiment de tout, du meilleur au pire. Et, là comme ailleurs, ce sont souvent les pires qui se font d’abord remarquer, tandis que les bons passent inaperçus.

Les patriotes, les résistants, les dignes citoyens de la «grande nation» – expression chère aux politiques allemands – ne représentaient qu’une partie du convoi. L’autre partie (pas facile à évaluer exactement faute de connaître l’ensemble des curriculum vitae) semblait avoir été recrutée dans les bas-fonds.

De fait, un certain nombre provenait du quartier du Vieux Port à Marseille. Dans ce lot on rencontrait des raflés de tous acabits : des trafiquants, des proxénètes, des voleurs, des déclassés, des déshérités dans la débine, des vagabonds et des clochards. Cependant, tous n’étaient pas de dangereux repris de justice, certainement pas. Il s’en trouvait pourtant plus qu’il n’en fallait pour jeter le discrédit et nuire à l’ensemble de ce collectif francais.

Et pour les autres nationalités du camp, la FRANCE : c’était donc ça !
Il nous parait utile de signaler ici, qu’à la même époque, un autre convoi d’aussi mauvaise réputation avait abouti à Sachsenhausen, avec un pourcentage plus élevé encore de raflés du Vieux Port.

Mais en ce camp d’autres convois importants plus représentatifs du peuple de notre pays étaient venus auparavant ; dès janvier 1943 en provenance de Compiègne et plus tôt encore venant du Nord et du Pas-de-Calais avec de nombreux mineurs.

Les diverses nationalités à Sachsenhausen, grosso-modo les mêmes qu’à Buchenwald, avaient eu le temps de se faire une opinion sur les français. On les connaissait bien. Aussi le convoi douteux, lorsqu’il arriva, fut apprécié pour ce qu’il était et non comme échantillonnage de la France toute entière.

Hélas, à Buchenwald, ce fut au travers d’un tel convoi que les déportés des nationalités de toute l’Europe découvraient la France. Et, ainsi, ce qui n’aurait du être qu’un incident passager, eut des conséquences à court et long terme.

Les truands se font remarquer

Dès les premières semaines, comme par la suite d’ailleurs, la plupart de nos compatriotes
«14 000» y compris, il faut le dire parce que c’est vrai, une partie des raflés qui n’étaient point méchantes gens, eurent une attitude pleine de dignité dans la grande misère qui les frappait.

Mais les agissements de la pire racaille, quoique très minoritaire, ne tardèrent pas à provoquer un état d’hostilité grandissant parmi les détenus des autres nationalités. Les pratiques et les moeurs des bas-fonds greffées sur l’odieux régime concentrationnaire des nazis, imagine-t-on ce que cela peut donner ?

Les truands allèrent jusqu’à organiser de véritables maffias, des gangs, se livrant à toutes sortes de trafic, de rapines d’un bout à l’autre du camp. Il est vrai que le terrain s’avérait propice et même bien préparé. Une pègre venue de toute l’Europe, et d’abord d’Allemagne même, nageait comme poisson dans l’eau dans ce cosmopolitisme concentrationnaire imaginé par les nazis.

Encore que les criminels allemands, pépinière de Kapos, mercenaires, massacreurs et tueurs en tous genres, se distinguaient par le port d’un triangle vert ; tandis que nos gangsters arboraient bel et bien, avec la lettre «F» des français, le triangle rouge des politiques. C’était ainsi. La confusion n’en était que plus grande.

Parmi toute l’engeance de sac et de corde, nos voyous «14 000» ne furent pas en reste, ils se distinguèrent sans le moindre scrupule. Au détriment de qui ? Pas des S.S., ni des possédants – l’espèce n’existait pas en ce lieu – mais de la masse des déportés, si dépourvue pourtant.

Qui n’a pas connu l’enfer des camps peut se demander à bon droit : comment extorquer quelque chose à un malheureux démuni de tout bien ?

Tant qu’un être n’est pas réduit à l’état de cadavre absolument nu, il possède toujours quelque chose : sa chemise ou sa maigre ration de pain, par exemple. En lui volant ce pain – sa vie donc – un scélérat pouvait obtenir, par échange ou troc, quatre ou cinq cigarettes, selon les fluctuations du « marché ».

Tel était le point de départ des rapines et des trafics les plus variés. Et tout se monnayait. Même une place dans un Kommando, en graissant la patte au Kapo vénal. Et combien d’autres vilenies qui dégradaient les hommes avant de les faire mourir ?

Dans cet effroyable engrenage, dans ce processus de déshumanisation voulu par les nazis, non point particulier à Buchenwald mais sévissant sans tous les camps du système, encore moins l’apanage des Français mais atteignant toutes les nationalités, il faut bien constater que les gredins du convoi des
« 14 000 » s’y jetèrent corps et âmes.

Le malheur est que, plutôt que jeter l’opprobre sur une bande d’énergumènes comme il en existe dans toutes les métropoles du monde, la détestable réputation rejaillit sur l’ensemble du convoi. Pis encore. Du fait que c’était le premier grand convoi français, l’opinion se répandit qu’il reflétait les moeurs et la mentalité du peuple français en général. Ne portait-il pas des triangles rouges avec le F ?

Principaux signes distinctifs des déportés. Source : FNDIRP
Principaux signes distinctifs des déportés. Source : FNDIRP

Et l’on entendit circuler dans les Blocks, du grand comme du petit camp, des propos du genre : « Pas étonnant que les divisions d’Hitler en juin 1940 écrasèrent ce peuple de voyous et de dégénérés… » Et les S.S. de surenchérir, bien entendu.

Les invectives, les railleries, les sarcasmes les plus orduriers venaient salir les meilleurs de chez nous, des patriotes méritants, d’authentiques résistants, des hommes qui avaient endurés les tortures sans faiblir et parfois en portaient encore les traces toutes fraîches.

Aux souffrances physiques, aux rigueurs concentrationnaires, s’ajoutaient ainsi des souffrances morales insupportables et tellement injustifiées. Dans la vie quotidienne du camp, nos compatriotes les plus sains, les plus humbles, pâtissaient souvent des conséquences directes ou indirectes de ce révoltant état de choses ; tandis que les truands combinards, imperméables aux insultes et au mépris, savaient se tirer d’affaire y compris par les moyens les moins recommandables.

Les résistants réagissent courageusement

Cependant les vrais politiques du convoi des «14 000 », ceux qui portaient dignement le triangle rouge surmontés de la lettre F, les plus fermes et les plus courageux, réagirent tant qu’ils purent. Ils ne cédèrent jamais.

Face à tant d’adversité et d’hostilité conjuguées, ils s’efforcèrent de combattre les funestes conséquences ; d’abord d’un point de vue immédiat, matériel, physique, en incitant nos compatriotes honnêtes à se serrer les coudes, à se protéger mutuellement, en organisant la solidarité. Mais aussi en agissant pour défendre l’honneur des Français dans le camp, pour donner de notre pays et de son peuple une autre image, la vraie, celle qui découle de notre histoire, de nos luttes passées et présentes.

Leurs efforts, ne furent pas vains, les premiers, les politiques allemands qui dirigeaient l’organisation clandestine internationale s’en rendirent compte et vinrent à leur secours. Des contacts étaient établis ; bientôt des Français joueraient un rôle dans l’organisation de la solidarité et de la Résistance.

Tout n’était pas perdu. Une lueur d’espoir gagna peu à peu le premier grand collectif français à Buchenwald. Les mérites des plus courageux d’entre eux sont trop méconnus ; ils sont grands pourtant : là résident leurs plus beaux titres de Résistance, sans aucun doute.

Dans les mois qui suivent d’autres convois importants arrivèrent de Compiègne dont la composition s’avéra bien différente, plus représentative du peuple français surtout de ses couches les plus patriotiques qui n’avaient pas accepté l’occupation nazie ni la servilité de Pétain et ses fantoches de la collaboration.

Pourtant les deux convois suivant, les « 20 000 » et les « 21 000 » de septembre, furent accueillis à Buchenwald par la masse des déportés des autres nationalités, à peu près comme une plaie venant d’outre Vosges. Ils subirent à leur tour les effets de la détestable réputation qui persistait. Il est vrai qu’ils apportaient aussi des renforts aux valeureux « 14 000 » qui les accueillirent, non point avec joie puisqu’ils les voyaient plonger à leur tour dans la Babel infernale des S.S., mais en frères de lutte et de souffrances avec lesquels ils allaient serrer les rangs.

Plus tard, surtout en 1944, les changements furent plus conséquents et, c’est incontestable, l’opinion publique buchenwaldienne se modifia heureusement, à tel point la participation au premier plan des Français. Mais ceci est une autre histoire.

Conséquences à longues portées

La néfaste et injuste réputation faite aux déportés français, non seulement dans le camp de Buchenwald mais aussi à Dora et en maints kommandos extérieurs, du fait des agissements honteux de la lie des « 14 000 » ne disparut jamais complètement ; des séquelles subsistèrent jusqu’à la libération en 1945, notamment parmi les étrangers les plus francophones.

Dès lors on tombe dans le calomnie pure et simple, encouragée par les S.S naturellement. Même depuis la guerre et jusqu’à nos jours, il en est resté quelque chose, du moins au niveau de la réputation du convoi des « 14 000 » mal jugé sur l’ ensemble de sa composition. Même chez des anciens déportés français est restée comme latente, l’opinion que ce convoi-là était pourri.

Jusque dans les milieux les plus officiels et les mieux avertis des problèmes de la déportation cette opinion prévaut parfois. En témoigne un résistant rescapé du lot des « 14 000 » : il visitait un jour le Centre International des recherches, à Alrosen en R.F.A. (le S.I.R. placé sous l’autorité du Comité International de la Croix-Rouge.) et il fut amené à préciser à un fonctionnaire de cet organisme qu’il était déporté de ce convoi.

Ce fonctionnaire, surpris au plus haut point, objecta : « Comment ? Vous, mais c’est un convoi de droit commun ». Ceci se passait après 1960. Voilà qui nous paraît absolument inadmissible et mérite une mise au point. Il n’y a jamais eu de « convoi de droit commun », ni celui-là, ni d’autres ; l’expression est incongrue et même grotesque. Aucun droit, fut-il commun, ne justifie les déportations dans les camps nazis.

Les déportations en masse, par trains entiers et quelque soit la composition sociale des victimes, se sont pratiquées en dehors de toute notion de justice, sans aucune référence à une légalité quelconque. Pour respecter la vérité historique, on peut dire seulement que, comparé à d ‘autres convois, celui des « 14 000 » comportait, parmi les raflés, une dose inquiétante de repris de justice.

Voilà qui est différent. Parce qu’une centaine, peut-être, de dévoyés tombèrent au plus bas niveau de la malfaisance et de la déshumanisation voulues et entretenues par les nazis et leurs S.S. comment peut-on confondre la partie avec le tout ? Et par ce biais jeter l’opprobre et le discrédit sur plusieurs centaines de déportés et, parmi eux, beaucoup de résistants de la première heure qui ont droit à notre estime et à la reconnaissance de la nation.

Dispersion et extermination des « 14 000 »

Sans doute fallait-il mettre d’abord l’accent sur ces caractéristiques portant sur l’ensemble du convoi. Le danger serait de donner l’impression que cette forme, compacte lors de son arrivée, se maintint ainsi amalgamée durant une longue période.

Tout au contraire, elle ne tarda pas à se disloquer, à se disperser, à se diluer dans le labyrinthe concentrationnaire. C’est pareil pour tous les convois à fortiori les plus anciens.

Quand survint la libération en avril 1945, il ne restait que quelques dizaines de «14 000» au camp central de Buchenwald. Voici les étapes principales de la dispersion et finalement de l’extermination de ce convoi.

Ceux de Pennemünde et de Dora-Mittelbau

peenemuendeDès la mi-juillet 1943, un premier contingent d’environ 350 fut expédié dans le lointain Kommando des bords de la Baltique, à Peenemünde, le centre d’essai des fusées bien connu. Ils y travaillèrent peu de temps puisque ce centre subit un terrible bombardement allié le 17 août 1943 au cours duquel la plupart des installations furent détruites. Il y eut, semble-t-il, une douzaine de morts parmi nos déportés, ainsi que des blessés.

Quelques jours plus tard une centaine de rescapés étaient ramenés à Buchenwald d’où, après un court séjour, on les transférait à Dora le 18 août 1943. Ils seront dans les premiers affectés au tunnel. Quant aux autres, environ 200, ils seront d’abord utilisés aux travaux de déblaiement à Peenemünde avant d’être transférés directement à Dora en octobre 1943, soit deux mois plus tard.

Qu’ils soient des transferts d’août ou d’octobre, ces «14 000» venus de Peenemünde reçurent à Dora une nouvelle immatriculation. Ils devinrent des «28 000» ou encore des «22 000», perdant ainsi toute référence avec leur convoi d’origine. Cette réimmatriculation est d’autant plus curieuse que d’autres transports de Buchenwald à Dora, effectués en septembre, octobre, novembre, décembre 1943, comprenaient de nombreux «14 000» (avec bien d’autres) qui conservèrent leurs matricules initiaux. Si bien qu’à Dora, qui absorba finalement au moins 50 à 60 % du convoi, il y avait des «ex-14 000» qui étaient des «28 000» ou des «22 000 » tandis que ceux non passés par Peenemünde restèrent toujours des « 14 000 ».

Faute de connaître ces bizarreries administratives, on ne peut pas suivre la destinée du convoi, notamment en ce qui concerne la mortalité. Celle-ci est énorme. Pour ceux venus de Peenemünde, qui vécurent un véritable enfer à l’intérieur du tunnel de Dora, enfermés dans les galeries sans voir le jour durant plusieurs mois, soumis au plus inhumain régime de travaux forcés qu’on puisse imaginer, la mortalité est de l’ordre de 70 à 75 % en trois ou quatre mois.

Cette mortalité parait un peu moindre pour cette période de l’hiver 1943/1944 de l’ordre de 60 à 65 %, pour les contingents de déportés non enfermés nuits et jours dans les galeries mais logés dès leur arrivée dans le camp à l’extérieur du tunnel. Non point que la nourriture y soit meilleure et les sévices moins sévères, mais sans doute l’air et la lumière du jour, si indispensables à l’homme ne serait-ce que quelques heures quotidiennement, atténuaient ce que les intempéries pouvaient aggraver.

Durant les cinq premiers mois à Dora, les travaux consistèrent en aménagement du tunnel et de ses galeries pour les transformer en halls d’usines souterraines. Pour la masse des déportés ce sont des travaux de force, pénibles, physiquement épuisants où la qualification n’intervient pas. Les industriels nazis useront de cette main d’oeuvre esclavagiste, avec sauvagerie, sans le moindre ménagement. Quand les halls aménagés deviendront utilisables pour la production des fusées et autres fabrications de guerre, on peut dire que la moitié du convoi des «14 000» a été exterminée.

Quelques dizaines survivront. Ces rescapés, devenus une petite minorité parmi les déportés de toutes provenances ajoutés sans cesse, tout au long de l’année 1944, à l’industrie de mort qu’était Dora-Mittelbau, franchirent non sans de nouvelles pertes les derniers mois de leur déportation. Une dernière épreuve les attendait : l’évacuation, les marches de la mort. Quelque-uns encore disparurent.

Quant aux derniers, une cinquantaine peut-être, plus dispersés que jamais, ils connurent la libération en vingt endroits différents. Ils s’étaient perdus de vue, à tel point que chacun se croyait bien être le dernier survivant de l’hécatombe.

Plus tard, quand ils eurent enfin repris pied dans le monde civilisé, quelques-uns se sont retrouvés. Qui a eu le privilège d’en voir deux se retrouvant, face à face, alors qu’il croyait l’autre anéanti depuis longtemps, ne l’oubliera jamais. Plusieurs d’entre eux, d’authentiques résistants, ont témoigné de l’effroyable calvaire vécu ; la présente étude leur doit beaucoup.

Ceux de Maïdanek et Auschwitz

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Le camp de Maïdanek

Du millier qu’ils étaient fin juin 1943 les «14 000» restaient moins de 500 à Buchenwald au nouvel an 1944. Outre ceux de Peenemünde, puis les autres transférés à Dora, il y en eu aussi dispersés vers les destinations les plus diverses. Jamais en groupes importants. Il faut aussi déduire ceux qui moururent sur place entre temps.

Aux derniers jours du mois de janvier 1944, un transport quitte Buchenwald pour Lublin qui comprend environ une centaine de «14 000» et d’autres, notamment des «20 000» et «21 000» ainsi que quelque-uns des transférés de Mauthausen de mars 1943. Le point commun à ce groupe de partants pour une destination si lointaine provient du fait qu’ils étaient jusque là affectés aux ateliers de la D.A.W. attenants au camp. On constate aussi qu’il s’agit pour la plupart de travailleurs du bâtiment, du bois, mais aussi des mineurs, des marins-pêcheurs, etc…, autrement dit : pas des truands.

Au camp de Maïdanek, ils se trouvent mêlés à d’autres déportés provenant des D.A.W. de Sachsenhausen et Dachau. Ils sont affectés au Kommando «Bauleitung D.A.W», situé en plein centre de la ville de Lublin, et seront occupés à des travaux de scierie, de menuiserie, de débardage de bois.

L’hiver se prolonge en cette région et il sera rude. Courant février un transport de malades provenant de Dora arrive à Maïdanek, il comprend 250 Français en piteux état qu’on envoie là pour mourir. Simplement les S.S. ont voulu soulager le Revier de Dora. Ils sont de tous les convois de 1943, des 20 000, des 21 000, des 30 000, des 38 000, mais on trouve aussi des 14 000 ou des 28 000 ex-14 000. Tous mourront dans les conditions les plus affreuses en quelques semaines.

En avril, les 8 derniers encore vivants, seront transférés à Auschwitz. Un seul rentrera en France en 1945 et ce n’est pas un «14 000» donc aucun survivant dans ce lot. Ceux de D.A.W. Lublin tiendront jusqu’en juillet, mais le 24 de ce mois d’été le camp de Maïdanek et ses Kommandos se voient évacués en direction d’Auschwitz. Ils sont soumis à un exode meurtrier, la première de toutes les marches de la mort. Parmi les victimes il y a encore des 14.000.

Six mois d’Auschwitz vont encore éclaircir les rangs des rescapés. Lorsqu’en janvier 1945 Auschwitz se trouve évacué à son tour. Dans les colonnes évacuées vers Gross-Rosen et autres lieux figurent encore d’anciens 14 000 de Buchenwald, mais plus dispersés que jamais. Quelques-uns finiront à Mauthausen ou à Bergen-Belsen.

De même que ceux de Peenmünde-Dora, chaque rescapé du groupe de Lublin-Auschwitz, pensait bien être le dernier survivant. Des retrouvailles se produisirent, émouvantes, parfois bien des années après. Ces quelques rescapés témoignèrent eux aussi ; sans eux ce chapitre de l’histoire du convoi des «14 000» ne serait pas écrit.

Dernière étape

Revenons une nouvelle fois à Buchenwald où, fin janvier 1944, après le départ pour Lublin, restaient encore quelques 300 déportés «14 000». On en trouvait dans les Kommandos de travail les plus divers. De même dans les Blocks à forte concentration française, au 10, au 14, au 26, au 31, au 34 et plusieurs autres.

Quelques-uns de leurs matricules ressortaient dans la cohue des nouveaux venus de janvier, de mai, de juillet, d’août avec des numéros 40 000, 50 000, 60 000 et même 80 000. Ils faisaient figure d’anciens, ayant des habitudes bien à eux, avec dans le regard une certaine impassibilité que plus rien n’étonne.

Cependant, le bombardement du 24 août et ses suites, entraînera de gros bouleversements dans les effectifs. Des transports massifs quittèrent le camp pour toutes sortes de destinations. Les convois récents fournissaient le plus grand nombre de partants mais les anciens, réduits depuis longtemps, voyaient leurs rangs s’éclaircirent encore.

Il en fut ainsi pour les «14.000» et les derniers, moins d’une centaine, devinrent une espèce rare dans la foule concentrationnaire. Même les truands les plus combinards qui avaient pu échapper jusque là – on se demande comment – aux listes de transports se volatilisèrent les uns après les autres. Le rouleau compresseur de la S.S. n’épargnait personne.

Ainsi, mêlés aux déportés de toutes nationalités et de tous les convois, la dispersion des
«14 000» s’est poursuivie inexorablement au fil des mois. Elle sera encore accentuée jusqu’à l’émiettement, lors des évacuations de mars, avril et mai 1945 de la plupart des Kommandos extérieurs et du camp central lui-même.

Dès lors il devient difficile, sinon impossible (à moins que de longues et minutieuses recherches le permettent un jour) de connaître la destinée de chacun d’eux. Qui a péri et où ? Qui s’en est sorti et comment ? Peut-on répondre à ces questions pour les mille déportés du 26 juin 1943 ? Nous pensons que oui, du moins pour le plus grand nombre. Déjà nous sommes renseignés, avec une bonne exactitude, pour quelques centaines et toutes les sources d’informations sont loin d’être épuisées. Reconnaissons que la tâche est ardue et que la bonne volonté ne suffit pas. Faute de pouvoir présenter dès maintenant un tel inventaire qualitatif, au moins peut-on tenter un bilan approximatif d’ensemble.

Tentative de bilan

Les estimations ci-après s’en tiennent aux données quantitatives essentielles – elles découlent d’une précédente étude sur «la déportation des Français à Buchenwald», d’où nous extrayons les éléments relatifs au convoi des «14 000». Nous indiquions alors que, sur le millier de déportés au départ de Compiègne le 26 juin 1943, le nombre des rescapés rentrés au printemps 1945 se situaient entre 200 et 300. En retenant la moyenne, on a donc une mortalité de l’ordre de 75 %.

Par rapport aux autres grands convois de Buchenwald c’est, de toute évidence, le pourcentage de perte le plus élevé – la moyenne générale pour les 25 000 Français passés par Buchenwald – Dora et leurs Kommandos tournant autour de 53 %.

Texte publié en juillet-août 1983 dans Le Serment N° 159

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