Témoignage de Bertrand HERZ

Les enfants et adolescents dans le système concentrationnaire nazi

Bertrand Herz
Bertrand Herz

Bertrand Herz, aujourd’hui président du comité international Buchenwald-Dora a 14 ans lorsque, le 5 juillet 1944, il est arrêté à Toulouse avec son père, sa mère, et sa soeur, comme Juifs. Après avoir été interné pendant quelques semaines à la caserne Carafelli, il est déporté avec son père à Buchenwald. Sa mère et sa soeur le sont, elles, à Ravensbrück.
«Nous avons fait partie du dernier convoi qui partait de Toulouse vers l’Allemagne, un voyage effroyable de 6 jours et 6 nuits, sous la chaleur, car le train n’avance pas ; c’est la débâcle de l’armée allemande ; nous passons par la vallée du Rhône pour aller en Allemagne, et on espère chaque fois que nous allons être délivrés par la Résistance, mais finalement nous arrivons à Buchenwald et pour les femmes à Ravensbrück.

L’arrivée à Buchenwald, c’est l’arrivée habituelle : on appelle les hommes et je descends avec mon père alors que quelques enfants, quelques garçons plus jeunes que moi, restent avec les filles et leurs mères. On saute du wagon, et moi je ne dis pas au revoir à ma mère parce que je ne m’imagine pas que je ne la reverrai pas. Et je ne l’ai jamais revue. Mon père et moi sommes logés dans le petit camp, qui est le camp de quarantaine. Nous y sommes restés 4 mois entre août et décembre 44, comme travailleurs légers, leichte Arbeiter. Pendant ces 4 mois nous n’avons pas travaillé, ce qui était un avantage pour mon père et moi. Nous étions block 61, le block des malades, dans des conditions de logement et de nourriture probablement beaucoup plus dures que dans le grand camp. Dans ce block 61, il y avait un certain nombre de gens exceptionnels : des militants communistes, un abbé, l’abbé Hénocque, qui entretenait notre moral d’une façon extraordinaire. Il y avait une grande ambiance de solidarité qui probablement m’a permis de tenir. Et j’étais avec mon père, et mon père m’a certainement protégé. Je me rappelle qu’une fois il est arrivé en disant : tiens, voilà un pull-over, je l’ai échangé contre du tabac. Il y avait donc du tabac à Buchenwald, je l’ignorais, et je dois dire à ma courte honte que j’étais un enfant avec son père, et que je ne me suis jamais demandé si mon père avait lui-même un pull-over pour lui.

Au bout de quatre mois, nous sommes envoyés dans un kommando de travail à Niederorschel, à 80 km du camp de Buchenwald, dans lequel une usine de textile a été transformée en logements pour les déportés et une usine de contre-plaqué en atelier de montage pour les ailes d’avion Junkers.
Je travaille 12 heures par jour, 6 heures le dimanche, à visser des écrous sur des ailes. Le moral est assez haut, parce que nous savons que ces ailes ne partiront jamais, car les transports sont complètement perturbés, et nous n’avons jamais vu d’ailes partir. Mais c’est dur. Je me souviens de n’avoir pratiquement rien à manger et, par suite de la malnutrition, des plaies infectées aux mains, aux pieds.

Un jour, mon père est entré au Revier, c’est-à-dire à l’infirmerie de Niederorschel. J’allais le voir tous les soirs jusqu’au jour où on m’a appelé depuis mon atelier, et j’ai vu mon père mort.

Le souvenir que j’ai, c’est que la réaction de l’entourage a été de me dire : «Tu as perdu ton père mais tu dois continuer à te battre». C’est pratiquement ce que m’a dit le médecin français ; il ne me l’a pas dit comme ça, mais il m’a dit : «Va danser». Il y avait un certain nombre de gens au Revier, en maladie, et on a commencé à danser tous en rond, alors que mon père venait de mourir, depuis quelques heures, quelques minutes peut-être. Le kapo, qui était un communiste allemand m’a dit : « le père est mort, mais le fils doit continuer à vivre », et il l’a dit avec un bon sourire. Le 1er avril, devant l’avancée des Américains, nous partons pour Buchenwald. Nous avons mis 10 jours pour y arriver. Je me souviens, le premier jour, d’avoir marché pendant 15 heures ; j’étais au bout du rouleau, j’avais des plaies, j’avais la dysenterie et je me suis dit, le 2 avril au matin, que je ne reverrai jamais mon pays.

Le 10 avril on est un petit groupe de camarades complètement désespérés, qui arrive dans cet énorme camp qu’est Buchenwald, on se planque au block 47, et on attend. Et la résurrection, c’est le lendemain quand brusquement on a entendu des bruits, des bruits de chars. Et puis on voit passer deux détenus avec des fusils et tout se passe très vite. On entend des fusillades, il y a des drapeaux blancs partout, ça s’arrête et nous sommes libres.»