Témoignage de Christian DESSEAUX

J’ai travaillé dans le tunnel de la mort

Entrée sous la colline d'un des deux tunnels de Dora
Entrée sous la colline d’un des deux tunnels de Dora

Je m’appelle Christian Dessaux. J’étais connu dans la Résistance, sous le nom de Gigot. C’est un pseudonyme un peu ridicule : je m’en excuse. Ce qui suit ne prête pas à rire. Je reviens de l’enfer. Je ne suis pas le seul, mais je pense que le récit de ce que j’ai vu peut apporter à l’histoire des camps de déportation nazis quelques éléments encore inédits.

On a peu parlé du tunnel de Dora, qui se trouve en Saxe à 80 kilomètres de Buchenwald. C’est là que j’ai été conduit. C’est de là que je sors, libéré par un miracle que je ne réalise pas encore très bien comme tiré d’un rêve affreux. Je ne suis pas écrivain ni journaliste. Je me contenterai de raconter ce que j’ai vécu en un an et demi.

J’ai quitté Paris, le 16 janvier 1944. J’avais dix-sept ans. On m’a arrêté pour parachutage d’armes. Du côté de Reims, quelques-uns de mes camarades de déportation ont essayé de s’évader. La sanction a été immédiate. Les SS nous ont déshabillés. Nous avons dû faire entièrement nus, le trajet jusqu’à Trèves.

A Trèves, nous avons reçu nos vêtements de bagnards. Nous sommes arrivés le 19 janvier à Buchenwald où nous sommes restés cinq jours sans manger ni boire. Pourtant, en comparaison de ce que j’ai vu par la suite, Buchenwald apparaît comme un  » bon  » camp. Tout est relatif.

A Buchenwald, par exemple les surveillants ne doivent pas, en principe, se servir de la matraque. Il n’en est pas de même à Dora, camp disciplinaire, dont on parlait partout, comme d’un camp de terreur.

La revue des pendus
J’y suis arrivé le 10 février. C’est un des plus épouvantables bagnes nazis. Nous étions gardés par des criminels allemands qui avaient sur nous tous les droits. Le tunnel de Dora a été commencé en 1914 par des prisonniers de guerre français. C’est nous qui devions continuer à le percer. Je travaillais à la mine; nous creusions une pierre très poussiéreuse dont les particules nous brûlaient la gorge. Si nous buvions, nous n’échappions pas à la dysenterie, car nous n’avions pour apaiser notre soif qu’une eau fangeuse.

Dessin de Léon Delarbre :"Scène de pendaison. Premier croquis pris immédiatement. Dora - 21 mars 1945"
Dessin de Léon Delarbre : »Scène de pendaison.
Premier croquis pris immédiatement. Dora – 21 mars 1945″

De février jusqu’à juin, nous avons dormi sous le tunnel. L’air était à peu près irrespirable. Nous étions deux mille. A chaque sortie, nous tirions du tunnel soixante-dix à quatre-vingt cadavres. Nous les traînions sur nos épaules ou dans des brouettes. Beaucoup de ces morts étaient avec nous à Compiègne. Leurs familles ont été prévenues ces jours derniers par les soins des quelques rescapés dont je suis.

Nous touchions une soupe deux fois par jour. Cette soupe était une eau grasse à peine buvable. Une fois par semaine, elle était un peu plus épaisse. En juin, nous avons été logés dans des baraquements à l’extérieur du tunnel. Nous travaillions douze heures par jour. Nous dormions six heures. Le reste du temps, nous étions debout sur nos places d’appel par rangs de cinq.

Le tunnel s’est transformé, en juin, en usine souterraine. Nous devions fabriquer des pièces de  » V-1 « . Ces pièces étaient souvent sabotées. Ceux qui étaient suspects de sabotage étaient pendus ou étranglés. Les SS en ont pendu jusqu’à cent quatre-vingts en un mois. Ceux qui étaient destinés à la pendaison étaient placés par rangées de quinze. Ils se tenaient debout sur des tabourets, la corde au cou. Au signal donné, les criminels chargés de nous diriger jetaient le tabouret au loin et tiraient sur les condamnés comme des enragés pour hâter la mort.

Bien plus terrible était encore la strangulation. Elle s’effectuait par un dispositif qui reliait les ponts roulants électriques du tunnel à seize cordes, accrochées à une traverse. C’est par ces cordes que s’effectuait ce crime en série. Les seize condamnés avaient la bouche serrée dans une espèce de muselière qui faisait office de mors, et servait à les empêcher de parler, car nous étions obligés d’assister aux exécutions, et les suppliciés, généralement, couvraient leurs bourreaux d’injures et d’ imprécations. Quand les ponts roulants étaient mis en marche, les condamnés s’élevaient au-dessus de la terre à une hauteur de cinquante centimètres environ, et leurs corps se convulsaient affreusement parfois pendant près de dix minutes. Les gardiens frappaient sauvagement à coups de tabourets pour achever ceux qui n’étaient pas tout à fait morts. Nous étions alors obligés de défiler entre une double haie de pendus et de regarder chacun d’eux. Ceux qui ne les regardaient pas étaient matraqués. Après quoi, quinze nouveaux condamnés prenaient la place de ceux qui étaient exécutés.

Les survivants étaient chargés de les transporter dans le four crématoire qui brûlait toute la journée.

Dessin de Léon Delarbre 
"Les pendus. Sans doute afin d'empêcher toute manifestation vocale avant le supplice, on leur assujettissait entre les mâchoires un bout de bois maintenu serré par deux cordelettes nouées derrière la nuque. Dora. 21 mars 1945"
Dessin de Léon Delarbre 
 »Les pendus. Sans doute afin d’empêcher toute manifestation vocale avant le supplice, on leur assujettissait entre les mâchoires un bout de bois maintenu serré par deux cordelettes nouées derrière la nuque. Dora. 21 mars 1945″

Peinture sur cadavres
Le camp d’Auschwitz, en Prusse -Orientale, a été évacué et dirigé à Dora, à la suite de l’avance russe. Tassés à trois mille dans les wagons, les déportés sont arrivés chez nous à quinze cents. La moitié est morte en cours de route. Les cadavres étaient gelés. Nous étions requis pour les déshabiller; nous leur marquions un numéro à la peinture sur la peau et nous les portions à la crémation. Parfois, ils étaient trop nombreux. Alors nous les brûlions au dehors.

Une assise de corps était couverte d’une assise de bois et ainsi de suite. Quand le tas était complet, nous les arrosions de pétrole et de mazout, et nous mettions le feu. Les cendres étaient versées dans des trous, mélangées à des corps incomplètement brûlés.

Lorsque les Américains sont arrivés en Saxe, on nous a fait évacuer le camp. Le tunnel a été évacué à la dernière minute. Nous étions environ deux mille. On nous a fait mettre en rang par groupes de cent, et conduits à la gare où nous attendaient des wagons découverts. Il n’y avait pas assez de vivres pour tout le monde. Seuls les premiers ont perçu un semblant de ration.

Nous avons été tassés à raison de cent hommes par wagon. Je ne sais pas si ces chiffres vous permettent d’imaginer ce que représente ce supplice, si maigres que nous soyons devenus. Nous avons attendu cinq heures notre départ. Les voies étaient coupées. Un  » V-1  » avait sauté et un convoi brûlait à côté de nous. Les raids aériens se multipliaient. Le ciel était en feu.

Une fois partis, nous sommes restés dix jours dans les wagons sans manger. Puis, les voies étant partout coupées, nous sommes descendus, et nous avons fait 210 km à pied. Ceux qui tombaient recevaient une balle dans la tête. C’était bien le régime  » marche ou crève « .

Nous avons effectué des parcours incohérents, serrés entre les deux fronts. Quand les Américains approchaient trop vite, on nous faisait aller vers l’Est. Si la menace russe se précisait, les SS, qui nous encadraient, nous faisaient faire demi-tour et marcher vers les Américains. Nous marchions jour et nuit.

Un jour, nous avons été entassés à cinq cents dans une grange étroite. Je ne pouvais plus résister. La nuit, nous sommes passés avec deux camarades par une lucarne. Pour la première fois, je pouvais me féliciter de ma maigreur. Nous étions libres. Nous nous sommes retrouvés à deux kilomètres de cette grange dans un petit « kommando » de soixante prisonniers de guerre qui nous ont reçus à bras ouverts. Nous avons marché avec eux vers l’Ouest.

Mais l’avance russe nous a rattrapés. J’ai été délivré par l’armée rouge le 3 mai. Nous avons été reçus fraternellement et admirablement ravitaillés. Nous avons passé l’Elbe avec eux et rejoint un groupe de mille cinq cents prisonniers de guerre qui étaient parqués dans un pré en attendant leur rapatriement. C’est avec leur convoi que j’ai été rapatrié par la Hollande et la Belgique. Les Parisiens nous ont fait un accueil inoubliable.

Texte publié le 31 mai 1945 dans Le Serment N° 23