Témoignage de Georges CHAILLOU

Les liens fraternels du Serment

J’ai lu avec beaucoup d’émotion ton témoignage dans le serment n° 193. (1)
Je suppose que c’est à partir du camp de Royalieu, à Compiègne, que nos destins sont devenus – pour un temps  – parallèles. Puisque c’est de là, qu’escortés de chaque coté par des soldats allemands, qui pointaient de temps à autre leurs fusils sur les fenêtres fermées, que nous avons cheminé dans la ville déserte. Pour arriver à la gare, tendue d’une large banderole : « SOYEZ LES BIENVENUS ». Ce n’était pas à notre intention – cette dérision – mais pour recevoir les prisonniers de guerre, libérés par la « RELEVE » du sinistre PETAIN.
Tu avais 19 ans, j’en avais 23. Organisé au « FRONT NATIONAL », le vrai ; pas celui de LE PEN, FTP, j’étais arrivé à Compiègne via les interrogatoires cruels de la Gestapo (rue des Saussaies), Le Cherche-Midi, la prison de Fresnes et le Fort de Romainville dans une casemate où chaque croix sur un châlit rappelait un fusillé.

Dessin d'Auguste Favier : "Arrivée à Buchenwald. Débarquement sous les projecteurs, sans chaussures et souvent sans vêtements , dans la neige par -25° de froid"
Dessin d’Auguste Favier :
« Arrivée à Buchenwald. Débarquement sous les projecteurs, sans chaussures et souvent sans vêtements , dans la neige par -25° de froid »

Comme toi, j’ai été embarqué à 50 par wagon après avoir été débarrassé de la plupart de mes vêtements. Comme ce voyage vers l’inconnu représentait pour chacun une possibilité d’évasion, des tentatives furent tentées dans de nombreux wagons et qui n’eurent hélas que le résultat d’arrêts brusques, coups de feu, morts, wagons « recomposés » et c’est nus – dans un wagon où nous étions plus de 100 – que nous sommes arrivés à destination.
Nous étions à la « gare ». Les portes se sont enfin ouvertes. Dans la nuit trouée de projecteurs, ce fut : les S.S. ivres de fureur, nous saoulant de coups pour nous faire descendre et nous rassembler, les chiens, la « cavalcade » jusqu’au camp en portant, traînant, ceux qui avaient du mal à suivre.
Enfin tu connais, nous courions peut-être l’un à coté de l’autre. Peut-être nous sommes-nous donnés la main. Nous sommes ainsi arrivés dans ce que nous avons su, plus tard, être l’EFFEKTENKAMMER. C’est là que j’ai vu mon premier « RAYÉ » au pied de l’escabeau sa tondeuse à la main, d’un fil qui tombait du plafond. Ce « RAYÉ » c’était un R c’est-à-dire un RUSSISCHE, un Russe et pour moi – jeune communiste – c’était mon premier Soviétique, c’était formidable !
Plus tard, je me suis aperçu que tous les R n’étaient pas aussi « SOVIÉTIQUES » que je me les étais imaginés. La tonte, la douche, les claquettes ou les sabots, les défroques dont on nous avait affublés, les camarades qui se retrouvaient après la séparation de l’emprisonnement, tous ces souvenirs me reviennent – sans vraiment m’avoir quittés – après avoir lu ton témoignage.
C’est dans la nuit, vers les petites heures du matin, en pleine obscurité que nous avons appris en trébuchant de nos claquettes ou en cassant déjà nos sabots, le LEITMOTIV du camp « ZU FÜNF » (par cinq) pour rejoindre le block 58. Peut-être étions-nous couchés, l’un à côté de l’autre, dans un de ces châlits collectifs à trois plate-formes.
Je crois me rappeler que c’était le n° 12 et que nous étions 60 dans ces cages à poules. Pas 60 hommes, 60 STÜCKS. Nous étions littéralement sur une autre planète où les droits de l’homme étaient une notion tout à fait abolie. Dure adaptation à la vie concentrationnaire ; « quarantaine » difficile, la promiscuité de cet atroce block 58 mais aussi la solidarité de camarades de mon « réseau » déjà au Grand Camp.
Technicien de l’aéronautique – pour DORA qui se créait, ils n’avaient alors besoin que de « terrassiers » – je fus affecté dans la première équipe, nous étions 14, qui commença la fabrication (et le sabotage) des bobinages électriques de V1 à l’usine MIBAU.
Tu m’avais précédé dans le numérotage des matricules mais je fus avant toi au block 26. FLUGEL A. Le chef de block était ce camarade allemand MARTIN dont tu fais état. Mais avant que nos camarades Pierre DURAND, Yves KERMAREC, Robert DARSONVILLE et quelques autres soient les camarades responsables que l’on connaît, nous avons dû subir une pénible équipe de Polonais et il a fallu souvent lutter pour se faire respecter.
Comme dans toute société, la vie s’était organisée, compartimentée, la Résistance aussi ; clandestine, difficile, dangereuse – qui pouvait mener à la torture, et à la mort – mais qui nous a permis de survivre.
J’étais « TISCHALTESTER N° 2 » c’est-à-dire responsable de la table n° 2 où il y avait une ambiance soudée. J’avais des copains formidables, ce qui m’a permis de revenir. Nos FLUGEL (A et B) ne se mélangeaient pas trop, séparés qu’ils étaient par l’entrée du block.

Dessin de Léon Delarbre : "Le commando sur la place d'appel avant le départ pour le tunnel. Dora. Janvier 1945"
Dessin de Léon Delarbre : « Le commando sur la place d’appel avant le départ pour le tunnel. Dora. Janvier 1945 »

Entre les levers super matinaux, le travail, les corvées, etc, etc… nous n’avions pas beaucoup de loisirs. Mais toi Jean et moi Georges, nous nous sommes souvent mis en rangs indisciplinés ZU FÜNF devant le 26 pour « monter » en « débandade » au son de la « FANFARE » vers l’APPELPLATZ où nous formions toutes ces masses rectangulaires. Et nous ne devions pas être loin l’un de l’autre lors de ces pénibles appels dans le froid de l’hiver. À la belle saison c’était plus supportable mais les mitrailleuses lourdes étaient toujours braquées sur nous et ces « bon dieu » d’appels toujours aussi longs.
Dès les premiers jours d’Avril – le front se rapprochait – nous avons pensé à la possible « liquidation » du camp et quand a commencé cette évacuation, que nous espérions partielle, il a fallu prendre des dispositions pour cette nouvelle aventure. Il fallait des responsables pour « partir » et d’autres pour « rester ». Pour « encadrer » et aider des camarades en mauvais état physique, alors comme toi, j’ai fait l’évacuation du 8 Avril et le même voyage, que tu racontes si bien.
Tu vois Cher Camarade inconnu, que nous sommes encore pas très loin l’un de l’autre dans ce convoi de la mort lente – ou brutale – pendant que le camp de BUCHENWALD comme PARIS l’avait fait, se libérait lui-même grâce à cette Résistance internationale patiemment tissée et si bien organisée.
Je n’alourdis pas mon texte, tu as si bien décrit cette aventure où nous laissions chaque jour quelques uns des nôtres. Sinon pour citer le courage de ces villageois Tchèques – en costumes nationaux – venus nous porter du ravitaillement. Pour les en remercier, KERMAREC et DARSONVILLE nous ont fait chanter la MARSEILLAISE devant les mitraillettes de nos gardes allemands.
J’ai été un de ces Français « sélectionnés » par les SS. Ils prenaient les plus valides – pour remplacer les vides laissés par les morts dans le train – KOMMANDO BISEN BAHN BAU BRIGADE – et c’est avec toi puisque tu en étais aussi – peut-être dans notre wagon installés en cabine de 6, je crois, que j’ai atterri à SALBURT pour vivre la fin de notre emprisonnement.
Il faudrait des pages pour dire ce qui fut pour les hommes libres que nous étions devenus. Mais pas « libérés » pour autant. Mon copain Pierre CARTON – qui en réalité s’appelait Jean SUTRA de NARBONNE, c’est le frère qui m’est resté, mon frère de BUCHENWALD, mon frère concentrationnaire – faisait la cuisine dans le wagon de queue du train, stationné le long du talus, avec le ravitaillement que nous lui apportions. ETC… ETC… ETC… que de choses à dire encore !
Pris d’une impatience sentimentale, trouvant que le rapatriement traînait un peu trop, déchargé d’une certaine responsabilité morale, je suis parti à pied, avec Charles REYGE, un copain qui voulait lui aussi tenter l’aventure. Je reconnais aujourd’hui que ce n’était pas juste, que ce n’était pas responsable, j’étais jeune ! C’est là que nos destins qui s’étaient confondus un certain temps se séparèrent.

(1) Cet article de Georges Chaillou -klb 30807- est une réponse aux « souvenirs d’un jeune du block 26 » de Jean Vincent -klb 30680- texte n°77, Le Serment 193.

Texte publié en août 1988 dans Le Serment N° 197

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