Témoignage de Georges JOUGIER (1)

L’Enfer de Laura

Le 28 août, je me souviens de la date, un Luxembourgeois d’une trentaine d’années nommé Fichter Joseph, professeur d’allemand et de français dans une pension libre de Luxembourg, est appelé devant les deux chefs et les deux bourreaux qui, armés de leur trique, commencèrent aussitôt à le frapper à tour de rôle. Le supplice dura toute la matinée.

Quatre fois Fichter le corps ensanglanté, le visage n’ayant plus rien d’humain, s’évanouit. On attendait qu’il reprenne ses sens et, aussitôt, les coups de trique recommençaient. Tandis que nous assistions, impuissants, à ce drame,  » Trompe la Mort » ne faisait que répéter en français :  » Ah, messieurs les Français, c’est fini le bon temps, vous crèverez tous comme des chiens, vous serez tous fusillés « . Cet être haïssait la France de toute son âme de bandit.

De temps à autre le kapo Kosse faisait son apparition et relayait les deux brutes. Fichter se traînait à quatre pattes devant ses bourreaux qui continuaient à le frapper, jusqu’au moment où, complètement épuisé, il s’affala à leurs pieds. Il était alors 10h30 du matin.

Les brutes voyant que leur victime était à bout de forces et râlant déjà, le traînèrent par les pieds en dehors de la chaîne du poste, à environ 30 mètres de la sentinelle. C’est alors que le S.S. de garde l’acheva d’une balle dans la tête.

Comme il fallait faire un rapport sur la mort du malheureux, on dit qu’il avait voulu s’évader… Cette version arrangeait tout et cachait le crime, si toutefois, dans ces bagnes, on cherchait à cacher un crime.

Nous savions tous, dans le camp, les raisons pour lesquelles le pauvre Fichter avait dû subir ce martyre.

D’un courage peu commun, il avait refusé de signer un mois auparavant, un papier que le commandant lui avait présenté, et par lequel, lui, Fichter, certifiait que les déportés du camp étaient humainement traités. Ce refus courageux lui avait coûté la vie.

La mort de Fichter n’avait pas apaisé les criminels; l’après-midi de ce même jour, ils continuèrent leurs tristes exploits sur deux autres victimes qui, si elles sont encore de ce monde, ce que je veux espérer, pourront certifier ce que j’écris.

Gaspard, âgé de plus de 40 ans, père de quatre enfants, journaliste à Tarbes, et Kollinger, également âgé de 40 ans, père de famille lui aussi, étaient dans un tel état de faiblesse qu’ils avaient peine à porter les quartiers d’ardoise de 50 kg. Voyant cela,  » Trompe la Mort  » et Alfred frappèrent à coups redoublés jusqu’à ce que les deux pauvres malheureux tombent inanimés.

Le soir, ils ne purent se tenir sur leurs pauvres jambes pour rentrer au camp. Il fallut soutenir Gaspard sous les bras. Quant à Kollinger dont les fesses et le dos n’étaient qu’une plaie sanglante, nous dûmes le porter à dos d’homme. Et sur la place du camp, ils durent attendre à terre la fin d’un interminable appel.

Si Kollinger est encore en vie, il le doit à sa robuste constitution, car il a dû être opéré à plusieurs reprises. Quant à Gaspard, je ne sais ce qu’il est devenu.

Voilà ce que j’ai vu dans ce maudit camp de Laura où pendant vingt-deux mois j’ai séjourné. Voilà ce que peuvent certifier avoir vu ceux de mes camarades survivants qui ont partagé avec moi cet enfer.

J’ai eu la chance de sortir de ces bagnes, mais hélas, combien de mes amis sont morts dans ce camp, après avoir enduré des mois et des mois les pires souffrances morales et physiques. J’estime qu’il est nécessaire de dire tout haut les crimes que les nazis ont commis contre des êtres humains. Il faut que tout cela se sache, que nous le disions à nos enfants pour qu’ils honorent la mémoire de ceux qui sont morts pour que la France vive, et enfin qu’ils sachent pourquoi nous, les rescapés des bagnes hitlériens, nous avons mis le nazisme au ban de l’humanité.

Quelle cruelle mais belle leçon d’humanité, et d’amour, j’ai apprise dans ces camps de la mort lente. Hommes de toutes nationalités, de toutes tendances politiques ou religieuses, capitalistes ou prolétaires, nous n’étions plus que des bagnards sans nom ! Bien malin, qui aurait discerné le délicat intellectuel, d’un quelconque manuel; des numéros anonymes, voilà ce que nous étions devenus, mais aussi des frères, des frères de misère. Les mêmes sévices, les mêmes souffrances, la même maigre pitance dans la même gamelle !

Que de fois, tiraillé par la faim j’ai mangé de l’herbe, des feuilles de betteraves voire même des fleurs de sureaux. Cela ne s’oublie pas. Pour moi donc, un déporté, homme ou femme, quel qu’il soit, de quelque parti qu’il soit, demeure et demeurera un frère de souffrance dans toute l’appellation du mot « DÉPORTÉ « , simple mot, mais sublime à mes yeux, tant il me rappelle les souffrances de camarades morts en martyrs.

Texte publié en janvier 1965 dans Le Serment N° 64